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23/10/2016

La Carte postale du jour ...

"Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme"

- Alexis de Tocqueville, Démocratie comme despotisme (1840)

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Je me souviens d'être allé au concert de Godflesh, le groupe de Justin Broadrick - plus connu depuis 2004 avec son projet Jesu-, cela se passait en '90 ou '91, à l'Usine, dans la salle PTR qui n'existe plus maintenant, et qu'après deux ou trois titres, je suis sorti prendre l'air, histoire de remettre mes tripes en place, qui avaient été sévèrement remuées par les basses hyper lourdes - d'ailleurs je n'ai pas le souvenir d'avoir croisé plus de quinze personnes à ce concert.

Je me souviens bien d'avoir d'abord entendu un extrait de ce disque collaboratif entre Sun Kill Moon (Mark Kozelek) et Jesu, mais sans le savoir, à Sounds, et que j'avais été fortement impressionné, mais je devais attendre le mois suivant pour découvrir l'identité des artistes en faisant l'acquisition de ce beau double album - et je parle de la musique, pas de la pochette...

Je me souviens aussi d'avoir été une fois de plus bluffé par les textes de Mark Kozelek, toujours dans un style autofictionnel, se bornant à raconter ses journées pour les chanter, comme dans l'épique titre A Song of Shadows où le chanteur décrit l'ennui des tournées et combien son (ex?) petite amie lui manque, tout en lisant un livre, celui de John Conolly, intitulé A Song of Sadows, en relatant parfois ce qui s'y passe d'ailleurs, comme une sorte de mise en abyme, ou alors, sortant de l'aéroport et prenant un taxi il apprend la mort du fils de Nick Cave, dans la belle chanson triste Exodus...

https://www.youtube.com/watch?v=IzKNwhrpJtY

 

En découvrant ce nouveau livre de Jean-Michel Delacomptée j'ai mis mes autres lectures en mode pause. Lettre de consolation à un ami écrivain s'adresse, comme son nom l'indique bien, à un écrivain désespéré par le manque de lecteurs, l'absence de presse, et que ses livres restent obstinément dans l'ombre d'une production de masse qui n'a en fait rien de littéraire, un auteur qui, lors d'une rencontre en librairie, déclare qu'il arrête, se retire du jeu littéraire, de "cette" société. Aimant les écrits de cet écrivain dont jusqu'à la fin je n'ai pas réussi à identifier l'identité (mais peu importe), Delacomptée décide de lui écrire une lettre pour lui dire à la fois sa compréhension mais aussi son désaccord et, à force d'arguments très bien trouvés, le tout dans un style véritablement habité qui fait honneur à la littérature comme à la philosophie, espère bien faire changer d'avis son ami écrivain. Ce texte rejoint un peu le livre d'Alain Nadaud D'écrire j'arrête, un texte qui permettait de penser la littérature, et c'est bien cela que fait Delacomptée, en allant même plus loin ; en amateur de littérature contemporaine, il n'hésite pas à prendre des exemples, dans ceux qu'il admire (Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Jean Rouaud, Laurent Mauvignier, Marie Ndiaye, Linda Lê, ou encore Philippe Bordas dont il dit grand bien mais que je ne connais pas - mais que je vais découvrir très vite du coup), et ceux qu'il aime moins, voire pas du tout (Christine Angot, Virginie Despentes, Marc Levy, Annie Ernaux, Éric-Emmanuel Schmitt, Daniel Pennac, etc.). Il compare les anciens et les modernes, cherche le pour et le contre, ne se désole pas (trop) de la littérature actuelle, explique pourquoi cela va mal, retrace l'histoire des bouleversements du roman du XVIIe jusqu'à aujourd'hui, cite longuement, vers la fin du livre, Martin Rueff et Rousseau, Richard Millet et Chateaubriand, pour terminer sur ce beau constat : "Car finalement vous savez, comme moi, que dans notre pays la littérature, même attaquée par les démons sonnants et trébuchants, même en butte aux forces dissolvantes, persistera, et qu'avant sa disparition, si elle doit un jour survenir, ce dont je doute, des flots d'œuvres exigeantes couleront encore lentement sous nos ponts."

Un livre remarquable.

