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23/10/2012

Voyage en Serbie (6)

Samedi 21 juillet, Sarah Kane en rase campagne …

P1020270.JPGRéveil à Novy Sad. Vue ensoleillée de la cour intérieure. Dans cette même cour se trouvent un petit vendeur de chaussures fabriquées main, une agence de voyage, l'accueil de l'hôtel et... un sex-shop. Décidément la Serbie n'a pas fini de me surprendre. Mais ce qui m'intéresse se trouve dans l'une des cours situées de l'autre côté de la rue. Le petit déjeuner se prend en effet dans un restaurant joliment nommé Dilizansa. Arrivé sur place je découvre une terrasse digne d'un lounge-bar parisien, un grand écran pour les amateurs non pas d'opéra, mais de football. Décidément... mais je me répète. La carte est en serbe, je ne comprends rien en dehors de "assiette serbe", alors je demande un peu d'aide au serveur qui m'explique vaguement que telle chose est une saucisse, celle-là de la viande, et  une autre saucisse... d'accord, d'accord, va pour l'assiette serbe ! et avec un café, soyons fou. Quand le serveur à l'air patibulaire revient, je découvre avec un étonnement que je cache de mon mieux : quelques morceaux de fromages aux couleurs diverses (et douteuses) et quelques tranches de saucissons, également dans des tons qui m'étaient jusque-là inconnus. Toute la palette gustative est représentée, du sans saveur au plus corsé dont vous ne vous départissez qu'avec difficulté même après quelques cafés, un litre d'eau et plusieurs paquets de chewing-gum à la menthe poivrée. Revigorant. Et du coup, j'ai pas eu faim pendant un long moment. Par contre j'ai eu très soif et là, le Kvas vient à point. Boisson fabriquée à base de pain fermenté, le Kvas est très populaire en Ukraine, en Russie bien sûr, mais aussi en Serbie où il est moins amer que ses cousins. Un régal.

Dans l'après-midi on se met en route pour une petite localité située plus au sud de Belgrade. C'est une pièce de Sarah Kane - Crave (Manque en français) - qui va être jouée, Ivan et Tijana y improvisent la musique. Le projet est d'amener la culture dans les campagnes, et c'est sponsorisé par une fondation suisse d'ailleurs. Alors moi j'imagine déjà l'effet d'une pièce de Sarah Kane sur des paysans serbes. Je vois déjà des rustauds se précipiter sur la scène et tout saccager, des borgnes édentés lancer des bouteilles en hurlant des insultes à tout va, bref : j'appréhende le pire, et c'est rien de le dire. Mais avant ça il me faut me taper presque une heure d'autoroute, puis plus d'une heure de route nationale dans une campagne qui, finalement, ressemble peu à la campagne. Les maisons s'enchaînent en bord de route, la moitié  d'entre elles sont inhabitées et pour cause : les habitants sont en fait des exilés qui reviennent de temps à autre poser trois briques et une fenêtre avant de repartir gagner leur vie en Allemagne, Italie, France, ou Suisse. Et c'est à celui qui construira la plus grosse possible, même si ces volumineux cubes de briques grises ne ressemblent à rien, l'important n'est pas la qualité, mais la quantité. Un effet très réussi. Alors que P1020280.JPGje commence à m'ennuyer ferme on découvre le lieu de l'émeute prochaine (oui, je suis toujours autant rassuré...), une jolie bicoque située dans un village qui ressemble à un quartier de villas, pas de place centrale, ni d'église, une énorme usine à proximité, des rails mais aucun train n'y circule. N'empêche que ce petit bar alternatif au milieu de rien est très sympa, et comme d'habitude les gens sont très accueillants quoique toujours étonnés de voir un "touriste suisse". Bon, en même temps, je ne suis pas suisse, ni touriste en fait... maisP1020286.JPG je le garde pour moi. On part manger avec les acteurs de la pièce dans un restaurant à camionneurs pas loin. Ce n'est pas tant l'ambiance (le soir la cientèle est plus "familiale"), encore moins la décoration (plutôt rustique), qui rappellent un restoroute, mais plutôt les portions, visiblement destinées à des gabaris qui font au bas mot le triple du mien. Après une assiette de cevapi accompagnées de "quelques frites" (le champ d'à côté, en gros) je ressors avec un profil de femme enceinte. La bière n'aidant en rien... bien sûr.

