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24/05/2015

La carte postale du jour...

 

"Nous sommes ceux qui viennent après. Nous savons désormais qu'un homme peut lire Goethe ou Rilke, jouer des passages de Bach ou de Schubert, et le lendemain matin vaquer à son travail quotidien, à Auschwitz."
- George Steiner, Langage et silence

dimanche 24 mai 2015.jpg

Je me souviens que Death In June est le fruit de multiples influences allant de Throbbing Gristle et Joy Division à Ennio Morricone et Scott Walker pour la musique, Les Damnés de Visconti et (surtout) Portier de Nuit de Liliana Cavani pour le cinéma, Yukio Mishima et Jean Genet pour les textes et l'homoérotisme troublant que dégage ce projet, qui, avec le punk G.G. Alin peut-être, fait partie des groupes de musique pop (pour peu qu'on puisse encore désigner ainsi une musique épurée au maximum et au pessimisme qui vous plonge dans un malaise constant!) les plus radicaux de ces dernières trente années.

Je me souviens bien à quel point Death In June porte en lui toutes les questions liées au dépassement des normes, à la transgression, au lien entre éthique et esthétique,  à la banalisation du mal, et qu'il est difficile de juger son oeuvre sans devoir s'en expliquer préalablement pour éviter un tant soit peu la polémique ; mais je me rappelle aussi de moments amusants comme cette discussion privée (que je me permets de retranscrire ici - vingt ans après, il y a prescription, je crois) où Doug' ne cachait pas que son fantasme était surtout de faire l'amour avec un camionneur australien, ou encore, dans un entretien paru à la fin des années '90, répondant à la question de savoir quel message il aimerait donner à ses fans du sexe opposé, Doug' disait en riant : "Merci de m'envoyer des photos de vos grands-pères avec leurs adresses!"

Je me souviens aussi que cette compilation intitulée Corn Years fut le premier CD réalisé par Death In June à la fin des années 80, et que cette magnifique réédition contenant deux vinyles colorés (gris-vert, évidemment) est un peu ternie parce que réalisée directement depuis le CD, ce qui donne un son un peu plat, mais heureusement, restent ces chansons où désir et désespoir s'entrecroisent comme sur le morriconesque Come before Christ and murder love, le froid et obsédant To Drown a rose ou encore - mon titre préféré après toutes ces années -, le martial et épique Torture by roses...

 

Lost the will?
 A germ in foreign blood
 A glimmer of the past
 Power and misery
 Pathetic whore
 To the ignorance of life
 This is the best
 It will ever be
 Think of the things
 That will never be
 Sorrow, the empty well?
 Hollow and useless
 Consume to the inside
 Something I will not hide
 My love wilts on
 My comrade in tragedy
 This is the best
 It will ever be
 Think of the things
 That will never be

Your image is burnt
 You are dead
 You are nothing
 Yes, I love you

https://www.youtube.com/watch?v=u_YJQ5iydX4

 

Nicole Malinconi fait partie de ces auteurs qui n'ont pas passé le cap du premier livre aux éditions de Minuit, car oui : elle a fait paraître son très durassien premier roman au mitan des années 80 sous la prestigieuse étoile des éditions de Minuit. Malheureusement Jérôme Lindon ne validera pas le manuscrit suivant, ce qui vaudra à l'auteur de faire paraître ses livres à un rythme régulier, certes, mais chez (trop) de différents éditeurs. Pour ma part je l'ai découverte il y a quelques années pour son magnifique roman À l'étranger, qu'il faut lire absolument car il raconte - avec cette écriture du réel qui lui est chère -, le retour aux pays d'exilés italiens ; un retour voué à l'échec, un retour voulu par le mari, regretté par son épouse, un retour "vu" par la petite fille qui est la narratrice de ce court mais admirable roman - c'est un livre bouleversant. C'est donc avec plaisir que je découvre Un grand amour, paru aux éditions l'Esperluette. Je retrouve son écriture sensible, serrée, son souci de traiter le réel sans fioriture. Partant du livre de la journaliste Gitta Sereny paru dans les années septante  (un livre d'entretiens avec Franz Stangl, ex-commandant du camp d'extermination de Treblinka, qui avait réussi à s'échapper avec l'aide de l'église catholique pour l'Amérique du sud, où il vécut seize ans avant d'être enfin arrêté et remis à la justice allemande), Nicole Malinconi se met dans la tête de la femme de Franz Stangl, Theresa Stangl, qui, par amour pour lui, est toujours restée à ses côtés tout en condamnant ses actes. C'est donc un livre qui revient sur la guerre, la découverte des atrocités commises par les nazis, du point de vue de cette femme dont le seul désir est de vivre près de son mari, de leurs enfants, mais qui, à l'arrestation de Franz, est obligée de faire face au resurgissement du passé. Un grand amour est un livre perturbant, bien écrit, efficace, qui pose les bonnes questions dont celle de la responsabilité de chacun, presque égal à la puissance dramatique du roman philosophique de Georges Steiner "Le transport d'A.H." (1981)  dont je ne peux que recommander la (re)lecture. 