 

Extrait de Lettre de consolation à un ami écrivain, de Jean-Michel Delacomptée (publié aux éditions Robert Laffont) :

"Voilà quelque temps, Philip Roth s'est résolu à ne plus écrire, considérant qu'il avait tout dit, qu'il n'avait plus l'envie. Sage résolution. J'ignore s'il la tiendra, mais elle a le mérite de la liberté. Aucune vocation congénitale n'oblige à tenir un stylo toute sa vie. Aucun artiste ne l'est fatalement. Le ciel n'a rien à voir là-dedans. Par conséquent, vous êtes certainement libre de tirer un trait sur votre carrière, puisque vous définissez par ce mot l'activité que vous poursuivez depuis votre plus jeune âge. Je ne crois pas que vous fassiez carrière, vos raisons sont bien plus profondes. Si c'était le cas, d'ailleurs, vous coucheriez sous les ponts. Mais en admettant que vous disiez vrai, cette activité échappe à votre emprise. Vous la poursuivez moins qu'elle ne vous poursuit. Ne biaisez pas : vous avez beau le nier, écrire relève pour vous d'un besoin. J'apprécie qu'on ne joue pas à l'artiste forcément condamné à la pratique de son art. Rien de plus risible que ces gens qui s'affichent une mine inspirée pour se vanter de subir leur vocation comme s'il s'agissait d'un carcan magnifique, d'une torture flamboyante. Ils s'enchantent de leur sacerdoce, auréolés d'un devoir surnaturel qui les distinguerait du reste des humains. Inutile d'en rajouter, écartons les invocations mystiques. Vous n'êtes pas de ces poseurs. Et pourtant, la décision de ne plus écrire et de ne plus jamais publier vous désespère. De votre propre aveu, vous vous infligerez une blessure insupportable, jusqu'à en perdre le goût de vivre. Conséquence démesurée, mais que je comprends. Même si vous ne jouissez pas d'une réputation aussi admirable que la sienne, Stefan Zweig s'est suicidé face à la disparition du monde où il trouvait sa place. Et pas seulement lui. Maïakovski, Sándor Márai, Cesare Pavese, Romain Gary, Paul Celan, Sylvia Plath, Virginia Woolf, pour ne citer que ces auteurs parmi les plus fameux. Vient un jour où l'épuisement, le dégoût, obligent à mettre la clé sous la porte. À en terminer avec la solitude, l'anonymat, la dépression. L'écriture et le suicide entretiennent des liens secrets. Sans le moindre doute, pour un écrivain qui n'a jamais vécu que pour écrire, abandonner sa pratique s'apparent à un suicide. Comment continuer à vivre ? Comment ne pas se traîner, écrasé par le sentiment de sa vacuité ? Vous n'avez pas suggéré un quelconque suicide. Si violente soit votre détresse vous n'envisagez sûrement pas de vous supprimer. Vous avez décidé de ne plus écrire, mais se serait un terrible sacrifice - mot que vous n'avez pas davantage prononcé -, et le résultat serait le même : un suicide. Il est épouvantable de se punir d'une faut qui n'en est pas une, de se détester d'un échec dont les responsabilités sont ailleurs. Bannissez cette issue. Puisque vous répugnez au vocabulaire religieux, conservez à votre passion l'énergie d'une pratique vitale. Loin des envolées lyriques, poursuivez votre tâche. Vous avez besoin d'écrire et de publier, tout comme vos lecteurs ont besoin de vous lire. Abdiquer serait vous priver, nous priver, d'un plaisir essentiel. Il est impératif que vous teniez bon. Là se trouve la juste réponse. Et si moi, faible avocat, j'échoue à vous en convaincre, j'aurai tenté de le faire. Peut-être même aurai-je réussi à atténuer la cruauté d'une décision que vous aurez, à contrecœur, jugé nécessaire de prendre."

16/10/2016

La carte postale du jour...

"L'amour n'a point d'âge ; il est toujours naissant. Les poètes nous l'on dit : c'est pour cela qu'ils nous le présentent comme un enfant. Mais sans lui rien demander, nous le sentons."
- Blaise Pascal, Discours sur les passions de l'amour (1652-1653)
 

dimanche 16 octobre 2016.jpg

 

Je me souviens qu'il y a quelques années, alors que j'étais invité chez les parents d'Annick, j'ai été très étonné de découvrir, accroché sur la porte de sa chambre d'enfant, le même portrait de Fille en pleurs que je connaissais de l'album de Current 93 All the pretty little horses, et que cela m'a poussé à enquêter sur le peintre, qui s'est avéré être Giovanni Bragolin (1911-1981), auteur de plus d'une centaine de portraits d'enfants en pleurs - étonnant.
 
