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01/11/2015

La carte postale du jour...

"Il est un âge où l’on enseigne ce que l’on sait ; mais il en vient ensuite un autre où l’on enseigne ce que l’on ne sait pas : cela s’appelle chercher. Vient peut-être maintenant l’âge d’une autre expérience : celle de désapprendre, de laisser travailler le remaniement imprévisible que l’oubli impose à la sédimentation des savoirs, des cultures, des croyances que l’on a traversées. Cette expérience a, je crois, un nom illustre et démodé, que j’oserai prendre ici sans complexe, au carrefour même de son étymologie : Sapienta : nul pouvoir, un peu de sagesse, un peu de savoir et le plus de saveur possible."

- Roland Barthes, Leçon

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Je me souviens d'avoir d'abord possédé cet album en format cassette, qu'il fallait sans cesse tourner dans l'autoradio de ma mère, et d'avoir rapidement discerner ce son de basse que je retrouvais aussi chez les Cure et qui avait sur moi un effet presque hypnotisant.

Je me souviens bien que la pochette de cet album de New Order est emblématique parce Peter Saville, leur designer attitré, avait utilisé une reproduction du tableau Une corbeille de roses de Fantin-Latour à laquelle des carrés de couleur sont ajoutés (sur le verso, par exemple, on peut ainsi lire le numéro de catalogue du disque : FAC75), et qu'aucune information au sujet du titre de l'album - Power, corruption & lies - ou du groupe n'apparaissait autrement que sous ce code couleur, ce qui rend cette pochette de disque mythique, à tel point qu'elle se retrouva sous forme de timbre édité par la poste britannique, en 2010 (même si finalement, en terme de code couleur, Peter Saville a presque fait plus fort sur l'album From the hip de Section 25, en 1984).

Je me souviens aussi que cet album, charnière dans la carrière du groupe de Manchester, est celui de l'émancipation, de la recherche d'une pop moderne et du passage à la lumière après être resté dans l'ombre suite au décès tragique de Ian Curtis, un disque où les musiciens sortent du frigo dans lequel le producteur Martin Hannett les avait confiné (Movement), produisant eux-mêmes un album très inégal, certes, mais so 80s et qui contient par ailleurs mes trois titres préférés de New Order, à savoir la chanson d'ouverture, Age of consent, le très kraftwerkien Your silent face - placé au centre l'album tel un pilier -, et dernier titre de l'album qui le clôt ainsi en beauté en revenant à un son plus Joy Divisionesque sans tomber dans la caricature - bien au contre -, le très mélancolique et entêtant Leave me alone :

 

 

"On a thousand islands in the sea
I see a thousand people just like me
A hundred unions in the snow
I watch them walking, falling in a row
We live always underground
It's going to be so quiet in here tonight
A thousand islands in the sea
It's a shame."

https://www.youtube.com/watch?v=JEJpmDUMKco

 

Depuis presque vingt ans, les éditions du Mot et le Reste publient, principalement, des ouvrage dédié à la musique. On leur doit plein d'excellent titres comme Back in the USSR qui donnait à lire et à entendre un bref panorama du rock et de la contre-culture dans la Russie soviétique ou bien le fameux Covers, qui se penche sur l'art de la reprise dans le milieu pop/rock. L'éditeur propose aussi des manuels, ou plutôt des guides, pour faire le tour d'un genre, d'un style, d'une époque, d'une tendance musicale, à travers un nombre de disques dont les chroniques sont autant de clés de compréhension et d'invitation à la (re)découverte ; et voici enfin le tour de l'indie-pop avec des dates biens choisies puisqu'il s'ouvre en 1979 sur Unknown Pleasures (Joy Division) et se ferme avec Ok Computer (Radiohead) en 1997. Jean-Marie Pottier connaît très bien son sujet (voir la riche bibliographie utilisée en fin d'ouvrage), et il apporte une touche très particulière à son ouvrage en incorporant à ses savantes chroniques des anecdotes concernant les groupes ou leurs disques, des citations, parfois assez drôles et souvent très éclairantes. Il met en lumière le travail d'agitateurs irresponsables que sont les directeurs de labels indépendants. Grâce à cette sélection de 100 albums chroniqués dans l'ordre chronologique, ce livre est un voyage dans le son et l'histoire de la musique pop indé', un cheminement qui n'est pas rectiligne mais passe bien sûr par les chemin de traverses où l'on croise le post-punk-funk hybride d'A Certain Ratio en 1980 puis les envolées gothiques des Cocteau Twins en 1984 pour, vers la fin, bifurquer sur la pop baroque et littéraire de Divine Comedy et son album de 1993 : Liberation. Certains choix sont discutables, évidement - moi j'aurais plutôt mis LC de Durruti Column, leur deuxième album plutôt que le premier, et je m'étonne de trouver dans ce livre des groupes qui me semblaient de moindre importance comme Stockholm Monsters ou The Wake ? mais, au final, ça permet de suivre, de comprendre l'évolution d'un label indépendant, ses errances et recherches musicales, ses prises de risques aussi, et, dans le cas, de ces deux groupes, de mieux situer ce qui amène le label de Joy Division, Factory, et son mythique directeur, Tony Wilson, a sortir le dansant 24 hours party people (FAC192) des Happy Mondays quelques huit ans après le cryptique All night party d'A Certain Ratio (FAC5). Et puis - joie - Jean-Marie Pottier a choisi Strangeways, here we come des Smiths, qui, pour moi, est le meilleur album du groupe de Manchester, et peut-être le meilleur disque des 80s... Bon livre. 

 

 

Extrait de Indie Pop 1979 - 1997, de Jean-Marie Pottier (aux éditions Le Mot et le Reste 2015) :

 

 

"Les labels indépendants sont là pour chercher, ce sont "des gens qui font passer la musique d'abord", comme l'a chanté Stiff Little Fingers sur "Rough Trade", morceau en hommage à leur label. Évoquant la différence entre les majors et les indépendants, Tony Wilson a un jour expliqué que "les uns sont guidés par la pratique consistant à signer un groupe pour avoir un tube ; les autres par le fait de dire "ça a l'air intéressant, enregistrons un disques"." Une recherche qui passe par un refus des clichés du rock devenu empâté, toutinier, au point que même le mot rock'n'roll fait figure de repoussoir. "Different story", la face B d'un des premiers singles publiés par Rough Trade, "Ambition" de Subway Sect, clame ainsi "We oppose all rock'n'roll" ("Nous nous opposons à tout le rock'n'roll"), tandis que Pete Wylie de Wah! Heat, un des têtes d'affiches de Zoo, forge en 1981 le néologisme "rockism" pour désigner tous les clichés qui ont épuisés le genre, du rappel obligatoire lors des concerts à l'album lui-même.

Il existe un intellectualisme très présent dans cette scène, qui se nourrit de livres autant que de disques. Chez Fast, Bob Last cite volontiers le processus de distanciation cher au dramaturge allemand Bertold Brecht ou les théories sur la reproductivité de l'œuvre d'art du philosophe Walter Benjamin. Chez Factory, Tony Wilson puise dans le situationnisme une inspiration pour titrer un album ou imaginer un epochette, et en tire même le nom du club qu'il crée en 1982, l'Haçienda, emprunté au Formulaire pour un urbanisme nouveau du lettriste Ivan Chtcheglov ("il faut construire l'Haçienda"). Leurs soutiens ne sont pas en reste, parsemant à la même époque les colonnes du NME de noms de philosophes français, de Jacques Derrida à Michel Foucault en passant par Roland Barthes."

 

 

 

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