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14/06/2015

La carte postale du jour...

"New York est un pays différent. Peut-être qu’il devrait avoir un gouvernement à part. Tout le monde y pense différemment, y agit différemment. Ils ne savent simplement pas à quoi ressemble le reste des Etats-Unis."
- Henry Ford

dimanche 14 juin 2015.jpg

Je me souviens de cette jeune fille qui habitait avec Kristian et moi et qui se promenait toujours avec un vieux balladeur à piles pour écouter ses cassettes dont la plupart étaient des copies d'albums de Sonic Youth ; elle avait choisi cette formule, alors que nous étions pourtant à l'aube de la dématérialisation de la musique, parce qu'ainsi elle était obligée de tout écouter, chanson après chanson, sans la possibilité de sauter un titre qu'elle apprécierait moins (au risque d'épuiser les batteries) ; j'avais trouvé ça très original.

Je me souviens bien à quel point j'ai trouvé que Thurston Moore (le leader de Sonic Youth) était quelqu'un d'intéressant, un vrai passioné de musique, quand j'ai acheté son livre Mix Tape : the art of cassette culture, où il revisite à coup de fac-similés - plein de cassettes retrouvées ou envoyées par d'autres personnes - ce véritable art, en effet, qui consistait à faire soi-même une compilation pour une amie, une future conquête, sa petite-copine, et dont les chansons l'ordre dans lequel elle se suivaient était parfois un, ou des messages, plus ou moins secrets que nous voulions faire passer ; puis de faire soi-même la pochette, de tout réécrire à la main, de faire des dessins ou des collages... quel livre génial !

Je me souviens aussi de n'avoir jamais tellement aimé Sonic Youth, à part Goo, acheté à sa sortie en 1990, mais d'avoir trouvé que tout ça, finalement, c'était juste le grand cirque du rock, quoique j'apprécie toujours deux maxis du groupe ; l'un avec Lydia Lunch intitulé Death Valley 69, qui est d'une noirceur et d'une énergie destructrice assez inédite (du moins c'est l'effet que cela m'avait fait autrefois), et cette reprise d'Into the Groove(y) qui officie encore aujourd'hui comme une dérive dans le New-York distordu du mitan des années 80...

 

 Music can be such a revelation
 Dancing around you feel the sweet sensation
 We might be lovers if the rhythm's right
 I hope this feeling never ends tonight

 Get into the groove, boy
 You got to prove your love to me, yeah
 Get up on your feet, yeah
 Step to the beat, boy, what will it be?

 Get to know you in a special way
 To me everyday
 I see the fire burning in your eyes
 Only when I'm dancing can I feel this free

https://www.youtube.com/watch?v=vZJTcQWuZ3Q

 

"We might be lovers if the rhythm's right"...

Malheureusement, pour Kim Gordon et Thurston Moore, le rythme n'est plus à l'unisson depuis 2011, ce qui a d'ailleurs provoqué la fin de Sonic Youth, ou du moins une certaine mise en suspend puisque le communiqué de presse du label, plutôt laconique, ne disait rien d'un arrêt, mais plutôt d'une incertitude prolongée quant à la suite.

D'un côté nous avons Thurston qui continue d'enchainer les collaborations et a sorti deux excellents albums solos. De l'autre, Kim Gordon, qui se penche plutôt du côté de la mode, de l'art et de l'écriture. Girl in a band est ainsi paru en anglais en février de cette année, puis en français en mai dernier - on saluera au passage le travail rapide et pourtant soigné de la traductrice. Girl in a band est une catharsis, au départ. Kim y parle de son couple, de sa dissolution, mais, ne s'y attarde pas trop ; elle parle surtout d'elle en tant que bassiste, d'unique femme au sein d'un groupe de rock de renommée internationale, dans un milieu très masculin, souvent macho, de sa timidité, de son refus de jouer un rôle, d'endosser une tenue vestimentaire, un look, qui la rabaisserait au rang d'objet au sein de Sonic Youth, son envie de discrétion mêlée à un besoin de tout faire exploser sur scène. Et puis Kim Gordon nous offre un portrait assez saisissant de l'Amérique des années 60 jusqu'à aujourd'hui. On y croise ainsi Charles Manson, Andy Warhol, Gerhard Richter, Patti Smith, Iggy Pop, Lydia Lunch, Kurt Cobain, Gus Van Sant et beaucoup beaucoup beaucoup d'autres - et c'en est parfois vertigineux à quel point sa route à croisée celle de tant de personnalités importantes du monde de l'art et / ou de la musique. Il y a les influences (The Stooges, Velvet Underground), la no wave new yorkaise, les clubs de l'époque, les tournées (les passages avec Michael Gira et ses Swans sont assez dingues), et puis le changement de cap à la fin des années 80 quand le groupe signe sur Geffen, une major (bientôt rejoint par Nirvana, avec le succès qu'on connaît). La traversée des années 90, surtout après la mort de Kurt Cobain, et finalement les années 2000 où d'ailleurs Kim Gordon revient alors sur son couple et les raisons de sa séparation d'avec Thurston Moore. Une épopée rock passionnante qui ne se délaisse pas pour autant des éternels clichés liés à cette scène, comme quand elle déclare que Sonic Youth ne "mange pas de ce pain là" en parlant de signer avec une major ou de faire des concessions pour mieux gagner sa vie, ou encore quand elle regrette le New York des années 80 où "il n'y avait pas encore de Starbucks" alors qu'en 2008 Sonic Youth a sorti en exclusivité une compilation réalisée par et disponible seulement dans les... Starbucks ! On n'est jamais à un paradoxe près dans le monde du rock (hum...) "alternatif". Néanmoins le livre reste excellent, bien écrit, et plein de références et d'anecdotes géniales (elle descend Lana Del Rey au sujet du pseudo-féminisme de celle-ci - un bon moment) - alors Go(o) !