Je me souviens bien d'avoir pensé, au mitan des années 90, que nous vivions une époque aussi curieuse qu'intéressante et avec tellement de bons disques : ceux de Current 93, Sol Invictus (In the rain), Death In June (Roseclouds of holocaust), Martyn Bates (Mystery seas), Shock Headed Peters (Tendercide), Nature & Organisation (Beauty reaps the blood of solitude), Sorrow (Under The Yew Possessed), Cindytalk (Wappinschaw), The Legendary Pink Dots (9 Lives To Wonder), et beaucoup d'autres encore, dont certains se sont retrouvés dans le bon et beau livre de David Keenan intitulé England's hidden reverse, que j'ai d'ailleurs relu avec plaisir ces derniers jours, pour accompagner la sortie du livre de photos de Ruth Bayer (Skipping to Armageddon).
 
Je me souviens aussi que c'est sur l'album All the little pretty horses que Current 93 est à son zénith, et particulièrement le titre Frolic, ses voix d'enfants, sa ritournelle entêtante et son magnifique texte, transcription d'un rêve (ou plutôt d'un cauchemar) fait par David Tibet, unique membre d'un groupe où transitèrent de nombreux musiciens dont le génial Michael Cashmore.
 
https://www.youtube.com/watch?v=6nSdkrg09A8
 
Le livre de Ruth Bayer permet de revenir sur une scène incroyablement prolifique dans les années 80/90, en Angleterre principalement, avec comme pivot central la personnalité charismatique, et donc très attachante, de David Michael Bunting, plus connu chez les mélomanes sous le sobriquet de David Tibet (il avait été surnommé ainsi, je crois m'en souvenir, parce qu'il écoutait toujours des cassettes de musique sacrée tibétaine alors qu'il squattait, dans les années 80, en compagnie de Douglas Pearce, qui s'était alors exclamé avec exaspération "oh, no, not tibet again!", ce qui décida de son surnom). Avec comme point de départ la célèbre photographie réalisée pour la pochette de l'album de Current 93 Earth covers earth, en 1987, et qui est la reproduction de celle du groupe hippie The Incredible String Band (voir leur album The Hangman's beautifull daughter de 1968), aux sessions plutôt comiques de 1994 avec Michael Cashmore et Steven Stapleton pour le merveilleux album Of Ruine Or Some Blazing Starre, sans oublier celles de 1990 où David Tibet est bras dessus bras dessous avec Marc Almond, ce livre montre à quel point David Tibet fut un aimant pour les musiciens les plus extravagants, les entités les plus singulières, incluant - pour ne citer que l'album All the little pretty horses - John Balance, de Coil, venu dire une phrase dans l'introduction ("Why can't we all just walk away"), ainsi que Nick Cave qui vient clore le disque en reprenant la comptine qui donne son nom à l'album et récite ensuite un court passage des Pensées de Pascal sur un fond liturgique (le texte s'y prête... "Jésus est dans un jardin (...) / Il souffre cette peine et cet abandon dans l’horreur de la nuit). Loin des photographies qui font des rock stars des icônes intouchables, les photos de Ruth Bayer sont naturelles, parfois naïves, captant l'instant présent dans toute sa fragilité, usant au fil des années du noir et blanc comme de la couleur, sans logique ni but précis, permettant ainsi de découvrir James Blackshaw ou Douglas Pearce dans toute leur authenticité : le premier posant malhabile dans le jardin de sa maison à Hastings (en 2015), le second avec son allure sérieuse et martiale dans le cimetière de Brookwood (en 1987) - deux périodes, deux attitudes, mais une même musique, celle de Current 93, qui n'a, en plus de trente ans d'activité, jamais cessé d'évoluer tout en restant un projet alliant trouble et attirance, ne serait-ce que pour les textes de David Tibet, qui, pour certains disques, sont aussi longs qu'un roman (de quoi gagner le Nobel de littérature, ah ah).
 
