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06/11/2016

La Carte postale du jour ...

"L'homme qui pratique la lucidité pendant toute sa vie devient un classique du désespoir."

- Emil Michel Cioran

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Je me souviens de l'année 1996 pour différentes choses, d'abord parce que c'est l'année de la sortie du film Fargo, des frères Cohen, que j'avais beaucoup aimé, c'est aussi l'année où sort la chanson en duo de Nick Cave avec PJ Harvey, Henry Lee, merveilleuse, l'année de l'album Ende Neu des Neubauten et celle encore de la bande originale de Lost Highway avec un très beau titre de David Bowie, et puis '96 c'est aussi l'année où Bedhead sortent ce magnifique 10pouces, mélancolico-pantouflard comme j'aime.

Je me souviens bien que Bedhead ont repris Disorder de Joy Division et Golden Brown des Stranglers, ce qui me les rend éminemment sympathiques.

Je me souviens aussi que j'avais été touché par la chanson The dark ages, surtout quand le chanteur chante de sa voix un peu nasillarde : "The dark ages last a few hours / But that's all the time that's needed / To erase memories, create horrible dreams, ruin sleep / Destroy all possibility of elimination"

https://www.youtube.com/watch?v=6vv6iHxhOZk

 

Vers 1850, un critique dont tout le monde a oublié le nom avait professé la fin de la littérature, sa mort, sa disparition, et pourtant : elle est pourtant bien vivante, quoique malade peut-être. Les ouvrages dans une veine désenchantée traitant des possibles fins de la littérature sont légion et bien souvent très intéressants, parce qu'au fond, ils permettent quand même de questionner notre rapport à la littérature dite contemporaine, et plus encore : de cerner un peu mieux de quoi on parle. Nu dans ton bain face à l'abîme, le manifeste littéraire après la fin des manifestes et de la littérature fait partie de ce type d'ouvrages. Bien que très court, il est très original et commence par cette question : "C'était quoi la littérature ? C'était la littérature de Diderot, Rimbaud, Walser, Gogol, Hamsun, Bataille et surtout de Kafka : révolutionnaire et tragique, (...)", pour ensuite évoquer la cause du grand déclin, où plutôt les causes, parce qu'il n'y en aurait pas qu'une - cela serait trop simple. La littérature d'aujourd'hui est, pour Lars Iyer, lui-même romancier, philosophe et grand connaisseur de l'œuvre et de la pensée de Blanchot, "un produit comme les autres", qu'il qualifie alors de "remarquable, exquis, laborieux, mais toujours petit" car "aucun poème ne fomentera de révolution, ni de roman ne défiera la réalité, plus maintenant". Ce livre a, dans sa première partie, quelque chose de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier où Stig Dagerman notait avec une certaine lucidité (et un peu d'amertume sans doute) que "Thoreau avait encore la forêt de Walden - mais où est maintenant la forêt où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ? ", tandis que Lars Iyer note de son côté dans un chapitre dédié à Enrique Vila-Matas : "c'est seulement au bord de l'abîme que nous nous souvenons de ce qui est intouchable". Le directeur des éditions Allia, Gérard Berréby, ne s'y est pas trompé en faisant traduire ce petit texte, car il est essentiel, et, malgré un certain découragement envers la littérature contemporaine, aborde celle de Kafka, Thomas Bernhard et Bolano, ce qui donne immanquablement des envies de lectures ou de relectures. À l'heure des poètes qui rentrent dans une librairie sans regarder les livres, des écrivains qui collent à la réalité pour donner sur papier un équivalent de mauvaise série télévisée (mais sans l'image, et parfois sans le son), c'est à cette heure imprécise et inquiète qu'il est bon de regarder dans l'abîme, car celui-ci est oubli et, donc, apaisement. Et nu dans son bain c'est encore mieux.

