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09/10/2016

La Carte postale du jour ...

"Tout le langage de l'esthétique est contenu dans un rejet, par principe, de ce qui est facile, compris dans tous les sens que l'éthique et l'esthétique bourgeoises donnent à ce mot."

- Pierre Bourdieu, La Distinction

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Je me souviens qu'après mon passage déçu à la librairie Lello & Irmão, à Porto, où l'on voit beaucoup de touristes mais où l'on a peu de chances de rencontrer de véritables lecteurs, la librairie étant devenue "l'une des plus belles du monde" et donc un aimant pour les vacanciers en goguette qui n'y achètent rien, ou, au mieux, une carte postale de Porto, j'avais eu cette chance formidable de tomber, Rua da Picaria 84, sur le magasin de disques bien caché MateriaPrima, où, après avoir écouté plusieurs galettes locales, j'avais fait l'acquisition de ce beau disque des portuans Evols, ce qui avait d'ailleurs fait la joie du disquaire puisqu'il s'agit, en fait, de son groupe !

Je me souviens bien d'avoir visité une quantité de villes en cherchant surtout leurs librairies et leurs disquaires, ce qui permet de modifier radicalement l'expérience urbaine, que cela soit en cherchant Radiation Records à Rome, dans le quartier de Pigneto (sur les conseils de Zoé - merci!), ce qui m'a fait ensuite découvrir le lieu de tournage d'un film de Pasolini, ou la librairie du poète Umberto Saba, à Trieste, où le seul livre que je voulais à tout prix était aussi le seul qui n'était pas à vendre, car dédicacé par l'auteur au libraire...

Je me souviens aussi que si Evols se place quelque part entre le lancinant Ocean, des Velvet Underground, et To here knows when, des My Bloody Valentine (avec un petit quelque chose, au fond du tableau, de New dawn fades - de Joy Division), le groupe se distingue aussi (et je dirais même : en plus de faire de la bonne musique) par cette pochette énigmatique ne comportant aucune information, avec, à l'intérieur, ces petites vignettes de personnes de dos, ce qui laisse l'auditeur libre de toute interprétation - décidément, tout me plaît chez Evols. 

https://www.youtube.com/watch?v=Ej7hqSpZpyM

 

Jorge Carrión est encore inconnu par chez nous, malgré la publication de nombreux romans en espagnol il a fallu cet essai pour qu'il soit traduit pour la première fois en français - mais quel essai ! D'une érudition noble, d'une curiosité sans limite, d'un flair certain et philosophe avec ça, l'auteur de ce fantastique récit de voyage pour découvrir les libraires du monde, celles de Porto, Berlin, Istanbul, Paris, Le Caire ou bien Athènes, donne à penser le livre et la littérature aujourd'hui. Il s'agit de réfléchir à leur place dans l'Histoire, dans le Temps et la Géographie, et comme il l'indique page 276 : "Ne nous y trompons pas : les librairies sont des centres culturels, des mythes, des espaces de communication, de débats, d'amitiés et même d'amourettes causées en partie par leurs attirails pseudo-romantiques, très souvent dirigés par des lecteurs artisans qui aiment leur travail, et même par des intellectuels, éditeurs et écrivains qui savent qu'ils font partie de l'histoire et de la culture, mais ce sont avant tout des commerces". C'est que l'auteur de ce passionnant livre ne tombe pas dans l'excès d'idéalisation du métier de libraire, bien qu'il dédie un chapitre aux librairies résistantes, et je parle ici de celles qui vendaient des livres interdits pendant les dictatures, et qui ont parfois chèrement payé cette prise de risque, ce qui n'est pas le cas des librairies sous nos latitudes qui ont choisi l'"engagement politique" comme image de marque - comme "marqueur" -, pour faire simplement plus de sous, le livre "alter-mondialiste" (utilise-t-on encore ce mot d'ailleurs?) étant une niche comme le sont la littérature enfantine ou l'ésotérisme, niches qui, d'ailleurs, voient leur chiffre d'affaire progresser d'année en année. Mais passons. Ce qui est intéressant avec ce livre, c'est que son auteur donne à entendre et comprendre la mythologie de certaines librairies. Et qui dit librairies, dit aussi littérature, et donc écrivains. Ainsi on en croise abondamment : Bolano, Sebald, Benjamin, Sontag, etc. n'oublions pas que nombre d'entre eux affectionnent les librairies, lesquelles ont parfois joué un rôle très important dans leur vie, du moins dans leur carrière d'écrivain. Jane Bowles a ainsi rencontré sa meilleure amie dans une librairie de Tanger; James Boswell a fait la connaissance de Samuel Johnson dans un commerce de livres ; Cortázar découvrit Opium de Cocteau et son point de vue sur la littérature fut irrémédiablement changé, etc. La librairie est peut-être, encore, l'un des lieux où se joue la géopolitique culturelle d'un pays, ou d'une ville, du moins d'un quartier. C'est ce que ce livre envisage, et c'est pourquoi il est aussi important de le lire, évidemment, car loin d'être un objet de nostalgie puérile, c'est véritablement un geste de pensée mouvante.