Extrait de Skipping the armageddon, de Ruth Bayer (publié chez Strange Attractor Press) :
 
"Mass media priorities being what they are, the essential worth of a book of Ruth Bayer's photographs has only now been recognised, almost thirsty years after I first picked up Current 93's Happy Birthday Pigface Christus in an import record shop and marvelled at the arcane power of the portrait on the back. At the time, I imagined the photographer as an imperious Germanic maiden, perhaps ressembling Nico but dessed in pagan raiment, her hais in exotic braids if it was not hanging down to her thights. I imagined her holding up her camera with solemn hauteur, as if it were a chalice or a crucifix. While I wa swriting this foreword, Ruth (who I still haven't met) emailed me a photo taken by someone else, of her "snapping away" during the Earth Covers Earth session on Hampstead Heath. A compact woman she was, lithely leaping about, dressed for the labour of her craft. Knowing this doens't diminish the potency of her images for me. It only makes them more admirabe, more mysterious. Like mushc of the music made by artists who've trusted her tor eflect their mercurial spirits, Bayer's pictures are magic.
- Michael Faber."

23/08/2015

La carte postale du jour...

"Après notre mort, on devrait nous mettre dans une boule, cette boule serait en bois de plusieurs couleurs. On la roulerait pour nous conduire au cimetière et les croque-morts chargés de ce soin, porteraient des gants transparents, afin de rappeler aux amants le souvenir de caresses."

- Francis Picabia, Jésus-Christ rastaquouère

 

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Je ne me souviens pas bien dans quelle émission radiophonique j'ai entendu Fool pour la première fois, mais je me souviens par contre d'avoir pianoté frénétiquement sur mon clavier pour identifier l'auteur de cette musique, et, une fois fait, d'avoir écouté ce titre de Nadine Shah en boucle sur mon lieu de travail - parfois je remercie le dieu de la technologie qui m'épargne l'humiliation qui consiste à fredonner un titre inconnu à son disquaire, qui en profite pour se foutre de moi sans pour autant trouver le titre recherché.

Je me souviens bien d'avoir d'abord pensé au titre Into the light de Siouxsie lorsque j'ai entendu Fool pour la première fois, puis, l'album en mains (un mois et une semaine d'attente quand même - je dois être sans doute le client le plus zen et le moins chiant du disquaire), j'ai alors pensé à Nick Cave, à PJ Harvey, même si Nadine Shah reste un cran en dessous quand même.

Je me souviens bien que ma plus grande surprise de cet album reste le titre Nothing else to do, qui, avec ses faux airs de Bolero de Ravel, dénudé au maximum, est l'écrin parfait à cette voix de sirène de bar à whisky, et colle plus à la personnalité que s'est construite Nadine Shah (avec son air "Frida Kahlo du rock"), mais, comme souvent, comme une amante impossible à oublier, comme attiré par un aimant, je reviens à Fool qui reste l'un des grands moments de ce disque.

 You fashion words that fools lap up
And call yourself a poet
Tattooed pretense upon your skin
So everyone will know it

 And I guessed your favorites one by one
And all to your surprise
From damned Nick Cave to Kerouac
They stood there side by side

 You, my sweet, are a fool
You, my sweet, are plain and weak
Go let the other girls
Indulge the crap that you excrete

https://vimeo.com/117056893

 

Douna Loup quitte la Suisse où se déroulait ses premiers ouvrages pour Madagascar, mais n'en quitte pas son écriture sensible et poétique pour autant. En deux romans elle a su imposer une langue, une voix, une plume habile et impressionniste qui fait tout son charme ; charisme avec lequel elle renoue dans ce beau livre où l'on suit les destins croisés de deux jeunes malgaches : un poète, Rabe, et sa muse, Esther, elle-même poétesse. C'est un roman où les petites histoires rencontrent la grande, celle de l'occupation de l'île par les forces militaires françaises. C'est aussi un roman qui fait la part belle aux couleurs, à la noirceur parfois aussi, aux émotions, à l'érotisme jusqu'à la sexualité la plus débridée. C'est un livre qui tangue puisqu'on oscille constamment, comme sur le pont d'un bateau ivre, entre le malgache et le français, les deux langues qui habitent Rabe et ses poèmes. L'oragé est un voyage en littérature, un voyage au pays des couleurs et des langues qui s'y déploient. Magnifique.

