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22/06/2014

La carte postale du jour ...

Si Socrate semble triste dès qu'il refait surface, c'est parce que, venant d'éprouver l'inexistence de son moi, le voilà malgré tout contraint d'incarner son rôle de sage des rues et de ressasser sa formule : Je sais que je ne suis rien.
- Frédéric Schiffter, Le philosophe sans qualités (2006)

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Je me souviens du Daho des années 80, celui de Tomber pour la France, d'une variétoche de bonne qualité, toujours estimable, même si c'est bien la première fois que j'achète l'un de ses disques.
Je ne me souviens pas d'avoir vu une pochette d'album plus moche que celle-ci...
Je me souviens aussi d'avoir eu le coup de foudre pour la chanson En surface, entendue sur France Cu' dans sa version acoustique (violons) et en duo avec Dominique A, mais d'avoir été un peu déçu par cet album en dents de scie (et du coup représentatif de la carrière du chanteur français) qu'on dirait conçu pour faire plaisir à tous, quoique bien produit et inventif, et muni de ce titre presque new-wave dont j'apprécie la simplicité efficace de la musique et du texte :

 Je rêvais d’une vie de plumes,
 Ignorais la stèle et l’enclume
 Je balayais mes propres traces
 Que de temps perdu en surface.

Une autre vie passée en surface, celle de la Reine d'Angleterre qui se passionnerait tout soudainement pour la littérature. Fiction cocasse pour un divertissement intelligent, signé de l'écrivain britanique Alan Bennett, citant allégrement les grands noms de la littérature anglaise, mais pas seulement, comme le prouve ce savoureux dialogue de fin d'ouvrage :

- Certains parmi vous ont-ils lu Proust ? demanda la reine en s'adressant à l'ensemble de l'assistance. "Qui ?" murmura un viellard dur d'oreille.
Quelques mains se levèrent mais celle du Premier ministre n'en faisait pas partie. Voyant cela, l'un des plus jeunes membres du gouvernement, qui avait lu La Recherche et s'apprêtait à lever la main, s'abstint de le faire en se disant que cela risquait de lui attirer des ennuis.
 La reine compta les mains qui s'étaient levées, dont la plupart appartenaient à des membres de ses tout premiers gouvernements.
- Huit, neuf... et dix. Ma foi, c'est mieux que rien, mais cela ne m'étonne guère. Si j'avais posé la même question au gouvernement de Mr Macmillan, je suis sûre qu'un douzaine de mains se seraient levées, y compris la sienne. Mais je reconnais que ma remarque n'est pas très fair-play, car je n'avais moi-même pas encore lu Proust à cette époque.
- J'ai lu Trollope, intervint un ancien ministre des Affaires étrangères.
- Je suis enchantée de l'apprendre, dit la reine, mais Trollope n'est pas Proust.
 Le ministre de l'intérieur, qui ne les avait lus ni l'un ni l'autre, acquiesça d'un air convaincu.
- L'ouvrage de Proust est passablement long, même si l'on peut en venir à bout pendant des vacances d'été, à condition bien sûr de renoncer au ski nautique. À la fin du roman, Marcel - le narrateur - s'aperçoit que l'ensemble de sa vie se ramène à bien peu de chose et décide de la racheter en écrivant le livre que le lecteur vient de lire, exposant en cours de route les rouages secrets de la mémoire et du souvenir.
"Pour ce qu'il m'est permis d'en juger, ma propre vie offre sans doute un bilan plus riche que celle de Marcel, mais j'estime comme lui qu'elle mérite d'être rachetée, par l'analyse et la réflexion.
- L'analyse ? dit le Premier ministre.

- Et la réflexion, compléta la reine.
Entrevoyant une plaisanterie qui ne manquerait pas de faire son petit effet à la Chambre des communes, le ministre de l'Intérieur se risqua à intervenir :
- Devons-nous en déduire que Votre Majesté a décidé d'entreprendre ce récit à la suite d'une révélation... Qu'elle aurait eue dans un livre... un livre français, de surcroît... Ha, ha, ha.
 Deux ou trois ricanements lui firent écho dans l'assembleé, mais la reine n'eut pas l'air de se rendre compte q ue le ministre avait voulu plaisanter (sans d'ailleurs y parvenir).
- Non, monsieur le ministre de l'Intérieur. Comme vous le savez sans doute, les livres produisent rarement un effet aussi direct. Ils viennent plutôt confirmer une opinion ou une décision que l'on a déjà prise, parfois sans s'en rendre compte. On cherche dans un livre la confirmation de ses propres convictions. Chaque livre, à tout prendre, porte en lui un autre livre.