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La carte postale du jour...

 

"Nous vivions intégralement notre temps, précisément parce que nous sommes déjà de cœur au delà." - Henri Lefebvre, Vers un romantisme révolutionnaire (1957)

 

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Je me souviens de m'être rendu à l'OFC (office pour l'orientation, la formation professionnelle et continue), je devais avoir 17 ans, le bâtiment était vétuste, quelques personnes travaillaient dans ces petits bureaux se trouvant au deuxième ou troisième étage (aujourd'hui c'est un bâtiment moderne, immense, dont les bureaux occupent plusieurs étages et fourmillent de fonctionnaires alors que paradoxalement, les places d'apprentissage ont plutôt tendance à se raréfier ; toutefois pour moi il n'avait pas été difficile de trouver diverses embauches, et ce sur deux années consécutives, même si je n'ai terminé aucun de mes deux apprentissages...), en prenant l'ascenseur étroit, après mon rendez-vous, je croisais un homme d'un certain âge, costard-cravate de rigueur, qui me détailla de la tête aux pieds, ma coupe de cheveux hirsute tentant d'imiter celle de Robert Smith, mes Dr Martens (de rigueur...), son "scannage" s'arrêtant finalement sur mon manteau noir (probablement trop grand pour mon mètre soixante neuf) et plus principalement sur les quelques pins, d'un seul et unique groupe - PIL -, ce qui provoqua son interrogation polie sur la signification de cet acronyme, curiosité que je me pressais de satisfaire par un joyeux "Public Image Limited!" qui me valut en retour un "ah, oui, en effet..." lourd de sous-entendu.
Je me souviens bien d'avoir été assez enchanté par l'audace de John Lydon qui nomma ainsi son disque vinyle album", son quarante-cinq tours "single", la cassette "cassette" et puis plus tard, la version CD "compact disc".
Je me souviens aussi d'avoir trouvé les guitares trop heavy, la production (Bill Laswell) bien trop chargée - comme du Killing Joke mid-eighties croisé au rock-fm de Steve Vaï ; une horreur en somme, en totale contradiction avec le son accidentel et minimal/post-punk des débuts de PIL ! -, mais heureusement, cet album recelait quelques perles comme le très chaloupé Round (génial) ou encore le tube absolu qu'est Rise dont le refrain "anger is an energy" est entré dans la légende du rock, pour une chanson faussement joyeuse puisque parlant de l'apartheid :

I could be wrong, I could be right
I could be black, I could be white
I could be right, I could be wrong
I could be white, I could be black

Je n'achète pas seulement des livres pour leur contenu, mais aussi pour l'objet. Si la littérature dite "sérieuse" s'affiche avec sobriété (le blanc et bleu des éditions de Minuit et POL, le blanc et noir de José Corti, la couverture crème de la "Blanche" de Gallimard, etc.), c'est toujours un plaisir de faire l'acquisition d'un ouvrage des éditions Allia qui arrivent à allier (Allia, allier... je n'ai pas fait exprès je le jure) un contenu de qualité avec un contenant original et réciproquement. Cet entretien de Gérard Berréby (le directeur des éditions Allia) avec Raoul Vaneigem (ancien membre de l'Internationale Situationniste) pourrait devenir une référence indispensable pour tous les amateurs de l'IS, dont le courant, la critique de la critique et les dérives influencèrent autant Tony Wilson du label Factory (Joy Division, The Durutti Column) que Malcolm McLaren, le manager des Sex Pistols. Bourré de citations, d'extraits de textes, de reproductions de journaux, de manifestes d'époque, ce n'est plus un livre mais une mine d'or pour qui s'intéresse à Vaneigem bien sûr, mais aussi Debord, Marx, Scutenaire, le socialisme, le surréalisme, la Belgique et bien, bien, bien plus encore... Comme tout est intéressant, difficile d'en extraire une petite partie, il faudrait tout citer, recopier le livre, mais voici deux passages, l'un très court, l'autre très long, qui ont pourtant 366 pages d'écart, mais qui me semblent révélateurs de l'état d'esprit des deux intervenants, et de la richesse de leurs propos :


 
"Gérard Berréby : Cette haine te donnait une légitimité, une raison de vivre, de t'affirmer .
Raoul Vaneigmen :  Sans doute une façon de m'affirmer contre le monde, dans un combat dont je ne percevais évidemment pas les nuances...

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 G.B.: Ce principe est devenu la terreur de la police tout comme celle des hommes politiques ; c'est la crainte de tout ce qui est rendu public. J'ajoute que les policiers en action ont une caméra fixée sur la poitrine ou sur leur casque. Par exemple, on a assisté, en 2007, à des émeutes à la gare du Nord à Paris. J'en ai consulté quelques vidéos sur YouTube. Une masse de gens "compactés", très serrés, se révoltaient et hurlaient... Mais ce qui m'a frappé encore davantage, ce sont les bras tendus, tenant des téléphones mobiles qui filmaient. Ce ne sont pas les poings levés ou une pancarte ou quoi que ce soit qui ont retenu mon attention, mais le fait qu'il y ait autant de téléphones mobiles en train de filmer. Cela relève d'une dynamique contradictoire : d'un côté, on a affaire à des témoignages vitaux qui circulent anonymement sur le net, d'un autre côté, on constate une participation à un développement spectaculaire. L'élément crucial, au cœur de la manifestation, ne consiste plus justement à manifester mais à filmer l'"événement" jusqu'à usure de la batterie pour ensuite vite rentrer chez soi et télécharger le résultat sur des sites adéquats. Évidemment, cette pratique a joué un rôle très positif, que ce soit, par exemple, en Tunisie ou en Iran. La caméra est devenue l'objet prioritaire. Dans un autre genre, on a insisté, aux États-Unis, au lancement d'une paire de tennis à l'effigie d'un grand basketteur, Jordan, et avant l'ouverture du magasin, une émeute aux risques de débordements énormes a dû être canalisée par la police. On observe, aujourd'hui, ces formes de manifestations populaires violentes, fondamentalement basées sur la consommation prioritaire de marchandises nouvelles, avec des répressions policières pour le maintien de l'ordre. Il y a là, à mon avis, une chose assez étonnante qui s'opère. Auparavant, la police ne chargeait pas les gens qui allaient dans un supermarché. Or, à Londres, le jour des traditionnels soldes du début du mois de janvier, des mouvements de foule à qui entrerait le premier dans le grand magasin pour faire une bonne affaire ont dû être contenus. La police a été obligée de maintenir l'ordre. Il y a quand même là une évolution fulgurante qui dégénère complètement dans ses intentions et dans ses effets. Si j'en parle, c'est parce que le déplacement des énergies dans les manifestations, ce que devient un mouvement de résistance et comment la police le canalise, sont des phénomènes en perpétuelle évolution.
R.V.: On est dans une confusion totale. La "confusion", le "spectacle", sont des données intéressantes. Quand le spectacle conserve toute son unité ou lorsque le "pour" et le "contre" s'équilibrent, c'est une notion acceptable. Mais là, dans les exemples que tu cites, plus personne ne sait où il se trouve. Des gens redoutent que leur image passe mal ou ne passe plus... J'aime assez cette vision du poing brandi avec un téléphone qui filme parce que c'est une arme ; une arme qui ne tue pas. J'ai l'impression qu'on s'achemine - il faut faire confiance à la créativité des gens - vers le développement d'une résistance par des armes qui ne tuent pas."

 

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