extrait de Girl in a band, de Kim Gordon :

 

"Toutes les heures, toutes les années passées depuis dans des vans, des bus, des avions et des aéroports, des studios d'enregistrement, des loges, des motels et des hôtels miteux, tout ça n'a été possible que grâce à la musique. Une musique qui n'aurait pu provenir que de la scène artistique bohème propre à New York et à ceux qui l'animaient - Andy Warhol, le Velvet Underground, Allen Ginsberg, John Cage, Glenn Branca, Patti Smith, Television, Richard Hell, Blondie, les Ramones, Lydia Lunch, Philip Glass, Steve Reich et la scène free jazz. Je me souviens de la puissance exaltante des guitares assourdissantes, de la rencontre avec des âmes sœurs et avec l'homme que j'ai fini par épouser, celui que je pensais être l'amour de ma vie.
 L'autre soir, en me rendant à un bar karaoké coréen où des habitants de Chinatown et Koreatown côtoient les habituels hipsters du monde de l'art, je suis passéée devant notre ancien appartement du 84, Eldrige Street. J'ai repensé à Dan Graham, l'artiste qui m'a fait connaître une bonne partie de la scène musicale de la fin des années soixante-dix et du début des années quatre-vingt ; il vivait dans l'appartement au dessus du nôtre et a assisté aux prémices de ce qui deviendrait un jour Sonic Youth.
 J'ai retrouvé une amie à l'intérieur du bar. Là, il n'y avait pas de scène ; les clients se contentaient de se tenir au milieu de la pièce et, entourés d'écrans vidéos, se mettaient à chanter. L'un d'eux à choisi "Addicted to love", la vieille chanson de Robert Palmer que j'avais reprise en 1989 dans une de ces cabines où on s'enregistrait soi-même et qui a fini sur l'album de Ciccone Youth The Whitey Album. ça aurait pu être marrant de la reprendre en karaoké, mais je n'arrivais pas à décider si j'étais quelqu'un de courageux dans la vie ou si j'étais uniquement capable de chanter sur scène. En ce sens, je n'ai pas changé d'un poil en trente ans."

01/08/2014

La carte postale du jour...

"En art, il faut croire avant d'y aller voir" - Léon-Paul Fargue

 

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Je me souviens d'avoir longtemps considéré cet album du groupe de Michael Gira comme la perfection même alors que sortaient, en cette année 1999, d'autres disques fantastiques comme Anthems from the pleasure park de Backworld, Music to play in the dark de Coil, Eye of the hunter de Brendan Perry ; l'apocalypse aurait pu arriver en cette fin d'année que je n'en aurais pas été moins heureux.
Je me souviens d'avoir découvert avec un peu de retard que Julia Kent jouait du violoncelle sur cet album, ce qui a renforcé mon admiration pour ce disque d'Angels of Light et pour cette musicienne admirable.
Je me souviens d'un concert de Michael Gira à l'Usine de Genève en octobre 2007, très intimiste, de ma rencontre avec cet homme fort sympathique à qui j'ai offert un CD (celui de Julia Kent), de l'ambiance enthousiaste ce soir là, tout ça et plus encore revient à moi quand j'écoute les premières mesures de ce magnifique New Mother, et lorsqu'arrive la voix profonde de Michael Gira sur le titre Praise your name :

Where are you wounded girls with
 bruised faces and blackened eyes?
 Break open your glass doors
 and welcome the whirling debris.
 Carve your name there
 in the marble and concrete.

Sheila aussi est une fille blessée. Dans ce roman qui sort le 21 août prochain, Sheila Hieti use et abuse - mais dans le bon sens du terme pour peu que cela soit possible - de l'autofiction pour brosser le portrait d'une jeune génération d'artistes qui court après la vie, la notoriété, l'amour. De Toronto à Miami en passant par Paris et New-York, voilà bien une sympathique comédie écrite dans un style relâché oscillant entre les confessions, le journal intime, la pièce de théâtre (excellents dialogues!) et parfois même l'essai sur l'art. Une écrivaine attanchante aux faux airs de Suzanne Vega croisée avec Beth Gibbons, qui ne cache pas son jeu, pour un livre qui ne s'adresse pas uniquement aux trentenaires amateurs d'art et aux hypsters, quoique... :

"Je reconsidérais toujours mes décisions, changeais toujours d'avis. Je retournais sur le mauvais chemin, puis me lançais sur celui don't j'espérais qu'il fut le bon. Le destin devenait un parent opaque, exigeant, peu communicatif, et j'étais son enfant, essayant toujours de lui plaire, de deviner ses attentes. J'essayais de trouver sur son visage des indices pour comprendre l'attitude qu'il attendait  de moi. Dans tout ça, une question plus générale ne quittait jamais mon esprit, une problématique en cours qui ne serait jamais résolue, même si j'espérais qu'elle le fut un jour : quelle était la bonne façon de réagir face aux gens ? À qui devrais-je adresser la parole en soirée ? Comment fallait-il que je sois ?
 Mais en guise de réponse, l'univers ne me donna aucun signe clair. Cela ne m'empêcha pas de chercher, ou de croire que le monde était porteur de réponse. C'est ainsi, en un sens, que je passais tout mon temps, car comment faire autrement pour être aimée de l'univers ? Si je m'y prenais mal, je perdrais sûrement toutes ses faveurs, toute sa protection - comme si l'univers était enchanté que j'adopte un certain type de comportement."