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10/02/2016

La carte postale du jour...

"Et maintenant, réfléchissez, les miroirs."

- Jacques Rigaut, Écrits

mercredi 10 février 2016.jpg

Je me souviens que l'ami russe qui m'a dégoté ce disque a dû véritablement se démener pour le trouver, parcourant une partie de Moscou - et Moscou c'est grand, très grand... - pour l'acheter chez un privé, et puis le disque a fini dans la valise d'Annick qui l'a transporté jusqu'à Genève et a traduit une partie des textes pour moi - qu'ils en soient tout deux remercié chaleureusement.

Je me souviens bien que j'ai été amusé de découvrir ces deux groupes d'électro-pop, Прощай, Молодость! (Prochai Molodost) et Биоконструктор (Biokonstruktor), avec une préférence pour les derniers, plus sombres au niveau de la musique, groupe d'ailleurs considéré comme l'équivalent russe des Depeche Mode et célébré "meilleur groupe de l'année" en 1986 par le magazine Moskovskiy Komsomolets.

Je me souviens aussi d'avoir été scotché par la chanson qui donne son nom au groupe - superbe hymne néoromantique synthétique, que j'ai immédiatement inscrite dans ma liste de titres à passer en soirée...

 

Он все время что-то читает

Или по долгу смотрит на солнце.
Женщины его не привлекают.
Он чертит на песке бензольные кольца.
Он хочет научиться решать проблемы,
Ответить на вопрос: "быть или не быть",
И, погруженный в расчеты и схемы,
Он синтезирует способ жить.
Конструктор, конструктор.... 

Il passe son temps à lire
Ou à observer longuement le soleil
Les femmes ne l'intéressent pas
Il dessine sur le sable des cercles benzéniques.
Il veut apprendre à résoudre des problèmes
À répondre à la question "Être ou ne pas être"
Et, plongé dans ses calculs et ses schémas,
Il synthétise une manière de vivre
Le constructeur, le constructeur

https://www.youtube.com/watch?v=CLPbMA_HFz4

 

Matei Vișniec est roumain, écrit surtout du théâtre (plus de vingt pièces) et réside à Paris où il travaille comme journaliste. Auteur d'un premier roman en 2013, il fait paraître ces jours ce second roman, mille-feuille, kaléidoscopique et surréaliste ; il y est question d'une quête, celle de la première phrase, puis de celles des romans de Kafka, Camus, Thomas Mann et beaucoup d'autres encore ; il y est question aussi de souvenirs familiaux, de début d'un roman fantastique, d'une rencontre amoureuse dans une librairie en désordre, d'un logiciel d'écriture de romans et de bien d'autres histoires encore pour avoisiner la douzaine de récits sans rapport les uns avec les autres et qui s'entrechoquent au fil de ce livre qui est en définitive un éloge à la littérature dont le contenu jubilatoire est follement addictif. Bravo aux éditions Jacqueline Chambon de prendre le risque insensé de publier un tel livre - livre qui est comparable dans sa forme (pas forcément dans le fond, bien sûr) à des objets littéraires insolites comme l'ont été, pour ne citer que quelques noms et m'adonner ainsi à la facilité plaisante du "name dropping", Vies et opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne, Pétersbourg de Biély ou encore Ulysse de Joyce. En effet, ce labyrinthe littéraire qu'a fabriqué Matei Vișniec s'adresse aux bibliovores, qui, au contraire des amateurs de fastfood littéraire, aiment relever des défis en forme de courses d'obstacles, avec cette satisfaction stimulante qu'est la certitude que ce livre bien particulier s'inscrira en eux de façon définitive - et un grand bravo à Laure Hinckel pour avoir traduit ce merveilleux Marchand de premières phrases.

 

Extrait de Le Marchand de premières phrases, de Matei Vișniec, publié aux éditions Jacqueline Chambon (2016) :

" - Ce qu'est un roman ? Avant tout, c'est une quantité de temps. Quand vous voyez un roman dans une librairie, si vous êtes un peu attentif, vous pouvez évaluer immédiatement la quantité de temps qu'il contient. Et cela dans un double sens : le temps qui a été nécessaire à l'auteur pour l'écrire et le temps qu'il faudra pour le lire.

 Ah, comme elle m'était connue cette voix !

 Mais il y a encore quelque chose, quelque chose que personne ne peut évaluer... C'est combien de temps vous serez marqué par un roman après l'avoir lu. Il y a des romans qui vous accompagnent durant toute une vie, qui restent en vous, qui durent... Voilà pourquoi je dis qu'un bon roman est une victoire sur le temps.

 La voix de M. Courtois semblait collée à mon tympan, j'entendais ses mots sans le voir, mais je n'étais ni intrigué ni irrité, car ces considérations m'intéressaient et ma seule surprise était qu'elles ne sortaient pas de mon propre cerveau.

 - Je vous devais cette phrase, dit encore M. Courtois avant de se jeter sur une nouvelle série de saucisses qui étaient cuites juste comme il le fallait, selon les conseils de Victor.

Je sentis que dans ma main droite venait de se glisser un billet, un rectangle de papier plus consistant qu'une carte de visite : c'était un morceau de papier plié.

 Seigneur, le moment était-il venu ? Tout mon être fut ravagé par un frisson, un spasme. Tenais-je donc entre mes doigts la phrase miracle qui devait me propulser vers l'immortalité ? Mais pourquoi M. Courtois avait-il décidé de me la remettre d'une façon si peu protocolaire, si peu culturelle ? J'avais attendu pendant des mois et des mois qu'il me convoque dans un lieu chargé de mythologie, dans un de ces cafés parisiens chargés de mémoire culturelle, comme l'étaient La Rotonde ou La Coupole, ou alors Les Deux Magots ou Le Procope... Mais qu'importait la forme, ce qui comptait était qu'enfin l'on m'avait remis la phrase, la source primaire de ce que j'allais devenir, construire, laisser derrière moi après mon passage dans l'univers. En définitive, mon minuscule potager parisien était un espace culturel. Le mot culture, au sens figuré, n'avait-il pas son origine dans le sens premier de "terre cultivée" ?

 La main dans laquelle je tenais le bout de papier glissé par M. Courtois se mit à trembler et à se liquéfier littéralement. Je devais immédiatement lire ce que m'avait écrit M. Courtois, me dis-je, sinon le papier allait s'imbiber et la phrase deviendrait illisible... Je me souvins que M. Courtois écrivait toujours ses lettres au stylo plume, ce qui était évidemment aussi le cas de ma phrase, écrite à l'encre bleue sur un morceau de papier fragile, or il est bien connu que rien ne se dissout, ne se dilate, ne se déforme plus facilement qu'un texte écrit à l'encre sur un bout de papier fragile en contact avec l'humidité et la chaleur.

Avant de déplier ce billet qui me brûlait les doigts, je jetai un œil alentour, pour m'isoler de tous ces gens rassemblés là non sans une certaine intention... M. Courtois ne m'avait-il pas dit que je devais être le dernier bénéficiaire de l'Agence ? Était-ce lui qui avait choisi ce lieu et ce symbole, mon potager entouré de rosiers, pour en faire le cadre de son geste final?"

 

 

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