 

La pièce commence. Crave. Sarah Kane. On doit pas être plus de cinq. Je suis rassuré au niveau des émeutes : pas un seul paysan en vue, juste les amies de l'amie du metteur en scène. Si le but est d'amener la culture dans les campagnes - c'est un cuisant échec. En même temps, une heure de Sarah Kane en anglais, aucune mise en scène, des acteurs statiques qui récitent leurs textes respectifs... Bof-bof. La climatisation tourne à fond. Il fait 25 degrés à l'extérieur, mais on a l'impression d'être dans un frigo. Et ça toraille à fond. Ivan et un acteur vont à eux seuls fumer l'équivalent d'un demi paquet de cigarettes, créant un brouillard P1020290.JPGasphyxiant à vous mettre les larmes aux yeux. Une phrase de la pièce est "smoking like a serb" - et je peux vous affirmer que c'est vrai ! Côté musique c'est plutôt bien par contre : guitare et violon se superposent, ambiance expérimentale, lente, cela permet à la fois de donner plus de relief au texte que j'ai du mal à suivre, mais aussi de s'en échapper, ou de s'échapper, simplement - c'est paradoxal, c'est intéressant, c'est très bien comme ça. Après le spectacle j'émets des doutes quant au texte de Sarah Kane, une actrice va éclairer ma lanterne. À l'extérieur (de l'air! enfin) elle m'explique sa vision du texte, ce que voulait nous dire Sarah Kane. Et c'est d'amour qu'elle nous parle, et de mort. De la mort de l'amour. De l'histoire qui tourne en rond, des erreurs à répétitions. Pour Sarah Kane l'histoire s'arrête en 1999, un an après avoir écrit cette pièce, à 28 ans. Elle laisse donc une voix, la sienne, passer par d'autres à travers le monde - et de me remémorer ces mots de Roland Barthes : "Il n'y a aucune voix humaine qui ne soit objet de désir - ou de répulsion : il n'y a pas de voix neutre - et si parfois ce neutre, ce blanc de la voix advient, c'est pour nous une grande terreur, comme si nous découvrions avec effroi un monde figé où le désir serait mort".  La spontanéité et la motivation de l'actrice m'aident à me réjouir de cette expérience, et je me promets de relire les pièces de Sarah Kane sous peu. Je me rappelle aussi d'un essai sur la dramaturge paru il y a peu aux Presses du Réel - il faudra le lire ! et on finit tous à boire des coups jusque tard. Et puis il faut rentrer - deux heures de voiture dans la nuit. Un arrêt sur une aire d'autoroute où une femme visiblement perdue demande son chemin à la plupart des voitures qui y font une halte, passant du serbe à un français à l'accent (dé)chantant du sud - comment peut-on se perdre sur une autoroute ? surréaliste. On repart, je m'endors. Réveil à Novy Sad, la nuit, sommeil, lit, ténèbres...

à suivre ...

 

17:59 Publié dans Blog, Livre, Voyage | Lien permanent | Commentaires (0)

20/10/2012

14, de Jean Echenoz, aux éditions de Minuit ...

jean_echenoz_14.jpg"Cinq hommes sont partis à la guerre, une femme attend le retour de deux d'entre eux. Reste à savoir s'ils vont revenir. Quand. Et dans quel état".


C'est un peu le Voyage au bout de la nuit* de Vies minuscules** aux Champs d'Honneur*** avant Un long dimanche de fiançailles****. C'est surtout la prose astucieuse et lumineuse de Jean Echenoz qui mêle les destins de quelques protagonistes à la grande histoire, et surtout : à la Grande Guerre. Tout y passe : le vin offert aux soldats pour développer leur esprit de bravoure. Ces mêmes soldats qu'on va chercher dans les couches basses de la société. Et puis c'est la mise en lumière des divers fronts : celui de devant, l'ennemi, allemand, du milieu, les poux, l'odeur, insoutenable, et celui de l'arrière avec ses gendarmes dont il ne faut pas attendre plus d'humanité. Lire 14 c'est avoir une succession d'images, de descriptions, et pas seulement de la guerre, mais de ce qui se passe dans la guerre, et autour d'elle, ses conséquences sur l'économie, les femmes, les amants aussi. 14 est une subtile collection de destins broyés dans un opéra démentiel aux flatulences apocalyptiques. Avec ses 124 pages ce nouveau roman de Jean Echenoz pourrait sembler petit, il est pourtant le plus grand de cette rentrée littéraire.


* Céline ** Pierre Michon *** Jean Rouaud **** Japrisot