extrait de Un grand amour, de Nicole Malinconi :

 

"Tenter d'approcher ensemble une vérité, m'a dit la journaliste. Moi, à force de lui parler, je croyais que ma vérité c'était notre amour à lui et moi, que l'amour m'avait guidée durant toutes nos années et même après, même là devant elle, tandis que je parlais. La force de l'amour, elle devait l'avoir comprise déjà, quand ils s'étaient rencontrés ; elle l'avait entendu lui dire combien il avait de désir pour moi, combien je lui manquais. Autrement, elle ne m'aurait pas posé sa question, à la fin, ou bien il lui en serait venu une autre : elle n'aurait pas pensé justement au pouvoir de l'amour, à ce qu'il peut exiger quelquefois que l'on fasse ; ni donc supposé qu'ainsi, à cause de l'amour, j'aurais pu demander à mon mari de choisir entre Treblinka et moi, lui dire de quitter Treblinka sans quoi moi et les enfants nous allions le quitter. Elle ne se serait pas demandé non plus ce qu'il aurait alors décidé, en réponse, ni ne m'aurait demandé à moi ce que je croyais qu'il aurait décidé, si je le lui avais dit.

Elle me l'a demandé."

08/03/2015

La carte postale du jour...

"Ah ! vous le pouvez bien croire, que si ma main vouloit écrire, ce seroit pour vous assurément ; mais j’ai beau lui proposer, je ne trouve pas qu’elle veuille. Cette longueur me désole. Je n’écris pas une ligne à Paris, si ce n’est l’autre jour à d’Hacqueville, pour le remercier de cette lettre de Davonneau, dont j’étois transportée ; c’étoit à cause de vous ; car pour tout le reste, je n’y pense pas. Je vous garde mon griffonnage ; quoique vous ayez décidé la question, je crois que vous l’aimez mieux que rien : tout le reste m’excusera donc"
- Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné,  8 mars 1676

 

dimanche 8 mars 2015.jpg

 

Je me souviens d'avoir d'abord adoré la boîte à rythme, puis le hoquet de la basse, puis la voix, belle et chaude, et ce texte qui nous dit que l'amour ne tue plus mais qu'il fait toujours aussi mal, et le refrain répétitif - On ne meurt plus d'amour -, et finalement le synthé joliment vintage, tout ça sonnait désespérément so eighties, c'était parfait, j'allais pouvoir caller ce titre de Robi entre Wax & Wane de Cocteau Twins et So long my love de Tomorrow's World.

Je me souviens bien de mon bonheur quand je suis tombé sur ce quarante-cinq tours (récemment en fait, mais il est paru en 2012 déjà), parce qu'il est sobre et beau, et aussi parce que sur la face B j'ai découvert la reprise de la chanson triste intitulée Il se noie composée par les coldwaveux français Trisomie 21 et qui se trouve sur leur premier disque datant de 1983, revisitée ici par Robi dans une version respectant l'originale, l'égalant même.

