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05/07/2015

La carte postale du jour...

"Je sais, voilà longtemps qu'il ne s'agit plus de s'interroger sur notre peu de réalité ou sur la vitesse grandissante à laquelle la vie s'en va rejoindre les rails du désespoir. Non, tout se passe comme si la partie avait été jouée pour ne laisser à chacun que le souvenir de ses rendez-vous manqués et de ses amours impossibles. "

- Annie Le Brun, Appel d'Air

dimanche 5 juillet 2015.jpg

 

Je me souviens d'avoir littéralement flashé sur le titre Ahead (tiré de l'album Ideal Copy) avec sa guitare presque funk, son rythme rapide et discret, la voix si caractéristique de Colin Newman, son texte énigmatique, sa faiblesse dans la production qui lui donnait un genre "arty" déjà à l'époque en 1987, faiblesse devenue aujourd'hui une singularité qui place Wire au-dessus du lot et loin de toute comparaison avec d'autres groupes, à part New Order, peut-être, dont l'album Brotherhood tournait lui aussi beaucoup sur ma platine d'alors, le groupe de Manchester partageant avec Wire un goût prononcé pour une pop électronique hybride.

Je me souviens bien d'avoir été ému par la description que me donna un ami plus âgé et maintenant grand fan de musique classique, du concert de Wire au Montreux Jazz Festival en 1979 - Wire à Montreux, en '79 !!! Dingue ! Ils n'auraient été qu'une trentaine à goûter la musique post-punk du groupe, d'ailleurs...

Je me souviens aussi que ma version préférée de Ahead est la version purement électronique, sans rythmes, intitulée sobrement Ahead (II), mais que j'écoute encore la version de l'album, et que son refrain peut m'obséder des journées entières...

Lips growing for service
Eyes steady for peeling
Bring on the special guest
A monkey caught stealing
Standard rewards in corners
Is full-board in new quarters
Kneeling for pleasure
Ensures a good time

I remember, I remember
Making the body search
I remember, I remember
Making the body search
Someone is taking you
Someone has taken me
TV doesn't understand
A word that matters
Scattering desires to
Smouldering fires
Someone has taken you
Someone is taking me

https://www.youtube.com/watch?v=eFXe1yPdvTs

 

Le 25 décembre 2009, le surréaliste croate Radovan Ivsic nous quittait. Compagnon d'Annie Le Brun (qui fera paraître un beau livre dédié à cet auteur à la rentrée 2015), grand amateur de poésie, de littérature française, il côtoya Benjamin Péret peu avant son décès à la fin des années cinquante et, parmi d'autres péripéties, fut d'abord listé parmi les artistes dégénérés par les fascistes croates en 1942 avant d'être interdit de publication quelques années plus tard sous le régime communiste de Tito. Radovan Ivsic est aussi l'auteur d'un court article intitulé "Le plagiat des coquilles n'est pas nécessaire", qui répertorie toutes les coquilles se trouvant dans les rééditions des Chants de Maldoror dont les éditeurs n'avaient pas cru bon de relire correctement le texte avant de le réimprimer ! Mais bien avant cela, il avait été un homme perdu, désabusé, mais aussi dégoûté que certains de ces compagnons rejoignent le parti communiste ou pire, encensent Staline, un homme qui décide de s'exiler intérieurement en habitant une maison isolée dans la forêt au-dessus de Zagreb. Il décrit son expérience de retraite en ces termes : "Le temps où j'avance ressemble à celui du rêve." Le dormeur va se réveiller, heureusement, lorsqu'il peut enfin quitter la Yougoslavie. Celui-là même qui n'attendait plus rien et avait presque perdu la foi en l'art et en l'insoumission va en effet faire une série de rencontres qui l'amèneront à devenir un proche d'André Breton. C'est cet itinéraire qu'on retrouve dans ce beau petit récit dont le titre pourrait laisser croire qu'il a été trouvé par Jean d'Ormesson - Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout - mais qui est fort heureusement l'une des dernières phrases dites par André Breton à son ami Radovan Ivsic. Fabuleux petit livre, traversée du vingtième siècle - "Et quel siècle ! Deux guerres mondiales, Auschwitz, le Goulag, la bombe atomique, la guerre froide, la science mise au pas, l'éléphantiasis de la finance mondiale..." - balade littéraire où le livre tient un rôle capital, diaporama du surréalisme et magnifique hommage à André Breton.

extrait de Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout, de Radovan Ivsic :

"Après la Yougoslavie où les trains internationaux, même quasiment vides, font l'objet de fouilles systématiques avec chiens policiers, les trois jours passés à Genève chez les Vichniac me donnent l'impression d'un feu d'artifice. Il y règne un air de liberté sans pareil que je m'expliquerai plus tard en apprenant que dans leur appartement se seront croisés des opposants à toutes les dictatures, Algériens, Angolais, Iraniens, Biafrais, Russes, Polonais, Israéliens et Palestiniens... Reste que, pour l'heure, tout me paraît complètement irréel, à commencer par pouvoir enfin, après quinze ans, entrer dans une librairie où s'étalent les nouveautés. J'aperçois une nouvelle édition des œuvres complètes d'Alfred Jarry en huit tommes. Je donnerais tout pour l'acquérir, mais avec mes poches vides, il ne faut même pas y penser.

