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28/08/2016

La Carte postale du jour ...

"Je voulais un amour actif, et c'est là un amour martyre..."
- Anton Tchekhov, Ivanov
 

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Je me souviens de ce regard parce que je l'ai retrouvé chez cette fille, Sophie, qui devait mourir trop jeune.
 
Je me souviens bien que Berntholer était un groupe aussi original qu'anormal, ni new wave ni pop, fragile et défaillant, fantôme de la première moitié des années 80, signé sur un (futur) grand label, Blanco Y Negro (Everything But The Girl, Jesus & The Mary Chain et Dinosaur Jr - pour vous donner une petite idée), mais victime de la démission inattendue de leur manager parti avec l'argent qui devait servir à l'enregistrement de l'album, hâtant le déclin déjà entamé à sa formation d'un groupe qui n'allait laisser que deux disques, un 45tours (1982), un maxi (1984), puis un culte étonnant qui traversera les décennies jusqu'à aujourd'hui (la preuve).
 
Je me souviens aussi que lorsque j'écoute My suitor couplé au Wim Mertens-ien Pardon up here, c'est comme s'il neigeait du jasmin d'Egypte alors que le vent n'est autre que la voix de Drita Kotaji, soufflant dans mes oreilles des histoires d'amour qui n'ont pas eu lieu... "he's the master of disaster, an offer for lovers".
 
https://www.youtube.com/watch?v=zfEs8W4i9zw
 

J'avais quitté le Caire en musique, avec Oum Kalthoum, par le biais du beau livre dessiné de Lamia Ziadé : Ô nuit, ô mes yeux -, j'y retourne avec Gilles Sebhan, pour y redécouvrir la capitale égyptienne secouée par la révolution de la Place Tahrir, en 2011. L'auteur entremêle sa propre expérience, ses désirs, mais aussi ses peurs, dans un récit qui dessine, par touche subtile, le portrait d'une société où la martyrologie prend racine sur les cendres encore chaudes d'une révolution dont beaucoup se demande ce qu'elle a réellement changé ? "J'ai pu constater que les habitudes n'avaient pas changé", remarque Gilles Sebhan en fin d'ouvrage, "car le serveur est allé déverser un tombereau d'ordures sous la carcasse d'une éternelle voiture immobilisée et complètement rouillée. Il a poussé les ordures avec un balai jusqu'à ce que le tout ait disparu comme par magie. Ainsi allait la vie dans cette ville. On mettait quatre cuillers de sucre dans son thé. On poussait les mauvaises pensées là où elles ne pourraient pas disparaître et où pourtant elles disparaissaient et on continuait à savourer la fumée des narguilés." Son roman se distingue non seulement par le traitement délicat que l'auteur apporte à son sujet, mais aussi par une écriture à la fois discrète et néanmoins prodigue, sensuelle souvent, attachante tout le temps et incidemment mélancolique comme du Sebald. Et puis cette semaine des martyrs est aussi le moyen de découvrir le magnifique travail du photographe Denis Dailleux, ce "photographe de l'Egypte qui veut être aimée (...) Fragile et menacée, peut-être déjà mourante" (dixit Alain Blottière) ; il révèle aussi Le Caire sous un aspect peut-être plus interlope, du moins inédit, certainement plus proche, palpable, pour le lecteur, que ne pourra jamais le ressentir un touriste sur place... Il y a une différence entre perdre et gâcher son temps : le gâcher serait donc de le consacrer à une frange de livres surmédiatisés et probablement surestimés de cette rentrée littéraire, alors que dans le cas de cette Semaine des martyrs, l'ouvrage fait partie de ceux qui, pour reprendre les mots de Mircea Eliade, "nous obligent à perdre notre temps d'une manière intelligente."
 
Extrait de La semaine des martyrs, de Gilles Sebhan (publié aux éditions Les Impressions Nouvelles) :
 
"Il y a un trouble très particulier à déboucher dans un paysage parfaitement inconnu, à peine nommé, pas du tout envisagé et jamais repéré sur une carte, un paysage qui n'a pas eu le temps de se former dans l'imaginaire avant d'être modifié par la vision instantanée, la rencontre avec le réel. Ce paysage urbain du Caire, chaque fois que nous avons abordé à un nouveau quartier, à un nouvelle famille, à un nouveau martyr, m'a été révélé au moment où il surgissait pour moi. Cette immédiateté paraissait troublante, non pas à cause de la nouveauté ou de la surprise, mais parce que chaque fois j'y reconnaissais malgré tout la ville, une seule et même ville, une cohérence là ou mon expérience n'était qu'une suite de fragments. Le trouble, c'était celui de constater à chaque fois à quel point mon esprit tentait de mettre de la cohérence dans tout, et au fur et à mesure de la semaine folle que nous avons passé à approcher une douleur qui ne nous regardait pas, c'est le même trouble que j'ai ressenti à vouloir mettre en rapport des morts qui pourtant ne s'étaient jamais rencontrés."

13/08/2016

La Carte postale du jour ...

