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21/09/2014

La carte postale du jour...

"La musique, la vraie musique, ne peut jamais être l'arrière-fond de quelque chose d'autre. Elle doit nous remplir — nous vider — de tout."
- Marguerite Duras, La Passion suspendue (Entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre)

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Je me souviens d'avoir arpenté les rues de Genève avec un pulls gris-noir où j'avais tagué dessus le nom du groupe de Gavin Friday : Virgin Prunes, de manière très artisanale (un peu de travers donc), et ce souvenir d'un moi se promenant avec l'inscription Prunes Vierges sur la poitrine me fait sourire maintenant, mais je regrette juste de ne pas me rappeler des réactions des passants, dommage.
Je me souviens bien d'avoir retrouvé ce burlesque, cet attrait pour le cabaret, le théâtre de la cruauté, l'influence d'Oscar Wilde et de Brel, que Gavin Friday aime tant, dans la musique d'Antony & The Johnsons, jusqu'à me demander s'il n'y avait pas plagiat parfois, quand Antony arborait, comme Gavin Friday, son boa sur scène, à ses débuts, et surtout à cause d'une chanson au titre énigmatique - Hitler in my heart - qui figure sur le premier album éponyme d'Antony - et qui me rappelle très clairement l'inscription The "Love Hitler" Cometh..., tout aussi énigmatique, figurant au centre du second album vinyle des Virgin Prunes et qui était aussi un titre inédit joué en concert avant leur séparation, faisant référence non pas à un amour éperdu pour le petit moustachu fan de Wagner mais plutôt au Night of the Hunter (La Nuit du Chasseur), le film de 1955 (dont Gavin est un fan).
Je me souviens aussi qu'avec Marc Almond de Soft Cell, Morrissey des Smiths, Kristin Hersh des Throwing Muses ou encore Neil Halstead de Slowdive, Gavin Friday fait partie des ces artistes dont j'ai suivi la carrière solo quelques années, pour le perdre de vue, puis le retrouver avec un plaisir décuplé, surtout sur ce magnifique You take away the sun qui évoque un amour perdu :

You take away the sun for me
Every time you walk away from me.
You take away ... I'm alone ... Come Home ...
You've taken everything from me
There's nothing left, can't you see
I'm alone ...
There was a time when life, it was a bed of roses
And now time ... Time has taken ...
You walk into the fire, that keeps burning ... The fire ...
Oh! my yearning,

to be holding hands with the one I love

as the sky turns black there is no above.
You take away the sun for me.
Every time you walk away from me.

 

Eclipse totale également avec ce nouveau roman de Cécile Wajsbrot, composé de quinze chapitres en forme de bande sonore pour évoquer un amour perdu et un amour à venir. Un roman musical certes, mais aussi photographique : description d'un lieu parisien mais aussi d'un personnage désiré qui est à la fois le souvenir et le futur amant. Cécile Wajsbrot réussit un roman dont l'histoire progresse avec douceur, comme cet escalier sur la couverture, qui mène vers l'ailleurs, l'inconnu, ce qui ne se distingue pas encore, mais qui s'imagine. Pour illustrer son histoire, l'auteur convoque et décrit avec beaucoup de passion, de talent, de dextérité, la musique, ou plutôt des chansons, des albums, bien précis, celles et ceux de Leonard Cohen (Famous blue raincoat), This Mortal Coil (Song to the siren), Radiohead (Kid A), Amy Winehouse (Rehab) ou encore Patti Smith (Because the night), pour ne citer qu'eux. Totale Éclipse est une belle réalisation, très originale, presque indispensable pour se dégager du bruit de la rentrée littéraire, en musique, évidemment...

"À quoi sert une chanson si on ne peut l'écouter dix, quinze fois de suite, si elle n'exprime pas ce qu'on ressent au moment où on l'entend, si elle n'exprime pas mieux qu'on ne le pourrait des choses enfouies ou à fleur de peau, une partie de notre vie ? De retour chez moi j'avais mis un refrain qui me taraudait, une sorte de confidence presque murmurée, once upon a time I was falling in love, now I am just falling apart - autrefois je tombais amoureuse, maintenant je tombe en morceaux. Je n'y peux rien. Totale éclipse du cœur. Rien faire d'autre qu'entendre cette chanson pour la centième fois, trop fort, me laisser submerger par l'orchestration, la voix rauque, et attendre. Attendre qu'il revienne, espérer. Ai-je jamais attendu ainsi ? Quelqu'un que je ne connais pas ? Je croyais avoir renoncé, m'être consacrée à l'art, faire de mon mieux, rendre mon travail unique, en tout cas repérable, voir des expositions, être en contact avec d'autres photographes en pensant toujours à l'art, au métier, atteindre un jour, peut-être, la célébrité, au moins une renommée. Je croyais avoir décidé de donner la priorité aux images et non à ma vie, je faisait des conférences sur l'histoire de la photo, je montrais les premiers reportages, le témoignage lointain de la guerre de Crimée, 1855, la tour de Malakoff prise par Langlois, un fort en ruine et une petite maison de bois qui semble dominer un paysage désertique, une plaine dévastée. Un télégraphe rudimentaire et des ciels retouchés, un ensemble présenté dans un panorama sur les Champs-Élysées - un panorama ? C'est une rotonde où sont exposées des photographies ou des dessins qui permettent de voir un paysage sur 360 degrés. Ou bien Roger Fenton, le photographe anglais apportant son lourd matériel en Crimée, toujours, et cette prise de vues intitulée Valley of the Shadow of Death, vallée de l'ombre de la mort, dont il existe deux versions, l'une où la route est encombrée de boulets de canon, l'autre où la route est vide et les boulets sur le bas-côté. Ont-ils été placés sur la route dans un deuxième temps, pour figurer la présence de la guerre - ainsi que le suggère Susan Sonntag dans une célèbre analyse - ou la photographie vide a-t-elle été prise avant l'autre, les boulets n'étant pas encore tombés ? L'ordre des photos , outre son importance historique, aiderait à déterminer si la photographie des boulets sur la route est une mise en scène - et du point de vue contemporain, une falsification - ou si le reportage montre une réalité. Il m'arrivait de poser ces questions devant un auditoire, et quand je les posais, de m'y intéresser, il m'arrivait de décrypter la fameuse photographie de la prise du Reichstag et du drapeau soviétique flottant sur Berlin, d'Evgueni Khadei, dont on sait aujourd'hui qu'elle ne fut pas spontanée, que le soldat s'y reprit à plusieurs fois pour monter et brandir le drapeau symbole de victoire. Je parlais de guerres que je n'avais pas connues, d'un matériel que je n'utilisais pas, au nom de l'Histoire et de la nécessaire connaissance du passé, mais devant cette ombre d'homme, rien ne tenait plus. Total Eclipse of the Heart, au milieu du refrain - Once upon a time I was falling in love - la pluie avait cessé. And now I am falling apart. Je retourne au café chaque matin en espérant qu'il reviendra. J'y suis à l'ouverture et je n'ose pas partir."

 

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