Extrait de "Librairies - Itinéraires d'une passion", de Jorge Carrión (traduit de l'espagnol par Philippe Rabaté - édité au Seuil)

 

"L'art et le tourisme se ressemblent dans la nécessité que ce signal lumineux existe, à savoir ce qui attire le lecteur vers l'œuvre. Le David de Michel-Ange attirerait très peu l'attention s'il se trouvait au musée municipal d'Addis-Abeba et s'il s'agissait d'une œuvre anonyme. En 1981, après avoir publié avec beaucoup de succès Le Carnet d'or, Doris Lessing envoya à plusieurs maisons d'édition son nouveau roman sous un pseudonyme d'écrivain non publié, et il fut partout refusé. Dans le cas de la littérature, ce sont les maisons d'édition qui essaient en tout premier lieu de créer des marqueurs par le biais du texte de quatrième de couverture ou de l'article de presse : mais ensuite le critique, l'académie et les libraires créent les leurs, qui décideront du sort réservé au livre. Parfois ce sont les auteurs eux-mêmes qui le font, consciemment ou inconsciemment, formant un récit autour des conditions de production de leurs œuvres ou de leurs conditions de vie à cette époque-là. Le suicide, la pauvreté ou le contexte d'écriture sont le type d'éléments que l'on intègre souvent dans le marqueur. Ce récit, sa légende, est l'un des facteurs qui permettent la survivance du texte, sa persistance comme classique. La première partie du Quichotte, écrite, suppose-t-on, en prison et la seconde partie contre l'usurpation d'Avellaneda : la lecture du Journal de l'année de la peste comme si c'était un roman ; les procès contre Madame Bovary et Les Fleurs du mal ; la lecture radiophonique de La Guerre des mondes et la panique collective que provoqua la chronique de cette apocalypse ; Kafka sur son lit de mort ordonnant à Max Brod de brûler son œuvre ; les manuscrits de Malcolm Lowry qui brûlèrent et disparurent ; le scandale de Tropique du cancer, de Lolita, de Howl et du Pain nu. Le marqueur est parfois imprévisible et se construit longtemps après. Tel est le cas des romans rejetés par de nombreuses maisons  d'édition comme Cent ans de solitude ou La Conjuration des imbéciles. Ce fait n'a bien sûr pas été utilisé comme argument de vente au moment où - finalement - l'on publia ces œuvres, mais lorsqu'elles obtinrent le succès, on le récupéra comme partie d'un récit mythique : celui de leur prédestination."

 

06/07/2015

La carte postale du jour...

"Je crois que le beau n'est pas une substance en soi, mais rien qu'un dessin d'ombres, qu'un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. (...) le beau perd son existence si l'on supprime les effets d'ombre."