Jamais je n'aurais pu imaginer que le fait d'avoir traduit Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau en croate puisse être d'une telle importance pour les Suisses. Je refuse pourtant les interviews qu'on me propose, craignant de me sentir très mal à l'aise en direct, dans une langue que je n'ai guère eu l'occasion de pratiquer, et surtout le lendemain de mon arrivée d'un tout autre monde. En revanche, c'est avec beaucoup de curiosité que j'accepte de me rendre chez différents amis de mes hôtes. Les questions que l'on me pose sont avant tout politiques et non littéraires. C'est pourquoi je suis d'autant plus surpris que l'une des invitées, restée muette pendant un de ces dîners, juste avant de partir, me dit en aparté et sans préambule : "À Paris vous allez rencontrer André Breton, j'en suis sûre." Très étonné qu'elle cite ce nom que personne n'a mentionné au cours de la soirée, je me contente de rire, tant cela me paraît improbable ou impossible. "Ne riez pas, vous allez rencontrer André Breton, je vous le dis." Je prends cela comme une aimable bizarrerie et sur le moment je ne pense même pas à demander qui est cette personne."

 

15/08/2014

La carte postale du jour...

 "Le monde regardes tes bévues par le gros bout du microscope, et les siennes par le petit bout, ce qui fait de singulières comparaisons."

- Henri Frédéric Amiel, Fragments d'un journal intime

vendredi 16 août 2014.jpg

 

Je me souviens d'avoir entendu parler de Portion Control pour le première fois en 1989, par une connaissance fan de "techno" venu de Lausanne, mais d'avoir réellement écouté ce groupe qu'environ dix ans plus tard !
Je me souviens bien d'avoir souvent pensé que Kraftwerk, pourtant en avance sur tout le monde dans les années 70, avaient complètement loupé le coche des années 80, et restaient bien en dessous des premiers disques des belges de Front 242, des yougoslaves de Borghesia ou justement Portion Control, qui reflétaient la musique du rideau de fer.
Je me souviens aussi d'avoir écouté, bien souvent, en boucle des titres comme He is a barbarian ou alors cet entêtant titre minimaliste au couplet récurent et très étrange, Terror leads to better days :

scurrying across for the chills
if you wear that dress again i'll scream
if you take me between four corners
terror clings to better days

Lui aussi est un barbare, et la terreur communiste qui régnait sur la Yougoslavie l'a amené à s'enfuir avec un faux passeport pour la Suisse, pour une vie meilleure, ou presque. Sa vie fut un roman et Jean-Michel Olivier l'a écrit, c'est L'ami barbare. Il fera connaître Biely, Witkiewicz, s'occupera de réaliser les oeuvres complètes de Cingria, il recopiera des heures durant le Journal d'Amiel en vue d'une publication (un travail titanesque!), il passera par ma chère Trieste, par Lausanne, Paris, Genève, il sera libraire et aura Nabokov comme client, plus tard il prendra la défense de Soljenitsyne, rencontrera Fassbinder peu avant sa mort, publiera plusieurs de mes livres favoris - comme La Bouche pleine de terre, de Scepanovic -, il sera aimé, il sera craint, il sera honni... c'était un barbare cultivé avec deux trains d'avance sur tout le monde, puis deux de retard, mais j'étais quand même à bord avec lui et ce fut un grand honneur et une grande joie...

"Chaque soir, on se retrouve à La Cloche, sur le Grand-Pont, et on refait le monde autour d'une bouteille de vin blanc.
 On est tous les deux sans emploi. Moi parce que j'ai quitté Paris pour tes beaux yeux, Roman, et toi parce qu'on t'a mis à la porte des Escaliers du temple... On discute interminablement de femmes, de football et de livres. Sur ce chapitre, on est intarissables ! Les femmes vont et viennent. C'est ainsi. En laissant derrière elles un parfum de désastre. Les matchs de foot se gagnent ou se perdent. C'est une question de chance. Seuls les livres demeurent. Moi je m'enflamme pour Cingria ou Amiel. Tous ces auteurs discrets qui n'ont jamais traversé la frontière... Et toi pour les auteurs de ton pays : Andric, Tsernianski, Drainac.
 On se rend compte que tous les livres qu'on aime sont interdits ou inconnus du grand public.
 Et on se dit qu'il faut faire quelque chose...
 C'est l'époque de la vie de bohème. On parle de politique, mais jamais très longtemps. On se dispute très vite. Tu es réac, comme on dit dans ses années là, et moi le gaucho de service. On est très différents, mais on s'entend comme deux larrons.
 À deux pas de la place de la Palud, il y a le Barbare, le café branché de l'époque."