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31/08/2014

La carte postale du jour...

"La révolution et l'amour sont en fait les biens les meilleurs et les plus plaisants du monde et nous découvrons que c'est précisément parce que ce sont des biens précieux que les cerveaux vieux et sages ont, par mépris, écrasés sur nous les raisins acides du mensonge. Voici ce que je veux croire implicitement : l'homme est né pour l'amour et la révolution."

- Osamu Dazai, Soleil couchant

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Je me souviens d'avoir été clairement décontenancé par la musique de Wall of Voodoo qui représentait - pour le jeune homme de dix-sept ans que j'étais alors - un affreux mélange de new-wave commerciale et de country inaudible, puis d'avoir changé d'avis quelques années plus tard lorsque j'ai découvert que leur musique tenait d'une filiation originale, d'un détonnant et génial mélange entre le son de Johnny Cash (dont ils reprirent Ring of fire) et celui de Suicide.
Je me souviens bien d'avoir été critiqué par un client du Midnight - club "dark" où j'ai tourné les platines entre 1989 et 1991 - parce que je ne passais pas de Wall of Voodoo, son groupe favori avec les Mission (je déteste ces derniers), mais ce qui me semblait le plus étrange à cette époque c'était d'imaginer ce type, qui travaillait à l'office des poursuites, écouter de la musique gothique / new-wave - comme si un moine écoutait Black Sabbath ou un comptable d'une société d'assurance les Sex Pistols ! -, ça me paraissait vraiment incompatible à l'époque, mais depuis, je dois bien l'avouer : plus rien ne m'étonne.
Je me souviens aussi d'avoir toujours trouvé que les meilleurs titres de Wall of Voodo étaient Lost weekend, lente dérive lynchéenne, et l'endiablé Mexican Radio, quand Stan Ridgway chante de sa voix nasillarde :

I feel a hot wind on my shoulder
And the touch of a world that is older
I turn the switch and check the number
I leave it on when in bed I slumber
I hear the rhythms of the music
I buy the product and never use it
I hear the talking of the DJ
Can't understand just what does he say?

Dans Viva ce sont Trotsky et Malcolm Lowry qui se croisent, ou presque. C'est un intense roman d'aventure sans fiction, un récit d'amour et de révolution, une fresque du Mexique des années 30. Dans une prose dense qui ne laisse aucun répit au lecteur se télescopent les noms de Frida Khalo, Traven, Diego Riviera, Cendrars, Tina Modotti, Breton, Artaud, Cravan, Maïakovski et tant d'autres encore, tous pris dans une danse macabre, celle de l'Histoire qui va les dévorer. Ce livre de Patrick Deville donne le vertige autant que l'étendue de son génie littéraire, il donne aussi des envies de lectures.

"Bien sûr il va mourir en exil, Trotsky, ce dernier témoin qui refuse de se taire, menacé par les communistes mexicains et par les fascistes sinarquistas, il s'en doute bien, mais tout recommencera, pour le meilleur et pour le pire. On sait la phrase de Bolivar. "Celui qui sert une révolution laboure la mer." La Revolución nunca se acaba. Dans vingt ans, Ernesto Guevara et la petite bande de clandestins cubains entreprendront en cordée l'ascension du Popocatépetl, viendront endurcir leur corps dans la neige et affermir leur solidarité avant d'embarquer sur la Gramma. Dans quarante ans, de nouveaux sandinistes chasseront la dictature somoziste au Nicaragua. Dans soixante ans, de nouveaux zapatistes se soulèveront dans l'État du Chiapas. Les nacelles montent au ciel et descendent à chaque révolution de la grand-roue Ferris, qui tourne dans le Volcan de Malcolm Lowry comme au-dessus de la Vienne ravagée de Graham Greene."

23/08/2014

La carte postale du jour...

"Ecrire, c'est renoncer au monde en implorant le monde de ne pas renoncer à nous."