- Junichirô Tanizaki 

 

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The Names est l'exemple type du groupe qui rentre (bien malgré lui) dans la catégorie "second couteau". Repéré par Martin Hannett (le producteur attitré de la Factory des débuts, et donc de Joy Division - faut-il encore le répéter?), qui avait reçu leur premier 45tours au tout début des années 80 par l'entremise de Rob Gretton (le manager de Joy Division), The Names est à la base un groupe post-punk belge fondé à la fin des années 70 et qui ressemble peut-être plus à Simple Minds et Magazine mais que la production de Martin Hannett rehaussera presque au niveau de Joy Division (Closer) et The Cure (Faith). En guise de contrat il eurent droit à une poignée de main du directeur artistique de Factory : Tony Wilson. Ils vont aussi découvrir très rapidement que la philosophie du label de Manchester doit avant tout au situationnisme. Ainsi lorsque leur premier 45tours pour le label, Nightshift, est épuisé et alors que tous s'en réjouissent, le groupe comme les membres du label Factory, Tony Wilson décide que c'est plus amusant de ne pas le rééditer pour que les amateurs soient obligés de le rechercher âprement - la longue pente descendante de la déception et de la frustration va alors commencer pour le groupe qui envoie son nouveau single - Calcutta - à Martin Hannett qui met plus de huit mois à terminer le mixage. Dommage, le groupe loupe son public de peu ; Calcutta préfigure cette new-wave/pop fébrile et sautillante qu'on va retrouver moins d'un an plus tard chez Modern English et leur succès I melt with you (utilisé dans un film en 1983 aux côtés des Psychedelic Furs, ce qui leur vaudra un énorme succès en Amérique du nord surtout). Malheureusement The Names ne décrocheront jamais le gros lot. En 1982 ils décident quand même de rentrer en studio pour enregistrer un premier album avec Martin Hannett qui va diviser le disque, avec pour la première face - Day -, les titres plus rythmés, et pour la seconde face - Night - les plus lents. L'ambiance est lancinante, sombre, elle rappelle une fois de plus Joy Division, The Cure et New Order avec son premier album, Movement, qui avait été enregistré dans des conditions polaires (Martin Hannett avait tourné la climatisation sur froid délibérément), condition clinique qui avait réellement fini par se ressentir dans la musique - après cela d'ailleurs, New Order avaient décider de ne plus jamais travailler avec Martin Hannett. The Names eux ne se sentent pas encore prêt à couper le lien avec le génial producteur quoique parfois trop "original" et facétieux (en plus d'être alcoolique).  L'album Swimming ne va d'ailleurs pas sortir sur Factory mais sur le label belge les Disques du Crépuscule, Tony Wilson voulant rendre service à son collègue belge Michel Duval. The Names regrettent amèrement cette décision. En effet les Disques du Crépuscule sont bien moins connus que Factory, et comme la presse est passée à autre chose (l'électro-pop cartonne en 1982), les mélopées lancinantes de The Names ne va pas avoir beaucoup d'attention de la part des médias, même si, sur le long terme, l'album continuera de se vendre correctement et très régulièrement, le groupe ayant (maintenant) la chance d'être dans la queue de la comète Joy Division, aux côtés de nombreux autres comme Section 25, Tunnelvision, The Wake et A Certain Ratio dés débuts. D'ailleurs, surprise, le groupe qui s'était séparé au mitan des années 80 revient en 2007 pour jouer lors d'une soirée Factory, en Belgique, devant une salle comble et un public partagé entre vétéran de la première heure et jeunes amateurs de post-punk. Il aura donc fallu vingt cinq ans pour que The Names rencontrent un réel succès et sortent de l'ombre. The Swimming est réédité en double vinyle (incluant ainsi les singles ainsi que des raretés - peel sessions par exemple -) en 2011.

https://www.youtube.com/watch?v=SU4B32Qg2kY

 