Je me souviens que lors de ma dernière soirée Disorder! au bar Le Cabinet, en janvier dernier, ne sachant plus trop quoi passer en fin de soirée, j'ai remis ce disque de Robi pour la seconde fois (quand on aime on ne compte pas) et les deux jeunes punkettes qui dansaient juste devant moi ont repris en cœur le refrain, c'était vraiment bien...

 j’avance nue
 mes larmes brûlent
 je me relève
 au levant
 un peuple est seul
 ceux qui me veulent
 m’auront
 autant qu’avant
 j’ai rien appris
 rien chaque fois
 sinon qu’on n’en meurt pas
 sinon qu’on n’en meurt pas
 c’est la nuit
 ô triste jour
 on ne meurt plus d’amour

 

J'ai découvert Marguerite Yourcenar il y a longtemps par cet essai sur Mishima, auteur japonais suicidé en 1970 ; ce dernier était alors l'une de mes obsessions parce que cité comme influence majeure - avec Jean Genet - de nombreuses chansons du groupe Death In June sur deux albums sorti dans la seconde moitié des années 80 et que j'écoutais beaucoup. Peu après j'avais découvert L'Œuvre au noir de Yourcenar, magnifique roman initiatique que j'avais lu à la suite de Narcisse et Goldmund d'Hermann Hesse, je ne sais plus trop pour quelle raison d'ailleurs. Et puis j'avais visité la Villa d'Hadrien à Tivoli, près de Rome, et, à mon retour, acheté les Mémoires d'Hadrien de Yourcenar, son "classique", que j'avais lu avec beaucoup d'ardeur. Je m'étais alors intéressé à la vie de cette écrivaine et appris qu'elle disposait, chez elle, dans sa maison à Petite Plaisance, aux Etats-Unis, de nombreuses peintures, de sculptures, de gravures, de statuettes antiques, de milliers de livres et de photographies, formant ainsi le "puzzle iconographique" d'une vie ; elle disait d'ailleurs que "les murs d'une maison, c'est presque un recueil de souvenirs. Des documents sur ce qu'on a fait". Dans ce "musée imaginaire" que je fantasmais probablement plus que de raison, se trouvait une reproduction d'une Méduse comme on peut en voir au musée des Thermes ; j'étais fasciné par cette figure à l'œillade assassine, séductrice et fascinante, et qui revenait sans cesse me hanter : la Méduse du Caravage qu'on découvre furtivement au commencement du film La grande menace (je préfère son titre anglais : The Medusa Touch), une chanson nommée Medusa sur le premier album solo (The Eye of the Hunter, 1999) de Brendan Perry, l'effrayante Tête sur tige de Giacometti qu'il m'avait été donnée de voir dans un musée, certaines œuvres du belge Fernand Khnopff et particulièrement l'Aile bleue... Succession de clin d'œil, de rappels, de truchements, que je nomme mes "correspondances" avec Yourcenar et qui me ramènent ainsi sans cesse vers cette écrivaine, qui, au fil des années, est devenue rien moins que mon idole, et particulièrement pour ce petit mais essentiel livre sur Mishima que je me fais une fête de relire, bien souvent ; Yourcenar disait d'ailleurs "J'aime beaucoup lire, j'aime aussi beaucoup relire, comme les amateurs de musique aiment à rejouer un même morceau, à faire de nouveau tourner un même disque"."

 

"COMMENT SE FAMILIARISER AVEC LA MORT ou L'ART DE BIEN MOURIR. Il y a chez Montaigne des messages analogues (on en trouverait aussi de tout contraires) et, chose plus curieuse, un paragraphe au moins de Madame de Sévigné, méditant sur sa propre mort en bonne chrétienne, qui rend quelque peu le même son. Mais c'était encore l'époque où l'humanisme et le christianisme regardaient sans ciller leurs fins dernières. Toutefois, il semble ici qu'il s'agisse moins d'attendre la mort de pied ferme que de l'imaginer comme l'un des incidents, imprévisible dans sa forme, d'un monde en perpétuel mouvement dont nous faisons partie. Le corps, ce "rideau de chair" qui sans cesse tremble et bouge, finira déchiré en deux ou usé jusqu'à la corde, sans doute pour révéler ce Vide que Honda n'a perçu que trop tard et avant de mourir. Il y a deux sortes d'êtres humains : ceux qui écartent la mort de leur pensée pour mieux et plus librement vivre, et ceux qui, au contraire, se sentent d'autant plus sagement et fortement exister qu'ils la guettent dans chacun des signaux qu'elle leur fait à travers les sensations de leur corps ou les hasards du monde extérieur. Ces deux sortes d'esprits ne s'amalgament pas. Ce que les uns appellent une manie morbide est pour les autres une héroïque discipline. C'est au lecteur de se faire une opinion."