- Georges Perros

samedi 23 aout 2014.jpg

Je me souviens d'avoir connu In The Nursery en 1990 avec l'album L'Esprit, que je comparais, naïveté juvénile (à tort donc), à Dead Can Dance, puis d'avoir rapidement découvert leurs débuts, plus post-punk, oscillant entre Joy Division, A Certain Ratio et Death In June, et de les avoir d'autant plus aimés.
Je me souviens bien lorsque, ayant programmé ce groupe à l'Usine de Genève en avril 1992, je me rendis au magasin de disques Sounds pour mettre une affiche, fièrement affublé de mon t-shirt avec le logo du groupe - ITN entouré d'un cercle - provoquant l'hilarité d'Alain, le disquaire, qui me salua d'un tonitruant "ITN c'est pour Ique Ta Nère?", plutôt  amusant, mais depuis je cessais de mettre ce t-shirt... (Alain si tu lis ces lignes, saches que je t'en veux encore un peu)
Je me souviens aussi d'avoir vu ces musiciens changer de style maintes fois durant leur carrière, d'être resté malgré tout fidèle, quelques années, puis d'avoir laisser tomber pour finalement faire un salutaire retour en arrière, préférant diablement leurs débuts obscurs et torturés, surtout sur le martial Sonority, sa pochette, sublime, et ce petit texte écrit au dos, qui résumait tout :

"maintain that warm inner glow
 - a secret impulse
 - a reckoning to the world"

 

Le jeune journaliste, protagoniste de ce très bon roman de Linda Lê - Œuvres vives -, n'écoute pas In The Nursery mais aurait pu puisqu'il écoute bien Joy Division dans sa voiture, se rend à des pièces de Beckett avant de s'enticher d'un écrivain torturé du nom de Sorel dont il trouve un livre, par hasard, pour apprendre sa mort par défenestration le lendemain ! C'est donc une enquête littéraire que va mener ce journaliste, pour prouver que la mort n'a pas le dernier mot sur la littérature. Dans la figure de Sorel on retrouve tous les auteurs aimés de Linda Lê : Robert Walser (qui se retira du jeu littéraire), Stig Dagerman (qui se suicida), mon cher Osamu Dazaï (décadent et malade mental), Ladislav Klima (héritier de Zarathoustra), Cioran (le pessimiste généreux), Ghérasim Luca (l'insoumis), et quelques autres grands nihilistes. Un beau roman, hommage à la littérature, celle qui change notre vision du monde :

"Plus je le lisais, plus je goûtais son ton incisif. Jusqu'alors, parmi les auteurs de mon siècle, il en était qui m'avaient paru de première grandeur, pourtant peu nombreux étaient ceux qui avaient provoqué un tel chambardement en moi. Sorel ne cédait jamais à la tentation de la belle phrase mais suscitait chez son lecteur un ébranlement de tout son être, tant et si bien qu'il se trouvait projeté loin des terres familières : ce à quoi il s'accrochait était brutalement remis en question. De quel sous-sol revenait Sorel pour être aussi peu disposé à nous bercer de mensonges ? Dès ses premiers romans, il avait montré combien il se différenciait des tenants de l'art pour l'art et combien il était récalcitrant à l'enrégimentement. Il était allé jusqu'au bout de ses convictions et il avait fait œuvre pérenne en mettant à bas notre forteresse de leurres et d'impostures. Je lui étais redevable de m'avoir ôté un bandeau des yeux. Cela m'avait rendu si conscient de ma vacuité que ma raison avait vacillé, mais je me jurais de ne plus être dupe de ce qui menait le monde."

27/03/2014

La carte postale du jour ...

"C'est pour moi une vieille habitude de vouloir être séduit par des villes." - Walter Benjamin (Lettre à Adorno, 27 mars 1938)

jeudi 27 mars 2014.jpg


Écouter le très Kraftwerkien "Men & Construction" de mes belges préférés
- Polyphonic Size - me rappelle à quel point Bruxelles me manque, l'Allemagne de l'est aussi, dont Berlin bien sûr, et que je caresse depuis plus d'une vingtaine d'années le projet de me rendre au Japon,  de capituler devant sa mégapole postmetropolis qu'est Tokyo. Un jour peut-être ; en attendant je me laisse charmer par cette minute et quarante et une secondes de bonheur synthétique et minimal, avec son texte singulier et ingénu "Berlin Wall / Trans Europe Express / Bruxelles Atomium / Men & Construction / New Hiroshima / New Nagasaki / Love in the city / Babel bagatelle / Men & Construction / Paris Moulin Rouge / Maxi McDonald / Chiche Kebab / Fish & Chips / Men & Construction"