La librairie Ombres Blanches a quarante ans. Christian Thorel offre ainsi le récit de son parcours de lecteur et de libraire passionné, de cette aventure que fut Ombres Blanches, librairie établie à Toulouse et qui n'a jamais cessé de s'épanouir, de s'agrandir, de se transformer. À l'heure où ce type de commerce et d'ailleurs toutes les professions qui entourent le livre (et qui dit livre, dit littérature) sont obligées de se repenser, c'est un témoignage beau et revigorant. L'espoir fait lire en tout cas ; si retrouve toute une communauté de lecteurs, une communauté de solitaires, rassemblée autour du texte dans ces lieux qui, pour Christian Thorel, "restent parmi les trop rares lieux de nos villes à avoir survécu non seulement à l'enfermement des consommateurs dans l'espace disproportionné des galeries de la marchandise situées en périphérie, mais aussi à l'éradication des échanges produite par le commerce à distance." L'auteur, le libraire, ajoute encore que "les lecteurs aiment leur liberté, celle de vagabonder parmi nos livres, des livres de papier qui ne laissent par les traces de leur lecture, ces traces désormais capturées dans la lecture de fichiers numériques par les grandes sociétés commerciales, devenues agent de surveillance."

Dans les ombres blanches est un magnifique texte sur le monde du livre et particulièrement sur la profession de libraire, mais ne s'adresse pas seulement à ses derniers qui ne sont, en définitive, qu'un maillon de la chaîne du livre - non : ce récit s'adresse à tous les amoureux des livres et de la culture en général, et chacun aura le plaisir d'y croiser des auteurs Bernard Noël, Didi-Huberman, Pascal Quignard, ...), des éditeurs (Jérôme Lindon/Minuit, Vladimir Dimitrijevic/L'Âge d'Homme etc) et de nombreux autres acteurs, passeurs, amateurs, dévoreurs... de livres.

extrait de Dans les ombres blanches, de Christian Thorel (Seuil 2015):

"Décembre 2000, la fin d'un monde ? Le mois dernier, le prix Goncourt a été attribué à Jean-Jacques Schuhl, pour son troisième livre Ingrid Caven. Nous recevons le romancier, dans l'émotion. Lorsque j'ai appris la publication de ce livre, en mai dernier, j'ai lancé auprès de Gallimard une invitation. C'est un homme qui publie peu, deux livres en trente ans. J'ai acheté les exemplaires restant à la Sodis de son premier livre, Rose Poussière, que Georges Lambrichs avait édité dans la collection "Le Chemin", en 1972. Rose Poussière est une trace de mes années à la recherche du cinéma, et un livre de la bibliothèque de mes vingt ans.

 Ingris Caven interprète la mère de l'adolescent, personnage principal du film de Jean Eustache, Mes Petites Amoureuses. Avec Jean-Luc, l'ami d'enfance, avec Martine, nous nous étions rendus en 1974 sur le tournage du film à Narbonne, dans l'espoir de rencontrer Jean Eustache. La Maman et la Putain représentait pour nous la perfection du style au cinéma, et nous avions avalé tout Eustache dans un festival au printemps précédent. Si nous avions facilement localisé l'équipe, nous avions dû repartir sans rencontrer l'artiste, reclus dans sa chambre de dépressif.

 La journée en compagnie de Jean-Jacques Schuhl, l'ami de Jean Eustache, le complice, me rapproche éphémèrement de mon histoire, du passé d'un je encore hésitant, il y a plus de trente ans. Tous deux, Schuhl, Eustache, se confrontaient dans un désœuvrement  volontaire, trouvant une finalité à l'inutilité, dans le rien. Quelque chose d'Oblomov, à Saint-Germain-des-Prés, en quelque sorte. "Moi, très longtemps, j'ai continué à ne rien faire. Là-dessus, c'est quand même moi le plus fort, moi qui ai tenu le plus longtemps. C'est ce qu'il appréciait en moi, je crois, cet aspect ascétique, plus nul que lui", raconte l'écrivain, en 2006 à Libération à propos du cinéaste."