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05/10/2014

La carte postale du jour...

"Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route." - Franz Kafka, Lettres à Milena

dimanche 5 octobre 2014.jpg

Je me souviens d'une discussion avec Simon Huw Jones, assis devant une bière sur la petite terrasse du bar Le Cabinet, au sujet de Nico, à quel point nous aimions ses disques, sa personnalité, sa voix d'outre-tombe, et nous avions ensuite parlé de Jean Echenoz, Talk Talk et Sebald, mais la discussion est invariablement revenue sur Nico.
Je me souviens bien d'avoir lu, dans l'autobiographie de Marc Almond, ce passage sur l'enregistrement du duo Your kisses burn avec Nico, le manager de celle-ci conseillant à Marc Almond d'utiliser la première prise vocale, peu importe la qualité, la chanteuse n'étant en effet plus capable d'assurer plusieurs prises, elle allait d'ailleurs décéder un mois plus tard, cette superbe chanson demeurant son dernier enregistrement studio.
Je me souviens aussi d'avoir été surpris en achetant ce disque, puisqu'il s'agit d'une copie pirate d'une compilation pirate (achetée parce que a) j'aime Nico et b) la pochette ressemble étrangement à celle de Closer de Joy Division!) parue initialement en 1983, et comportant plusieurs versions inédites, des collaborations (avec Kevin Ayers, ou encore Lutz Ulbrich sur le magnifique Reich der Träume), et surtout ce duo incandescent tiré de l'album de Marc Almond The Stars we are, Your
kisses burn :

 

I'll make a fire
There in your heart
Made not of love
But only hate
And for the fuel
Will be your soul
An inferno
To consume you whole

And world without end
Through tempest and storm

 

Le dernier livre de Serge Joncour a trainé plus d'un mois sur ma table de cuisine. Je le laissais là avec quelques autres hypothétiques futures lectures, et bien m'en a pris de finalement l'ouvrir. On pourrait penser - surtout d'après ce que la presse en a dit - qu'il s'agit là "juste" d'une énième autofiction, l'écrivain parlant de sa condition, ou, pour employer les mots de Paul Valery : "dépouillons l'écrivain du lustre que lui conserve la tradition et regardons-le dans la réalité de sa vie d'artisan d'idées et de pratique du langage écrit." Et bien oui, mais non. Serge Joncour aborde son métier, c'est sûr, on trouve là des belles pages sur les ateliers d'écriture, le contact avec le lecteur, le rôle de la fiction (et son incompréhension parfois, son rapport au "trop de réalité" comme dirait Annie Lebrun), tout ça en détail, avec intelligence et même de l'humour, mais Serge Joncour a bien sûr plus d'une corde à son arc, il dresse ainsi un portrait de la société d'aujourd'hui, celle des provinces (où il est difficile de se faire accepter - j'adore le passage où le narrateur en appelle à Levi-Strauss pour se faire une place chez les autochtones), de ses travers, ses habitus (dans la définition qu'en fait Pierre Bourdieu), de ses rituels (on mange beaucoup, on boit encore plus, ça fait parfois penser aux films de Chabrol!), ainsi qu'une espèce d'enquête criminelle, une intrigue qui tiens le lecteur en halène sans être réellement le pilier central de ce roman très réussi. Ce qui m'a touché, en plus du portrait désenchanté d'un écrivain face à la difficile réalité et sa tentative de s'y acclimater sans perdre sa singularité, c'est surtout certains passages sur le désir, sur l'amour, cet Écrivain National" tombant amoureux d'une jeune marginale, d'origine hongroise, qui va bouleverser le déroulement de l'histoire, du présent. C'est beau comme du Nabokov :

 

"Au départ ce n'était pas érotique comme étreinte, c'était juste une envie de se soutenir, mais la sensation de son corps contre le mien, cette empreinte qu'impriment les formes de l'autre quand on s'étreint trop fort, tout ça fit que le désir dépassa toutes les questions et ouvrit une sorte de désordre supplémentaire, comme un abîme, une envie de se jeter, alors je pris sa bouche et l'embrassai, l'éblouissement total. Prendre une bouche, c'est quitter le monde par l'issue la plus haute, c'est se soustraire à cette réalité qui tout autour de soi sombre dans le commun, embrasser une bouche, c'est plonger dans ce vertige sublime dont on ne sait pas s'il nous emporte pour une seconde ou pour une vie, embrasser une bouche pour la première fois, c'est reléguer le réel au second plan, tout se trouve instantanément évanoui, dévalué, les autres, le temps, d'un coup tout se volatilise dans ce bruit de succion merveilleux, on se perd vers ces lèvres dont on ne finit pas de remonter la source, à cet instant, Dora devenait ce qui comptait le plus au monde pour moi, la seule vérité tangible, la seule chaleur, le seul espoir, et le téléphone qui reprenait son entêtement cynique, sonnant au mauvais moment, telle une bombe, ces coups de fil qui insistaient, je les considérai comme un rappel à l'ordre, comme si les autres tentaient de me ramener à la raison, de m'éviter de faire la pire connerie qui soit. Mais là, perdu dans ce baiser total, je ne décidait plus de rien, envolé dans cet étonnement absolu d'embrasser la bouche de cette femme pour la première fois, une inadvertance souveraine qui hisse bien au-dessus de soi-même, plus rien n'existait, pas même le présent."

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