 

extrait de L'oragé, de Douna Loup, qui parait ces jours au Mercure de France :

"Une porte basse et carrée par laquelle on s'incline, on s'assoit, on prie, on se tait. L'école des Frères chrltiens d'Andohalo. Les années de couleurs primaires. On chante bleu, on gobe blanc, on récite rouge sur les bancs. La France et la chrétienté font lettres dans les jeunes cerveaux. Casimir parle le malgache, récite des comptines en français, fait mine de prier parce qu'il faut le faire mais préfère crier en malgache. Crier les mots qui rebondissent, volent d'une langue de gosse à l'autre, passent par la main qui chope la balle, par le pied qui s'emballe, par les yeux électriques et les bouches qui dans la rue crachent. Il aime faire claquer cette sauvage, cette malagasy qui traîne tard le soir dans la poussière des nonchalances. Les boutiques tardivement ferment leurs volets en malagasy, les bonbons achetés fondent en malagasy, les mangues s'avalent en malagasy, le riz aussi, surtout le riz.

 Et cette langue que j'utilise, ce français qui me sert à dire, est pour l'heure pays étranger bloc lointain pour Rabe Casimir. Son pays, sa belle maternelle c'est ce lait ronono, ce rouge mena et le ciel lanitra."

 

 

 

 

30/05/2015

La carte postale du jour...

"Quand on a vingt ans, on pense avoir résolu l'énigme du monde ; à trente ans, on commence à réfléchir sur elle et à quarante, on découvre qu'elle est insoluble."
- August Strindberg, La Saga des Folkungar

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Je me souviens à peine du concert de Nick Cave au Palladium en 1988, mais je me souviens très bien d'avoir eu une cassette de son groupe d'avant - The Birthday Party - dans les mains, de l'avoir écoutée, de n'avoir rien compris, d'être finalement complètement passé à côté, zut.

Je me souviens bien m'être réconcilié avec The Birthday Party grâce à la compilation du label 4ad Natures Mortes - Still Lives (1981), que je devais découvrir lors de sa réédition CD en 1997, et qui donne un panorama fantastique des débuts post-punk de cette maison de disque indépendante d'abord fortement influencée par un autre label Factory, et les groupes Joy Division et Wire, mais qui allait trouver sa propre voie l'année suivante, en 1982, avec l'énorme succès du groupe Cocteau Twins (puis du projet This Mortal Coil) et l'apport salutaire du graphiste Vaughan Oliver (parce que quand on voit la pochette de ce 45tours de Birthday Party, c'était pas gagné...)

Je me souviens aussi que le nom du groupe The Birthday Party est tiré du roman de Dostoievski Crime et Châtiment ; d'ailleurs Nick Cave avait déclaré, en 1997, dans un entretien accordé au Monde, son amour pour la littérature : "Je comprenais le rôle que jouait pour lui la littérature (ndr: son père, professeur la littérature). Elle lui permettait de s'élever de la banalité du quotidien et de le protéger. Quand j'ai commencé à écrire, j'ai cherché à fabriquer un environnement avec sa propre moralité, son décor et ses personnages. Un endroit où je pouvais me réfugier, coupé du monde." - Nick Cave est un géant et Friend Catcher est l'un de mes titres favoris des Birthday Party...

 

I, cigarette fingers
 Puff and poke
 Puff and poking the smoke
 It touches the ground

You and your lungs and your wrist
 They throb like trains
 Choo choo choo
 It's a prison of sound

Of sound

She by a chinny chin chin
 Eee oh eee oh
 Like a Zippo smokes the way
 Poke around

You and your lungs and your wrist
 They throb like trains
 Choo choo choo
 It's a prison of sound

I poke around

https://www.youtube.com/watch?v=dDnlEliidt8

 

Pour mon anniversaire je pars à Saint Pétersbourg. Avant j'ai décidé de relire Il est des nôtres de Laurent Graff tant la lecture de son dernier roman (Au nom de sa majesté) m'a marqué. Et j'ai bien fait. Il y décrit le quotidien banal, presque automatique, ennuyeux, d'un père de famille ; puis chaque scène suivante, chaque tableau, montre un faible changement, un vacillement, qui se transforme en glissement vers le bas, en dégringolade, en chute. J'adore.

extrait de Il est des nôtres, de Laurent Graff :

