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11/09/2014

La carte postale du jour...

"L'amour heureux n'a pas d'histoire. Il n'est de roman que de l'amour mortel, c'est-à-dire de l'amour menacé et condamné par la vie même."
- Denis de Rougemont, L'Amour et l'Occident (1938)

Lydie Salvayre, pas pleurer, Bernanos, Czars, John Grant, Stuart staples, Sorry i made you cry

Je me souviens de la première écoute de la chanson Drug, ce timbre de voix sombre et velouté, cette mélancolie à l'état pur, que je croiserai sur une chanson du collectif Lilium, puis sur cet album de chansons tristes où les Czars atteignaient des sommets et John Grant les étoiles, puis sur son premier album solo avec la chanson Marz (en parlant d'étoile), qui reste l'une de mes favorites, puis le second et la chanson Glacier qui me plonge dans des abysses de tristesse dont il est parfois difficile de ressortir indemne.
Je me souviens bien que ce Sorry I made you cry des Czars avait directement pris une place importante dans ma collection de disques composés de "covers", pas loin de celui de son contemporain Grant-Lee Phillips (Nineteeneighties) et celui - bien plus ancien - de Siouxsie & The Banshees (Through The Looking Glass), car la reprise est un art que je ne me lasse pas de savourer.
Je me souviens aussi que John Grant représentait - et aujourd'hui encore - le type parfait du chanteur dandy, un peu comme Stuart Staples des Tindersticks ou même Bryan Ferry, avec ou sans ses Roxy Music, mais John Grant est simplement le plus grand, le plus charismatique, surtout quand il se sert dans le répertoire de ballades tire-larmes, que cela soit Song to the siren, Black is the colour, My funny valentine ou ce I'm sorry emprunté à Sinatra qui fut l'un des ses premiers interprètes :

I'm sorry dear, so sorry dear, I'm sorry I made you cry
Won't you forget, won't you forgive, don't let us say goodbye
One little word, one little smile, one little kiss won't you try

Dans le livre de Lydie Salvayre il est aussi question de larmes, celles versées, celles retenues aussi, puisque son titre en forme d'injonction l'indique : Pas pleurer. Été '36, de jeunes Espagnols rêvent de république, de liberté, d'amour et de révolution, alors qu'au même moment l'écrivain français Bernanos qui avait embrassé la cause phalangiste et se trouve à Majorque voit ses valeurs voler en éclats. Un superbe roman au rythme tendu, historique et intime à la fois puisque l'auteur raconte ni plus ni moins que les souvenirs de sa mère qui dut s'exiler en France trois ans plus tard, alors que Bernanos rédigeait presque en même temps son livre Les grands cimetières sous la lune dans lequel ildénoncera violemment la répression franquiste. Pas pleurer est un livre fiévreux, indispensable aussi, et qui ferait un beau Goncourt, tiens.

"As-tu comprendi qui étaient les nationaux ? me demande ma mère à brûle-pourpoint, tandis que je l'aide à s'asseoir dans le gros fauteuil en ratine verte installé près de la fenêtre.
Il me semble que je commence à savoir. Il me semble que je commence à savoir ce que le mot national porte en lui de malheur. Il me semble que je commence à savoir que, chaque fois qu'il fut brandi par le passé, et quelle que fut la cause défendue (Rassemblement national, ligue de la nation française, Révolution nationale, Rassemblement national populaire, Parti national fasciste...), il escorta inéluctablement un enchaînement de violences, en France comme ailleurs. L'Histoire, sur ce point, abonde en leçons déplorables. Ce que je sais, c'est que Schopenhauer déclara en son temps que la vérole et la nationalisme étaient les deux maux de son siècle, et que si l'on avait depuis longtemps pu guérir le premier, le deuxième restait incurable. Nietzsche le formula de façon plus subtile, qui écrivit que le commerce et l'industrie, l'échange de livres et de lettres, la communauté de la haute culture, le rapide changement des lieux et de pays, toutes ces conditions entraîneraient nécessairement un affaiblissement des nations européennes, si bien qu'il devait naître d'elles, par suite de croisements continuels, une race mêlée, celle de l'homme européen. Et d'ajouter que les quelques nationalistes qui subsistaient n'étaient qu'une poignée de fanatiques qui tentaient de se maintenir en crédit en attisant les haines et les ressentiments. Bernanos se défiait lui aussi de l'usage abusif du mot nation dont ses anciens amis se gargarisaient. "Je ne suis pas national (disait-il) parce que j'aime à savoir exactement ce que je suis, et le mot national, à lui seul, est incapable de me l'apprendre. (...) Il n'y a déjà pas tant de mots dans le vocabulaire auxquels un homme puisse confier ce qu'il a de plus précieux, pour que vous fassiez de celui-ci une sorte de garni ou de comptoir ouvert à tout le monde.""