Une bonne occasion aussi de lire ce "Retour au Japon", de Philippe Forest, recueils d'écrits sur la littérature japonaise essentiellement, d'une rare intelligence, où je découvre tout à la fin ce très amusant texte sobrement intitulé "Tokyo", réflexion sur la représentation de la ville dans l'imaginaire littéraire :

"Il ne faut jamais faire confiance aux écrivains lorsque ceux-ci prétendent décrire les villes où ils ont vécu. La fiction de leur vie les accompagne partout où ils vont. Le monde réel prend la forme qu'il faut pour servir de décor suffisant aux romans qu'ils écrivent, à ceux qu'ils vivent (ce sont les mêmes). Et ils se soucient très peu de l'exactitude géographique ou sociologique de leur propos.

Au début de son beau récit consacré à Tokyo (Petits portraits de l'aube, Gallimard 2004), Michaël Ferrier cite l'avertissement placé par Osamu Dazai en tête de Pays natal :

    "S'agissant des villes et des villages que j'ai vu à l'occasion de ce voyage, j'aimerais éviter de jouer au spécialiste dissertant doctement de topographie, de géologie, d'astronomie, d'économie, d'histoire, d’éducation, d'hygiène, etc. ma spécialité à moi est autre : c'est ce que, faute d'un terme plus adéquat, on appelle communément l'amour. Les rencontres entre les cœurs, voilà l'objet de mes recherches..."

Toute ville est un roman. pas n'importe lequel, cependant. Et puisque, selon le mot célèbre d'Oscar Wilde, c'est la vie qui imite l'art et non l'art qui imite la vie, j'ai peur que Tokyo ne finisse par ressembler de plus en plus à un roman d'Amélie Nothomb : un livre qui ne passe pour vrai auprès de ses lecteurs que dans la mesure très précise où, de lui-même, il se conforme aux attentes de ceux-ci, leur renvoyant l'image toute faite qu'ils demandent, leur refourguant toujours la même vieille camelote de l'exotisme le plus consternant.

Rien n'est plus facile que de fabriquer de toute pièces une description de Tokyo - qui sera reçue comme vraisemblable d'un lecteur français : la fourmilière infernale et anonyme d'une grande cité, les trains saturés dans lesquels on pousse les voyageurs afin de les faire entrer dans les wagons bondés, les rues où passent les vieilles femmes d'Ozu aux côtés des jeunes filles des mangas, les belliqueux samouraïs reconvertis dans le business et faisant régner une discipline de fer dans les entreprises, la conscience schizophrène d'une civilisation partagée entre tradition et modernité, les maisons de bois posées à côté des gratte-ciel, les temples jouxtant les grands magasins, la plus terrible barbarie dissimulée sous les aspects du plus extrême raffinement et partout l'énigme d'une société si étrangère qu'elle nous parait ne pas appartenir tout à fait à l'espère humaine (telle que du moins nous nous la représentons). Une telle vision (évidemment raciste) a toujours beaucoup de succès. On peut en écrire des pages et des pages gagnant ainsi son invitations pour Saint-Malo et le droit de rejoindre le grand syndicat des écrivains voyageurs.

Pourtant, il n'est pas beaucoup plus difficile de montrer comment Tokyo et tout simplement une ville où l'on peut se sentir libre et heureux. Oui, vous avez bien lu : libre et heureux. C'est la vérité. Il se trouve juste qu'elle n'intéresse personne. Si vous voulez savoir pourquoi et comment, lisez, à défaut des miens, les livres de Michaël Ferrier ou ceux de quelques autres. Ou bien regardez les photographies de Nobuyoshi Araki, l'un des plus grands artistes d'aujourd'hui. "Tokyo est l'automne" écrit-il. Parmi les visages et les corps d'hommes et de femmes strictement semblable à nous, aimant et souffrant comme nous, des vivants comme nous le sommes encore, rien n'interdit de passer là-bas l'éphémère moment d'une saison au paradis."