"Ils sont tous là. Parents, frères et sœurs avec leur progéniture, réunis pour fêter notre "changement de dizaine", nous aider à franchir le "cap". Alors, frangin, ça fait quoi de vieillir.
 On est à la moitié de sa vie, selon les statistiques. Notre vie est une équation sans inconnu, comprise entre le zéro et quatre-vingt ans, toute tracée, ordonnée, s'inscrivant dans un plan. Naissance, enfance, adolescence, accouplement, reproduction, vieillesse, mort. L'existence est une science exacte. Tout autre considération relève de la littérature - ce qui fait de l'homme, note-t-on, un animal foncièrement littéraire. (C'est toujours comme ça, le jour de son anniversaire - la solennité du jour, peut-être -, on éprouve le besoin de philosopher, d'émettre des idées larges et considérables.)
 À l'invitation de la maîtresse de maison - à vos pupitres ! -, tout le monde passe à table et aux aveux : on est là pour bouffer, et c'est tout ce qui nous intéresse. Le calvaire des enfants commence alors, tenus d'assister d'un bout à l'autre à l'interminable repas de famille, aux discussions insipides et aux discours vaseux, aux dernières blagues des adultes. Par moments, tête baissée dans son assiette, on retombe en enfance, on aimerait aller jouer ailleurs. On se bourre de cacahouètes et on reprend un apéritif, un petit "cinquante pour cent", correspondant à peu près à notre participation. On donne bien de-ci de-là son opinion sur la question en cours, quelques mots de ponctuation qui n'ajoutent rien, simplement pour ne pas passer pour un ours trop mal léché. Mais en réalité, on est en retrait, légèrement décalé, derrière la caméra, et on filme le spectacle qui se joue, alternant gros plans impitoyables et vues d'ensemble, un vrai massacre. Là est toute la source secrète de nos maux, cet oeil assassin porté en permanence sur nous-même et ce qui nous entoure, cette distanciation qui nous empêche d'y croire et de vivre en adéquation, cette mise en perspective théâtrale de la vie, ce regard cynique et absolu, constant. La réalité perd tout crédit et devient une vaste comédie absurde.
 "Comment?" La femme qui joue l'épouse s'adresse au mari : "Tu peux débarrasser les bouteilles d'apéritif?" "

25/12/2014

La carte postale du jour...

"Certains spectacles m'affligent encore. D'autres, non. Certaines morts. D'autres, non. J'ai l'air d'être au bord du sanglot, mais rien ne vient. Il faut que j'aille chez le régleur de larmes."
- Antoine Volodine, Des Anges Mineurs

 

jeudi 25 décembre 2014.jpg

 

Je me souviens d'avoir d'abord eu un avant-goût de cet album de Current 93 avec le split 45tours sorti début 2000, composé pour une face de la superbe chanson Immortal Bird, et de l'autre - le but d'un "split" (et comme son nom l'indique bien en anglais) étant de proposer au moins un groupe différent par face - du non moins beau Cripple And The Starfish d'Antony and the Johnsons ; puis, lorsque l'album Sleep Has His House fut publié, j'eus la chance d'inviter son créateur, David Tibet, à se produire en Suisse, demande cautionnée par le duo Sorrow - Rose McDowell et Robert Lee -, invités l'année précédente, qui conseillèrent vivement à David et son collaborateur de génie Michael Cashmore de venir se produire dans mon cycle de soirées "folk noir" qui avait lieu annuellement dans la salle des Chevaliers du château de Grandson, près d'Yverdon ; après l'accord du chanteur, et dès le 1er juin 2000, je mis en vente 140 billets qui trouvèrent preneur en à peine deux jours (un couple new-yorkais comptait même faire le voyage pour ce concert!), puis le temps passa tranquillement, sans nouvelles de Current 93, jusqu'à fin août et un mail de la petite amie de David à cette époque, la sympathique Andria Degens (l'ancienne secrétaire de Nick Cave à ce qu'on m'avait laissé entendre, musicienne aussi), qui m'informa que le chanteur se trouvait entre la vie et la mort après une hémorragie due à une crise d'appendicite aiguë (David habitait seul avec des dizaines de chats, sans téléphone, son corps fut ainsi découvert deux jours après la crise...). Il a heureusement survécu, le concert n'a jamais eu lieu (merci à Backworld d'avoir accepté de prendre le relai dans l'urgence - super concert!), mais chaque fois que j'écoute ce disque (dédié au père de David mort cette année-là), je repense toujours à ce moment étrange, comme si l'année 2000 n'avait été que la succession d'une joie immense et d'une détresse abyssale...
Je me souviens bien d'avoir toujours lu intensément les notes figurant dans les livrets accompagnant les disques de Current 93, toujours surpris de la longueur de ses textes, mais aussi de ses remerciements, toujours riches en personnalités que j'adorais particulièrement à cette époque, et qui furent parfois des collaborateurs du groupe, ça me donnait l'impression de pouvoir mettre la musique en contexte, et même d'en avoir en quelque sorte la recette.
Je me souviens aussi d'être revenu vers Sleep Has His House lorsque j'entendis la reprise d'Immortal Bird par le groupe Leisur Hive (collaborateur de Cindytalk en concert), puis à cause du succès d'Antony en 2005 (j'ai profité pour faire quelques sous en revendant mon 45tours limité), et décidément - j'adore cet album, son harmonium à la Nico, son ambiance triste et étrange à la Coil (je crois y entendre parfois des échos de leur chanson Ostia, the death of Pasolini), son texte beau et énigmatique....