Extrait de Nu dans ton bain face à l'abîme, de Lars Iyer (traduit par Jérôme Orsoni, publié aux éditions Allia):

"Pour ceux d'entre nous qui sont pragmatiques, la fin de la Littérature est simplement la fin d'un modèle mélodramatique, un faux espoir qui est passé par la psychanalyse, le Marxisme, le punk et la philosophie. Mais les moins pragmatiques d'entre nous prenons conscience de ce que nous avons perdu - nous en faisons l'expérience. Sans la Littérature, nous perdons et la Tragédie et la Révolution. Or ce sont les deux dernières modalités valables de l'Espoir. Et quand la Tragédie disparaît, nous sombrons dans la morosité, une vie dont l'infinie tristesse est d'être moins que tragique. Nous avons soif de tragédie, mais où pouvons-nous la trouver lorsqu'elle a cédé la place à la farce ? La honte et le mépris sont désormais les seules réponses aux manifestes littéraires. Tous les efforts viennent désormais trop tard, toutes les tentatives sont des impostures. Nous savons ce que nous voulons dire et entendre, mais nos nouveaux instruments ne tiennent pas l'accord. Nous ne pouvons pas refaire ou faire à nouveau puisque ces deux actions se sont télescopées pour devenir équivalentes  - nous sommes comme les clowns d'un cirque qui ne tiennent pas dans leur voiture. Les mots de Pessoa résonnent à nos oreilles : "Puisque nous ne pouvons tirer de beauté de la vie, cherchons du moins à tirer de la beauté de notre impuissance même à en tirer de la vie." C'est la tâche qui nous est confiée, notre dernière, notre meilleure chance." 

 

 

 

 

16/11/2014

La carte postale du jour...

 

"Nous vivions intégralement notre temps, précisément parce que nous sommes déjà de cœur au delà." - Henri Lefebvre, Vers un romantisme révolutionnaire (1957)

 

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Je me souviens de m'être rendu à l'OFC (office pour l'orientation, la formation professionnelle et continue), je devais avoir 17 ans, le bâtiment était vétuste, quelques personnes travaillaient dans ces petits bureaux se trouvant au deuxième ou troisième étage (aujourd'hui c'est un bâtiment moderne, immense, dont les bureaux occupent plusieurs étages et fourmillent de fonctionnaires alors que paradoxalement, les places d'apprentissage ont plutôt tendance à se raréfier ; toutefois pour moi il n'avait pas été difficile de trouver diverses embauches, et ce sur deux années consécutives, même si je n'ai terminé aucun de mes deux apprentissages...), en prenant l'ascenseur étroit, après mon rendez-vous, je croisais un homme d'un certain âge, costard-cravate de rigueur, qui me détailla de la tête aux pieds, ma coupe de cheveux hirsute tentant d'imiter celle de Robert Smith, mes Dr Martens (de rigueur...), son "scannage" s'arrêtant finalement sur mon manteau noir (probablement trop grand pour mon mètre soixante neuf) et plus principalement sur les quelques pins, d'un seul et unique groupe - PIL -, ce qui provoqua son interrogation polie sur la signification de cet acronyme, curiosité que je me pressais de satisfaire par un joyeux "Public Image Limited!" qui me valut en retour un "ah, oui, en effet..." lourd de sous-entendu.
Je me souviens bien d'avoir été assez enchanté par l'audace de John Lydon qui nomma ainsi son disque vinyle album", son quarante-cinq tours "single", la cassette "cassette" et puis plus tard, la version CD "compact disc".
Je me souviens aussi d'avoir trouvé les guitares trop heavy, la production (Bill Laswell) bien trop chargée - comme du Killing Joke mid-eighties croisé au rock-fm de Steve Vaï ; une horreur en somme, en totale contradiction avec le son accidentel et minimal/post-punk des débuts de PIL ! -, mais heureusement, cet album recelait quelques perles comme le très chaloupé Round (génial) ou encore le tube absolu qu'est Rise dont le refrain "anger is an energy" est entré dans la légende du rock, pour une chanson faussement joyeuse puisque parlant de l'apartheid :

I could be wrong, I could be right
I could be black, I could be white
I could be right, I could be wrong
I could be white, I could be black

