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jérôme lindon

  • La carte postale du jour...

    "Par ne rien faire, j'entends ne rien faire d'irréfléchi ou de contraint, ne rien faire de guidé par l'habitude ou la paresse. Par ne rien faire, j'entends ne faire que l'essentiel, penser, lire, écouter de la musique, faire l'amour, me promener, aller à la piscine, cueillir des champignons. Ne rien faire, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer un peu vite, exige méthode et discipline, ouverture d'esprit et concentration."
    - Jean-Philippe Toussaint, La Télévision (1997)

    dimanche 19 avril 2015.jpg

    Je me souviens d'avoir porté une attention particulière à Warp à cause de ses pochettes d'abord, puis, au début des années 2000, pour deux groupes que j'aime énormément, à savoir Broadcast et Gravenhurst, et d'avoir ainsi commencé à collectionner les magnifiques vinyles de ces deux groupes dont les voix se sont malheureusement tues en 2014 pour Nick Talbot (Gravenhurst) et en 2009 pour Trish Keenan (Broadcast) - tristesse.

    Je me souviens bien que ce qui fait la particularité de Broadcast est que le groupe n'a réalisé que 3 albums (et deux compilations) en dix ans, alors que leur discographie contient plus du triple en mini-album, dont l'un - le tout premier, datant de 1995 -, s'intitule The Book Lovers ; naturellement, comme cela parle de la magie des livres, j'y ai vu un signe.

    Je me souviens aussi que Broadcast reste un groupe difficile à ranger dans une catégorie bien précise et que cette album - Haha Sound - est une petite perle d'hybridation, osant une pop qui dérive vers les expérimentations électroniques, usant du rythme et de la mélodie de manière unique pour donner une musique relevée d'une touche d'abstractionnisme à la Phil Spector, le tout bien sûr couronné des merveilleuses vocalises de Trish Keenan, de ces textes étranges, comme sur le magnifique Man is not a bird...

     

     Here in this room, no more a tomb
     Thoughts of you conclude without ending
     Caution will keep, worries still speak
     Fewer the leaves are descending

     I will not lament with the sky
     No longer feel night on the inside

    https://www.youtube.com/watch?v=lJdLWfZ9yDQ

     

    Laurent Graff échappe, peut-être malgré lui - et comme de très nombreux autres auteurs de qualité -, au succès. Je dis bien "échappe" parce que cet auteur peut compter sur un petit cercle de lecteurs fidèles qui attendent fiévreusement (bon, j'exagère un peu là) sa prochaine publication comme d'autres (souvent les mêmes) attendent un nouveau Jean Echenoz ou Jean-Philippe Toussaint, deux auteurs qu'on retrouve d'ailleurs dans ce livre au titre énigmatique : Au nom de sa Majesté, quiparait une fois de plus au Dilettante (après les excellents et parfois inquiétants Le Cri, Il est des nôtres ou Le grand Absent pour n'en citer que quelques uns). On comprend dès les premiers fragments - ou devrais-je dire les aphorismes ? - qui composent la première moitié du livre que Laurent Graff va nous parler d'île - "La plupart des visiteurs se montrent très pressés. Ils arrivent par le bateau du matin et repartent le soir. Entre-temps, ils font caca dans les dunes." (autant dire que ce livre n'est pas un éloge ou une quelconque ode à l'île et que dès lors les poètes grisonnants amateurs de licornes pourront aller ailleurs se faire décoiffer par des embruns idéalisés en pensant que l'homme est un oiseau ou je ne sais quoi) ; et puis, comme l'écrivain de ses aphorismes reçoit la visite d'habitant de l'île où il réside (pour écrire), on change de registre pour passer dans le récit des vies monotones et réglées à la particularité du lieu, de son histoire aussi, pour dériver encore une fois vers celle de l'homme qui est là et qui écrit - on apprend que le goût du texte lui est venu de la lecture de la Salle de bain de Jean-Philippe Toussaint, qu'il apprécie la discrétion exemplaire de Jean Echenoz, qu'il a rencontré, à ses débuts, Jérôme Lindon des éditions de Minuit qui l'a invité à continuer à écrire. Et puis on revient sur l'île qu'on croyait avoir quitté, mais non, car comme il le note en page 137 : "une île est une terre d'inclusion : on en est. On peut tenter de résister, de se soustraire par orgueil : peine perdue. Elle nous détient. Dès lors que du bateau on a débarqué, on s'est embarqué sur l'île. On est libre de partir mais pas de rester." ; Et si vous vous demandez pourquoi Au nom de sa majesté, alors je vous répondrais simplement... James Bond ; pour le reste il faudra lire ce que certains affubleront de l'étiquette calamiteuse d'ovni littéraire et que, pour ma part, je qualifierais en toute simplicité comme le meilleur livre que j'ai lu depuis des mois.