"S’il reste un secret, c’est à l’intérieur de l’âme qu’il se trouve, dans la longue suite de désirs, de légendes, de masques et de chants qui se mêle au temps et resurgit et court sur la peau des peuples à la manière des épars en été."

- J.M.G Le Clézio, Raga

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Je me souviens que dès la première écoute j'ai adoré cette pop classieuse et chamarrée, mélancolique mais néanmoins épanouie, et, dans un élan soudain, j'ai décrété catégoriquement que Rituals deviendrait mon album du mois.

Je me souviens bien qu'après trois écoutes successives, désespérant de discerner un titre qui sortirait du lot, qui surpasserait et surclasserait les autres par un charisme absolu, je me suis alors demandé si ce disque n'était pas un peu surfait ?

Je me souviens aussi que je suis finalement revenu sur mon second jugement en écoutant le vinyle chez moi, découvrant que le son était tout de même nettement supérieur aux mp3 copiés sur l'appareillage que j'utilise à mon travail, et que, finalement, Other Lives avait tout pour me charmer - particulièrement No Trouble et sa quiétude apaisante, à peine dérangée, sur le fond du tableau musical, par quelques coup d'archets maltraitant les cordes de violons éplorés ...

https://www.youtube.com/watch?v=YwMsPaZIqqQ

 

La route d'un écrivain est parfois sinueuse ; après être passé par feu Le serpent à plumes puis Léo Scheer, Sylvain Prudhomme semble avoir trouvé où poser ses valises, de manière définitive on l'espère, auprès des éditions L'Arbalète Gallimard - et ça lui réussit. On sent bien l'écrivain qui n'est pas à son premier coup d'essai ; l'écriture est toute en nuance : pensée, pesée, posée, elle ne s'emballe jamais, il y a une constance qui fonctionne comme une mécanique bien huilée - d'ailleurs à tel point que cela deviendrait, au fil des pages, un léger défaut, mais seulement très léger. Légende retrace les vies, destins et parcours de plusieurs amis réunis dans ce livre par le souvenir d'un lieu mythique : la Chou, une maison perdue au milieu d'une pinède où se passaient des fêtes dont le succès toujours grandissant, et pour le moins inattendu, l'avait fait se muer, la maison, en véritable boîte de nuit. Les portraits des protagonistes sont attachants, bien faits, tout en douceur, ce qui contraste parfois avec leur comportement, puisqu'il s'agit quand même de "durs" dont la passion est de se taper une bouteille de whisky en entier pour ensuite aller chercher des noises à d'autres "bandes". Il règne dans ce roman / récit une ambiance de fin d'été, de souvenirs fantasmés d'une époque meilleure, plus folle, celle de la jeunesse - on a d'ailleurs presque tous le souvenir d'un été bien précis, celui d'un premier amour, d'une soirée où nous avons dansé sur une musique bien particulière ou que sais-je encore, non ? Et c'est bien cette sensation qui émane de ce texte vraiment bien ficelé ; on s'y laisse prendre, ça glisse, trop même : on aurait aimé, parfois, de-ci delà, quelques aspérités sur lesquelles trébucher... reste que le voyage sur cette route du sud et des souvenirs fut bien agréable - merci l'écrivain.

Extrait de Légende, de Sylvain Pruhomme (publié aux éditions L'Arbalète Gallimard) :

"Et Fabien au milieu de tous comme la pierre angulaire. Fabien l'instigateur de tous les coups, avait dit Toussaint, celui qui introduisait, arbitrait, excluait, lançait des modes, rapportait d'Angleterre un imper cintré que personne n'aurait osé effleurer dans une penderie et qu'à la rentrée suivante un garçon sur deux portait. Fabien le plus imaginatif, le plus téméraire, le plus résolu à appliquer jusqu'au bout l'espèce de programme de vie qu'il était le seul sans doute à s'être consciemment forgé dès ce moment, un programme fait de liberté radicale, d'absolu refus des concessions, de haine des demi-choix, des demi-amitiés, des demi-coucheries. Un programme on ne peut plus sérieux au fond, avait dit Toussaint après un temps pendant lequel ses yeux étaient restés dans le vague, d'une exigence extrême avec lui-même comme avec ceux qui l'entouraient, tout à fait à rebours de l'image qu'on se fait souvent de ces années-là, se méprenant totalement, comme si elles n'avaient été que lâcher-prise, dynamitage des contraintes, abandon à l'instant, débauche.

 La vérité est que nous étions beaucoup plus sérieux qu'à présent, avait dit Toussaint avec un sourire, beaucoup plus radicaux, soumis à un impératif d'audace qui ne tolérait aucun fléchissement, engagés à chaque instant dans l'exploration de nos limites, la lutte contre nos préjugés, le renversement de tout ce qui en nous pouvait s'apparenter à de l'appréhension, des idées préconçues, de la peur. Nous apprenions, avait-il dit. Plus jamais de ma vie ensuite je n'ai autant appris qu'à cette époque."