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26/10/2014

La carte postale du jour...

"Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison?" - Marguerite Yourcenar, L'œuvre au noir (1968)

nick cave, mercy seat, tender prey, johnny cash, antoine volodine, écrivains

 

Je me souviens de cet automne 1988 où Nick Cave est venu jouer à Genève, de son nouvel album - Tender Prey - exposé sur une paroi du magasin Sounds, et puis du film de Wim Wenders - Les Ailes du désir -, où Nick joue son propre rôle, un chanteur possédé, l'archétype même du rocker maudit dans mes yeux d'adolescents.
Je me souviens bien qu'elle fut ma surprise d'entendre deux remarquables reprises de Mercy Seat, d'abord en 1997 par le groupe allemand Goethes Erben sous le titre Sitz der Gnade - surprenante parce qu'interprétée avec éloquence et conviction dans leur langue natale -, et puis, trois ans plus tard, la superbe version qu'en a donnée Johnny Cash, avec sa voix d'une profondeur incroyable... quel bel hommage à l'un des titres phares de Nick Cave, et mon favori de toute sa discographie.
Je me souviens aussi que mon fantasme le plus cher, et ce depuis plus de quinze ans, serait de tomber sur un DJ qui enchaînerait Haus der Luege d'Einstürzende Neubauten et The Mercy Seat de Nick Cave, deux titres hors norme datant presque de la même époque, tout aussi percutants l'un que l'autre, puissants musicalement, intelligents au niveau des textes, servis par des chanteurs charismatiques...

And the mercy seat is waiting
And I think my head is burning
And in a way I'm yearning
To be done with all this weighing of the truth.
An eye for an eye
And a tooth for a tooth
And anyway I told the truth
And I'm not afraid to die

En attendant de pouvoir lire le dernier livre d'Antoine Volodine - Terminus radieux, prêté à quelqu'un pour l'instant -, j'ai eu la bonne idée de me rabattre sur Écrivains, un recueil paru il y a quatre ans et qui donne la parole à un chœur tragique d'écrivains (fictionnels) post-exotiques (comme aime à les dénommer l'auteur), multiplicité d'une même expérience, celle de la prison, et portrait décalé et en pièces de Volodine lui-même. Là où la littérature contemporaine induit une inévitable normalisation de la transgression, celle de Volodine, et de ses Écrivains se porte vers la transcendance, le radicalement autre, la singularité vraie (et totale). On est loin des portraits d'écrivains alcooliques ou médiatiques, on a là des écrivains non pas maudits mais sans avenir. Le monde où ils évoluent est un monde en ruine, répressif, stalinien ou peut-être même post-apocalyptique, et où la seule certitude est l'échec final. Le monde de Volodine est perdu mais n'empêche pas d'inventer la rédemption tout en se sachant perdu. C'est un monde hérité de Kafka, Beckett et Tarkowski, et c'est une lecture aussi puissante que troublante...

"Un temps passe.
 - Bien entendu, reprend-elle, notre parole ne prétend pas avoir une quelconque utilité dans le combat égalitariste concret qu'il conviendrait de mener, hors les murs, pour libérer des cycles du malheur les cinq ou six milliards d'individus qui y sont plongés. Ce que des actions militaires n'ont en aucune manière ébréché, des paroles d'écrivains ne peuvent le menacer ni le briser. Nous savons cela. Nous n'entretenons aucune illusion sur cela.
 Elle ne bouge pas pendant un moment, puis elle se cogne le crâne, plusieurs fois, sur la paroi de ciment contre laquelle elle s'appuie.
 - Nous n'éprouvons aucune fierté en maniant la parole, même si nous savons que notre poésie n'est pas comparable aux jongleries serviles que produisent en abondance les domestiques bavards des maîtres. Nous connaissons notre insignifiance. Dans un univers où la multiplication du verbe est le terreau sur quoi prospèrent les acteurs du malheur, sur cette ignoble scène de théâtre où le foisonnement des débats contradictoires est un écran cynique derrière quoi les maîtres conservent les mains libres, le verbe n'a ni influence ni force. Nous ne vivons plus dans cet univers, mais notre forteresse carcérale n'est pas non plus un lieu où dire les choses permette de changer les choses. La parole post_exotique s'interrompra lorsque le dernier de nos écrivains s'éteindra, et personne nulle part ne s'en rendre compte. Toutefois, tant que nous disposerons d'un peu de souffle encore, nous inventerons encore et encore la magie absurde de cette parole, nous irons dans les mots et nous dirons le monde.
 Linda Woo est en lambeaux, le vent et la solitude l'ont déchirée encore une fois, elle est trempée de sueur et de larmes. Moi aussi.
 - La leçon est terminée, dit-elle pour conclure."

13/07/2014

La carte postale du jour ...