    extrait d'Au nom de sa Majesté, de Laurent Graff :

     

    "La pêche a été de tout temps la principale source de travail, d'où la devise de l'île :  "De la mer nous visons." Mais depuis trente ans, l'activité n'a cessé de diminuer, la flotille est passée de quarante-six à onze bateaux, on ne dénombre plus que vingt marins. Avec l'ouverture sur le monde, l'île a perdu peu à peu son autarcie et s'est enchaînée à une dépendance extérieure; l'élevage et l'agriculture ont disparu ; les habitants se sont retrouvés les bras ballants, tout à portée de main venu d'ailleurs. Aujourd'hui, à part lever le coude, il n'y a plus grand chose à faire. On ne remplit plus les filets, mais les verres. On dilue le temps dans l'alcool, on sirote son ennui, on se noie à l'air libre. La vie est une bonne nouvelle qu'on arrose en permanence. Les jeunes sont pris entre deux courants marins, l'un qui emmène au loin et l'autre qui vous maintient, vous plaque contre les rochers ; ici, les racines sont de granit. Quand on a vécu sur un caillou au milieu de l'eau, les yeux toujours bercés par la houle, la terre apparaît monstrueusement ferme, à l'infini, c'est comme un monde sans rêve, un bloc de réel massif, ça vous gagne les pieds et vous attaque les prunelles, on a qu'une envie : la mer, de l'eau. Ceux qui partent reviennent tous, un jour ou l'autre. On n'abandonne pas son île, où l'on a grandi comme dans un moule, avec ses côtes dans nos flancs, ses dunes dans nos muscles. Ce n'est pas un lieu de naissance comme un autre."

  • La carte postale du lundi 23 décembre

     

    lundi 23 décembre 2013.jpg

    alors voilà : le prochain nécrophile qui me demande un livre sur ou de Mandela je lui plante le ciseau à friser le ruban (pour cadeau) dans la tête. sinon dans un registre plus calme je suis bien heureux d'écouter les ambiances de James Blackshaw (guitare douze cordes) et Lubomyr Melnyk (piano), tout en lisant la troisième partie de la biographie de Jean Rouaud (à paraître en 2014, merci Alodie pour cette copie en avance!), un auteur qui se penche à la fois sur la guerre 14-18 et sur son éditeur - Jérôme Lindon des éditions de Minuit - : "Mais ses considérations formalistes n'étaient que secondaires pour moi. Je pensais déjà que l'écriture est la transcription fidèle de son auteur. Pour peu qu'on en use honnêtement avec elle, elle est le meilleur bureau de renseignement sur soi. Dans son reflet, je m'étais d'abord senti corseté, j'avais vu mon chant entravé. Comment rendre mon chant plus libre et plus libre mon esprit ? Car c'est la même opération, bien sûr. ce qui ne relève nullement de la rhétorique ou d'un remaniement de la syntaxe, comme le croient ceux qui s'appliquent à faire des phrases en espérant qu'on y verra que du feu (la seule information contenue dans leur livre dit ceci : pourvu que le lecteur ne s'aperçoive de rien - ce qui est souvent le cas). C'est un travail de dépouillement, d'abandon, de reddition, pour lequel il n'y a ni bon ni mauvais profil, ni lignes de défense, ni parades, ni poses. Juste la recherche du rien. Si on s'y adonne, l'écriture livrera alors un relevé précis des étapes de cet affranchissement. Et m'aurait-on alors demandé où je voulais en venir, j'aurais répondu que je voyais très bien, à ceci près que j'avais défini comme le seul art poétique qui vaut la peine : Écrire comme ça me chante. L'écriture aura été le papier carbone de ma vie (le papier carbone était cette pelure colorée, noire de suie ou bleu nuit, qui, glissée entre deux feuilles blanches, permettait de reproduire les gribouillages de l'une sur l'autre). Autrement dit, ce que lisait l'éditeur, c'était ma vie."