"What drives us on?
 What drives us on?

 I left something of myself in you
 Fourscore, twenty, thirty
 In your body and in your flesh
 In your vault of skin
 I was nothing for you
 But the shadow of another love
 That one day for you
 Would shift the skies
 To pastures blue
 Streaked with passing and loss
 Tortoise green in my eyes
 From the moss of my past
 You arise"

Très récemment j'ai lu un texte de David Bosc qui explique "qu'il y a sans doute un peu de ruse à choisir un grand personnage, une figure de l'Histoire, pour ne parler en définitive que de ce nous aimons chez le premier venu". C'est un peu ce qui se passe avec ce livre d'Henri Raczymow dont je découvre ainsi les écrits pour la première fois. Notre cher Marcel est mort ce soir relève de ce que l'on appelle une fiction biographique, qui décrit avec soin et de nombreux détails - et un certain humour -, les derniers mois de Proust, comme l'avaient fait avant lui Jean Echenoz et son excellent Ravel, ou David Bosc et sa Claire Fontaine, nous éclairant lui sur les dernières années de Courbet en Suisse Romande. C'est donc un Proust souffrant que l'auteur nous dépeint, un écrivain fatigué, hanté par son œuvre, maniaque aussi, qui fustige son éditeur, Gaston Gallimard, car on ne trouve pas son livre en devanture des librairies, jalouse les ventes supérieures d'autres auteurs de la NFR, entretient un jeune amant insupportable, et, surtout, un Proust qui a une peur désarmante de ne pas pouvoir finir son grand livre à temps... alors oui, ça sent la poussière et la sueur de l'homme malade, ça tousse et ça râle dans ce petit livre, Henri Raczymow ne choisit pas de rendre Proust plus proche de nous bien qu'il nous fasse pénétrer dans l'intimité de sa chambre et la cathédrale de son esprit, non, il nous le rend comme il est : une véritable icône littéraire, et c'est bien.

"En attendant, loger au Ritz ? Trop bruyant. On entend les téléphonages, l'eau des bains couler, les coliques des uns, les pipis des autres. Jacques Porel lui propose un appartement au quatrième étage de l'hôtel particulier de sa mère, 8 bis, rue Laurent-Pichat, près de l'avenue Foch, non loin du Bois hélas, d'où rhume et fièvre des foins à la clé. L'actrice occupe le deuxième étage, son fils chéri le troisième avec sa jeune épouse et leur bébé âgé de quelques mois ; le quatrième est en principe réservé à la fille, Germaine, mais celle-ci en Amérique, le voici disponible. Un hideux meublé, mais c'est en attendant mieux. Cet appartement se révèle au moins aussi bruyant que le Ritz, en moins confortable, et tout aussi cher. Là aussi, les cloisons semblent minces. Les voisins font l'amour tous les jours avec une frénésie dont Proust est jaloux. La première fois, il a cru à un assassinat. Mais il a dû se rendre à l'évidence. Il aurait préféré, tout compte fait, un assassinat. C'est toujours embêtant d'être exclu d'un bonheur."