"Comme la possession d'animaux sauvages est interdite par la loi et que je n'ai aucun plaisir aux animaux domestiques je préfère rester célibataire." - Karl Kraus

dimanche 13 juillet 2014.jpg

Je me souviens avoir été conquis par la voix sensuelle d'Anita Lane pour son interprétation du titre de Lee Hazlewood : These boots are made for walkin' repris par Barry Adamson en 1991, puis, peu après, pour avoir chanté la version anglaise de Blume des Einstürzende Neubauten, qui reste, aujourd'hui encore, un de mes titres favoris.
Je me souviens avoir souvent associé la voix d'Anita Lane à celles d'Hope Sandoval (Mazzy Star) et Jennifer Charles (Elysian Fields) pour cette tendance à me faire fondre tel un glaçon dans une vodka chaude.
Je me souviens m'être souvent demandé si la chanson The world's a girl était dédiée à Nick Cave avec qui elle avait eu une longue relation durant le début des années 80, à cause du texte bien sûr :

When my protests went wild
 You brushed me aside
 Like the finger of a child
 When I closed my eyes
 You took me from the pedestal
 Down to the abyss
 My soul was but consumed
 I thought you were inspired
 But you were just possessed
 

Possédée l'était aussi Helene Hanff, une Américaine si éprise des livres et de la lecture qu'elle fit appel en 1949 à la librairie anglaise Marks & Co. pour lui trouver des éditions rares qui l'obsédaient. La relation épistolaire entre cette grande lectrice et ces libraires qui deviendront ses amis révèle les personnalités des uns et des autres, mais aussi le cadre historique, l'Angleterre d'après-guerre, encore rationnée, et la difficulté de trouver certains livres au Etats-Unis. Un petit livre bien attachant, surtout lorsqu'Helene se lâche dans certaines lettres, comme celle-ci :

"24 mars 1950

Eh, Frank Doel, qu'est-ce que vous FAITES là-bas ? RIEN du tout, vous restez juste assis à ne RIEN faire.
 Où est Leigh Hunt ? Où est l'Anthologie d'Oxford de la poésie anglaise ? Où est la Vulgate et ce bon vieux fou de John Henry ? Je pensais que ça me ferait une lecture si robotative pour le temps du carême, et vous, vous ne m'envoyez absolument RIEN.
 Vous me laissez tomber, et j'en suis réduite à écrire des notes interminables dans les marges de livres qui ne sont même pas à moi mais à la bilbiothèque. Un jour ou l'autre ils s'apercevront que c'est moi qui ai fait le coup et ils me retireront ma carte.
 Je me suis arrangée avec le lapin de Pâques pour qu'il vous apporte un Oeuf, mais quand il arrivera chez vous il découvrira que vous êtes mort d'Apathie.
 Avec le printemps qui arrive, j'exige un livre de poèmes d'amour, pas Keats ou Shelley, envoyez-moi des poètes qui peuvent parler d'amour sans pleurnicher - Wyatt ou Jonson ou autre, trouvez vous-même. Mais si possible un joli livre, assez petit pour que je le glisse dans la poche de mon pantalon pour l'emporter à Central Park.
 Allez, restez pas là assis ! Cherchez-le ! Bon sang, on se demande comment cette boutique existe encore."

29/01/2014

La carte postale du jour ...

Todorov, Nick Cave, Assises du Roman, Antonio Muñoz Molina

commencer la matinée en bonne compagnie... un café, Nick Cave chante "As I sat sadly by her side / At the window, through the glass / She stroked a kitten in her lap / And we watched the world as it fell past" et que je découvre ce bel entretien de Tzvetan Todorov et Antonio Muñoz Molina dans les Assises Internationales du Roman de 2013 : " T.T. : ... je voudrais dire quelques mots sur le roman de Muñoz Molina. Ce ne sera pas notre seul sujet de conversation, c'est la raison pour laquelle je voudrais commencer par lui. Aujourd'hui, nous évoquerons surtout son côté roman historique, nous éclairant sur un épisode de l'histoire de l'Espagne et de l'Europe. Je voudrais dire à ceux qui ne l'ont pas encore lu* que c'est une merveilleuse expérience de lecture qui vous attend au sortir de notre rencontre. Il s'agit, certes, d'un roman historique, mais de bien plus que cela. Ce roman raconte l'une des plus belles histoires d'amour qui soit donnée à lire dans la littérature récente, d'autant plus qu'Antonio Muñoz Molina a su la présenter du point de vue de l'homme, de la femme et de l'épouse trompée. Il est exceptionnel d'avoir su se placer à toutes ces positions à la fois, je trouve cela remarquable. La richesse du roman ne s'arrête pas là, ce n'est pas seulement un roman historique et un roman d'amour, c'est aussi un roman métaphysique, si j'ose dire, parce que ce livre soulève la question de ce qui constitue l'identité de l'individu, le mélange inextricable d'impostures et d'authenticité qui compose chacun de nous. De même, il engage une méditation sur le temps qui nous transforme et qui pourtant nous échappe.Le résultat final est un roman polyphonique, un roman total comme on voudrait qu'il y en ait davantage. J'arrête ici mon éloge, nullement excessif.
A.M.M. : Je vais rougir, merci."

* Dans la grande nuit des temps d'Antonio Muñoz Molina (Seuil 2012, Points poche 2013)