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12/10/2014

La carte postale du jour...

"Les passions sont imprudentes. Faut-il leur en faire grief?" - Pouchkine, Eugène Onéguine

 

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Je me souviens d'avoir toujours trouvé suspects les groupes qui changent de maison de disques tous les deux albums, c'est malheureusement le cas de Piano Magic, et ma méfiance fut justifiée puisqu'Ovations s'est avéré plus qu'inégal mais carrément bancal, malgré la présence sur deux titres de la voix magique de Brendan Perry (Dead Can Dance) et cette belle pochette signée Jeff Teader (à qui l'ont doit plusieurs pochettes du sympathique label Second Language que je ne saurais trop recommander aux amateurs de folk mélancolique et autres musiques hybrides qui donnent la part belle aux émotions).
Je me souviens bien d'avoir comparé Ovations de Piano Magic à Joy Division, Wire et New Order pour le côté new-wave, et à Dead Can Dance, parfois, pour le côté orientalisant, mais malgré toutes ces belles références j'ai du faire l'amer constat que Piano Magic est un groupe instable en perpétuelle quête d'identité, une errance malheureuse et c'est bien dommage, vraiment dommage, puisqu'il contient quand même une perle...
Je me souviens aussi d'avoir été intrigué par cette belle chanson mélancolique magnifiquement interprétée par Brendan Perry - You never loved this city -, et de m'être rapidement posé la question de la ville dont il est question dans ce texte, si c'était peut-être Prague, mais cela pourrait tout aussi bien être Moscou ou Saint-Pétersbourg, Venise, Berlin, Istanbul, Leipzig ou Londres, mais pas Genève, ni Paris, allez savoir pourquoi...

You never loved this city
But angel, it loves you
Your smile, a roman candle
Your eyes are Prussian blue

I never loved this city
But you can keep me here
Your love, a stained glass window
Your heart, a chandelier


C'est un très beau voyage que propose l'écrivain d'aujourd'hui Nedim Gürsel, dans les pas des grands poètes et écrivains d'hier. Son regard tendre et son art d'exposer ses souvenirs nous font parcourir plusieurs villes où se croisent les fantômes de grandes plumes. Ainsi Venise est-elle évoquée par Aragon, Proust et Hemingway (j'aurais aimé y trouver Brodksy, tant pis), Berlin au travers de Kafka et la fascinante Else Lasker-Schüller (qui écrivit ses superbes vers : "chez moi j'ai un piano bleu / mais je ne sais aucune note / Il se tient dans le noir de la porte de la cave / depuis le jour où le monde est devenu brutal), la Leipzig de Goethe (génial), l'Alexandrie de Cavafy, et - sans doute mon passage favori - Moscou, avec les portraits croisés de Pouchkine et Gogol ainsi que du poète turc que j'adore : Nâzim Hikmet. Pour Nadim Gürsel c'est aussi l'occasion de nous parler de la naissance de ses propres livres qui ont vu le jour dans ces villes. L'occasion encore de se remémorer des amours réels ou plus souvent fictifs.
C'est un beau livre, intelligent, avec des passages plus intéressants que d'autres certes, mais cela reste une sorte de récit de voyage à ranger près de la Trieste de Franck Venaille ou bien l'excellent Vertige de Sebald qui, sur les traces de Stendhal, Kafka et Casanova, marie imagination et érudition, faits divers et souvenirs.

 

"Dostoïevski mourut un an plus tard et alla rejoindre lui aussi les immortels. Quand à moi, j'ai vainement attendu Tania sur la place Pouchkine. À l'instar des beaux jours promis par Nâzim Hikmet, elle n'est pas venue. Le lendemain j'ai déposé une couronne sur la tombe de Nâzim. Le poète est mort, un jour de juin comme aujourd'hui, à Moscou, la blanche ville de ses rêves. Il a été inhumé en terre d'exil. Il avait pourtant formé ce vœu : "Emmenez-moi / Enterrez-moi dans le cimetière d'un village d'Anatolie." Il semblait prêt à s'élancer. Mais il allait devoir marcher longtemps sans jamais, peut-être, atteindre son but. Certes, le seul pays auquel il aspirait était le communisme, mais il se serait contenté d'arriver à Istanbul. "Terminant mon voyage sans atteindre ma ville / grâce à toi j'ai connu le repos dans un jardin de roses", dit-il à Vera Toulyakova, son dernier amour. Lors de mon premier voyage à Moscou, Vera m'avait accueilli dans la maison où elle avait vécu avec Nâzim ; tout en dégustant un cognac hongrois et grâce à une autre Vera (la turcologue Vera Feonova, qui nous servait d'interprète), nous nous sommes perdus dans la mer des souvenirs. C'était il y a bien longtemps. Quand le chameau était crieur public et la puce barbier. Depuis lors, Vera, Vera la "fiancée", a été inhumée auprès de Nâzim. La jeune femme qui a fait mourir d'amour le poète, ou peut-être de nostalgie, celle qui lui disait : "Viens, reste, souris, meurs", la jeune femme aux cheveux blonds comme la paille et aux cils bleus s'est mêlée à ses cendres. La nuit tombe sur la place Pouchkine."

 

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