 

23/08/2014

La carte postale du jour...

"Ecrire, c'est renoncer au monde en implorant le monde de ne pas renoncer à nous."

- Georges Perros

samedi 23 aout 2014.jpg

Je me souviens d'avoir connu In The Nursery en 1990 avec l'album L'Esprit, que je comparais, naïveté juvénile (à tort donc), à Dead Can Dance, puis d'avoir rapidement découvert leurs débuts, plus post-punk, oscillant entre Joy Division, A Certain Ratio et Death In June, et de les avoir d'autant plus aimés.
Je me souviens bien lorsque, ayant programmé ce groupe à l'Usine de Genève en avril 1992, je me rendis au magasin de disques Sounds pour mettre une affiche, fièrement affublé de mon t-shirt avec le logo du groupe - ITN entouré d'un cercle - provoquant l'hilarité d'Alain, le disquaire, qui me salua d'un tonitruant "ITN c'est pour Ique Ta Nère?", plutôt  amusant, mais depuis je cessais de mettre ce t-shirt... (Alain si tu lis ces lignes, saches que je t'en veux encore un peu)
Je me souviens aussi d'avoir vu ces musiciens changer de style maintes fois durant leur carrière, d'être resté malgré tout fidèle, quelques années, puis d'avoir laisser tomber pour finalement faire un salutaire retour en arrière, préférant diablement leurs débuts obscurs et torturés, surtout sur le martial Sonority, sa pochette, sublime, et ce petit texte écrit au dos, qui résumait tout :

"maintain that warm inner glow
 - a secret impulse
 - a reckoning to the world"

 

Le jeune journaliste, protagoniste de ce très bon roman de Linda Lê - Œuvres vives -, n'écoute pas In The Nursery mais aurait pu puisqu'il écoute bien Joy Division dans sa voiture, se rend à des pièces de Beckett avant de s'enticher d'un écrivain torturé du nom de Sorel dont il trouve un livre, par hasard, pour apprendre sa mort par défenestration le lendemain ! C'est donc une enquête littéraire que va mener ce journaliste, pour prouver que la mort n'a pas le dernier mot sur la littérature. Dans la figure de Sorel on retrouve tous les auteurs aimés de Linda Lê : Robert Walser (qui se retira du jeu littéraire), Stig Dagerman (qui se suicida), mon cher Osamu Dazaï (décadent et malade mental), Ladislav Klima (héritier de Zarathoustra), Cioran (le pessimiste généreux), Ghérasim Luca (l'insoumis), et quelques autres grands nihilistes. Un beau roman, hommage à la littérature, celle qui change notre vision du monde :

"Plus je le lisais, plus je goûtais son ton incisif. Jusqu'alors, parmi les auteurs de mon siècle, il en était qui m'avaient paru de première grandeur, pourtant peu nombreux étaient ceux qui avaient provoqué un tel chambardement en moi. Sorel ne cédait jamais à la tentation de la belle phrase mais suscitait chez son lecteur un ébranlement de tout son être, tant et si bien qu'il se trouvait projeté loin des terres familières : ce à quoi il s'accrochait était brutalement remis en question. De quel sous-sol revenait Sorel pour être aussi peu disposé à nous bercer de mensonges ? Dès ses premiers romans, il avait montré combien il se différenciait des tenants de l'art pour l'art et combien il était récalcitrant à l'enrégimentement. Il était allé jusqu'au bout de ses convictions et il avait fait œuvre pérenne en mettant à bas notre forteresse de leurres et d'impostures. Je lui étais redevable de m'avoir ôté un bandeau des yeux. Cela m'avait rendu si conscient de ma vacuité que ma raison avait vacillé, mais je me jurais de ne plus être dupe de ce qui menait le monde."