Je n'achète pas seulement des livres pour leur contenu, mais aussi pour l'objet. Si la littérature dite "sérieuse" s'affiche avec sobriété (le blanc et bleu des éditions de Minuit et POL, le blanc et noir de José Corti, la couverture crème de la "Blanche" de Gallimard, etc.), c'est toujours un plaisir de faire l'acquisition d'un ouvrage des éditions Allia qui arrivent à allier (Allia, allier... je n'ai pas fait exprès je le jure) un contenu de qualité avec un contenant original et réciproquement. Cet entretien de Gérard Berréby (le directeur des éditions Allia) avec Raoul Vaneigem (ancien membre de l'Internationale Situationniste) pourrait devenir une référence indispensable pour tous les amateurs de l'IS, dont le courant, la critique de la critique et les dérives influencèrent autant Tony Wilson du label Factory (Joy Division, The Durutti Column) que Malcolm McLaren, le manager des Sex Pistols. Bourré de citations, d'extraits de textes, de reproductions de journaux, de manifestes d'époque, ce n'est plus un livre mais une mine d'or pour qui s'intéresse à Vaneigem bien sûr, mais aussi Debord, Marx, Scutenaire, le socialisme, le surréalisme, la Belgique et bien, bien, bien plus encore... Comme tout est intéressant, difficile d'en extraire une petite partie, il faudrait tout citer, recopier le livre, mais voici deux passages, l'un très court, l'autre très long, qui ont pourtant 366 pages d'écart, mais qui me semblent révélateurs de l'état d'esprit des deux intervenants, et de la richesse de leurs propos :


 
"Gérard Berréby : Cette haine te donnait une légitimité, une raison de vivre, de t'affirmer .
Raoul Vaneigmen :  Sans doute une façon de m'affirmer contre le monde, dans un combat dont je ne percevais évidemment pas les nuances...

...

 G.B.: Ce principe est devenu la terreur de la police tout comme celle des hommes politiques ; c'est la crainte de tout ce qui est rendu public. J'ajoute que les policiers en action ont une caméra fixée sur la poitrine ou sur leur casque. Par exemple, on a assisté, en 2007, à des émeutes à la gare du Nord à Paris. J'en ai consulté quelques vidéos sur YouTube. Une masse de gens "compactés", très serrés, se révoltaient et hurlaient... Mais ce qui m'a frappé encore davantage, ce sont les bras tendus, tenant des téléphones mobiles qui filmaient. Ce ne sont pas les poings levés ou une pancarte ou quoi que ce soit qui ont retenu mon attention, mais le fait qu'il y ait autant de téléphones mobiles en train de filmer. Cela relève d'une dynamique contradictoire : d'un côté, on a affaire à des témoignages vitaux qui circulent anonymement sur le net, d'un autre côté, on constate une participation à un développement spectaculaire. L'élément crucial, au cœur de la manifestation, ne consiste plus justement à manifester mais à filmer l'"événement" jusqu'à usure de la batterie pour ensuite vite rentrer chez soi et télécharger le résultat sur des sites adéquats. Évidemment, cette pratique a joué un rôle très positif, que ce soit, par exemple, en Tunisie ou en Iran. La caméra est devenue l'objet prioritaire. Dans un autre genre, on a insisté, aux États-Unis, au lancement d'une paire de tennis à l'effigie d'un grand basketteur, Jordan, et avant l'ouverture du magasin, une émeute aux risques de débordements énormes a dû être canalisée par la police. On observe, aujourd'hui, ces formes de manifestations populaires violentes, fondamentalement basées sur la consommation prioritaire de marchandises nouvelles, avec des répressions policières pour le maintien de l'ordre. Il y a là, à mon avis, une chose assez étonnante qui s'opère. Auparavant, la police ne chargeait pas les gens qui allaient dans un supermarché. Or, à Londres, le jour des traditionnels soldes du début du mois de janvier, des mouvements de foule à qui entrerait le premier dans le grand magasin pour faire une bonne affaire ont dû être contenus. La police a été obligée de maintenir l'ordre. Il y a quand même là une évolution fulgurante qui dégénère complètement dans ses intentions et dans ses effets. Si j'en parle, c'est parce que le déplacement des énergies dans les manifestations, ce que devient un mouvement de résistance et comment la police le canalise, sont des phénomènes en perpétuelle évolution.
R.V.: On est dans une confusion totale. La "confusion", le "spectacle", sont des données intéressantes. Quand le spectacle conserve toute son unité ou lorsque le "pour" et le "contre" s'équilibrent, c'est une notion acceptable. Mais là, dans les exemples que tu cites, plus personne ne sait où il se trouve. Des gens redoutent que leur image passe mal ou ne passe plus... J'aime assez cette vision du poing brandi avec un téléphone qui filme parce que c'est une arme ; une arme qui ne tue pas. J'ai l'impression qu'on s'achemine - il faut faire confiance à la créativité des gens - vers le développement d'une résistance par des armes qui ne tuent pas."