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15/11/2016

La Carte postale du jour ...

"Il chemina jusqu'au quai des Augustins, se promena le long du trottoir en regardant alternativement l'eau de la Seine et les boutiques des libraires, comme si un bon génie lui conseillait de se jeter à l'eau plutôt que de se jeter dans la littérature."

- Balzac, Illusions perdues

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Je me souviens qu'à la première écoute des deux uniques albums de Glorious Din, il y a de cela quelques années à peine, j'ai pensé à la fois à Joy Division mais aussi à R.E.M. (celui des années 80 donc, des premiers disques, Murmur ou Reckoning, de la merveilleuse chanson So central rain I'm sorry par exemple), ce qui, sur le moment, m'a semblé plutôt incongru, puis je me suis ensuite demandé comment diable j'avais pu passer à côté de ce groupe phare de la scène post-punk de San Francisco de la seconde moitié des années 80 !

Je me souviens bien que le chanteur de Glorious Din, Eric Cope (dont le nom d'artiste est un hommage à Julian Cope), a poussé son obsession pour Joy Division jusqu'à nommer son deuxième enfant Ian (en 1980), son propre label Insight (du nom de la chanson de Joy Division) et produire lui-même le second album, Closely watched trains, dans l'idée de reproduire le même style de production que Martin Hannett, le fameux "cinquième musicien" de Joy Division en studio.

Je me souviens aussi d'avoir pensé que Glorious Din, ou du moins son parolier, avait comme point commun avec les Sisters of Mercy une certaine obsession pour le train, qui revient dans plusieurs de leurs chansons, et notamment avec du retard dans le superbe Another train pulls in.

https://www.youtube.com/watch?v=ujjd-b6g304

 

Il y a un proverbe dans le monde du livre qui dit que si on veut se faire une petite fortune dans l'édition, il faut commencer avec une grosse fortune. Il faudrait aussi lire les essais d'Eric Vigne (Le livre et l'éditeur, Klincksieck 2008), de Jean-Yves Mollier (Une autre histoire de l'édition française, La Fabrique 2015) et de François Dosse (les hommes de l'ombre - portraits d'éditeurs, Perrin 2014), ce à quoi je rajouterais comme lecture complémentaire le Journal de stage de Bruno Migdal (pour rire un peu) ainsi que le très intime et beau Jérôme Lindon de Jean Echenoz (pour voir quelle relation particulière entretiennent, parfois, les éditeurs avec un ou plusieurs auteurs). Avec tout ça, il faudra maintenant, pour les intéressés de la chose et, surtout, les jeunes gens de dix-sept à septante-sept ans qui désirent monter une maison d'édition, lire ce petit mais ô combien intéressant livre-témoignage d'Eric Hazan : Pour aboutir à un livre. À travers un grand nombre d'interrogations allant de la construction du catalogue au rapport aux librairies tout en n'oubliant la question du livre numérique, ce livre pourrait avoir des faux airs de guide du parfait petit éditeur - de l'éditeur indépendant -, mais c'est bien mieux encore puisqu'il s'agit de situer l'éthique et la philosophie même des éditions La Fabrique ; leur rapport aux subventions, aux choix des textes, aux traductions, etc. Eric Hazan y parle de son travail, de sa passion, de ce qui l'oppose encore à ce qu'il appelle la "falsification contemporaine", à savoir l'édition commerciale, celle qu'on trouve malheureusement chez bon nombre de libraires, cette édition qui est le fruit pourri de grands groupes, des best-sellers, des listes des meilleurs ventes (en France l'Express, en Suisse l'Hebdo par exemple), des prix littéraires, tout un système auquel de nombreux petits éditeurs indépendants refusent de participer (où ne peuvent pas... la frontière est floue parfois), même si, en éditeur lucide, il n'oublie pas non plus que La Fabrique est aussi un commerce, pas comme les autres, certes, car c'est le commerce de l'esprit, des idées, mais quand on sort des livres, il faut aussi les vendre, et ça, Eric Hazan et son équipe savent le faire, à leur manière, et pour notre plus grand plaisir intellectuel.

 

Extrait de Pour aboutir à un livre, d'Eric Hazan (publié aux éditions La Fabrique) :

"Par quels traits peut-on distinguer une bonne librairie ?

 Avant tout par l'existence d'un point de vue. Aucun livre n'est là par hasard ou parce qu'on en a parlé dans tel média : il est présenté parce qu'il est nécessaire, il est mis en perspective. Les tables sont des ensembles construits. Dans le livre auquel vous avez fait allusion, Roland Alberto, de l'Odeur du temps à Marseille, explique que « l'objectif, c'est une librairie où chaque livre est relié aux autres par un fil fait de rencontres, de lectures, de spéculations, d'erreurs et de notes de bas de page. Le client qui entre va être pris dans cette toile : il a acheté celui-ci, il cherchera celui-là. » La fréquentation des librairies apprend à repérer une telle cohérence en regardant simplement la vitrine.

Ces librairies-là ont-elles un rôle différent des autres, en ce qui concerne l'édition indépendante ?

La production des petites maisons y occupe plus de place que ne le voudrait son poids en termes de chiffre d'affaires, de nombre de volumes publiés - oui, on peut dire que les bonnes librairies indépendantes favorisent l'édition indépendante."

 

09/10/2016

La Carte postale du jour ...

"Tout le langage de l'esthétique est contenu dans un rejet, par principe, de ce qui est facile, compris dans tous les sens que l'éthique et l'esthétique bourgeoises donnent à ce mot."

- Pierre Bourdieu, La Distinction

dimanche 9 octobre 2016.jpg

Je me souviens qu'après mon passage déçu à la librairie Lello & Irmão, à Porto, où l'on voit beaucoup de touristes mais où l'on a peu de chances de rencontrer de véritables lecteurs, la librairie étant devenue "l'une des plus belles du monde" et donc un aimant pour les vacanciers en goguette qui n'y achètent rien, ou, au mieux, une carte postale de Porto, j'avais eu cette chance formidable de tomber, Rua da Picaria 84, sur le magasin de disques bien caché MateriaPrima, où, après avoir écouté plusieurs galettes locales, j'avais fait l'acquisition de ce beau disque des portuans Evols, ce qui avait d'ailleurs fait la joie du disquaire puisqu'il s'agit, en fait, de son groupe !

Je me souviens bien d'avoir visité une quantité de villes en cherchant surtout leurs librairies et leurs disquaires, ce qui permet de modifier radicalement l'expérience urbaine, que cela soit en cherchant Radiation Records à Rome, dans le quartier de Pigneto (sur les conseils de Zoé - merci!), ce qui m'a fait ensuite découvrir le lieu de tournage d'un film de Pasolini, ou la librairie du poète Umberto Saba, à Trieste, où le seul livre que je voulais à tout prix était aussi le seul qui n'était pas à vendre, car dédicacé par l'auteur au libraire...

Je me souviens aussi que si Evols se place quelque part entre le lancinant Ocean, des Velvet Underground, et To here knows when, des My Bloody Valentine (avec un petit quelque chose, au fond du tableau, de New dawn fades - de Joy Division), le groupe se distingue aussi (et je dirais même : en plus de faire de la bonne musique) par cette pochette énigmatique ne comportant aucune information, avec, à l'intérieur, ces petites vignettes de personnes de dos, ce qui laisse l'auditeur libre de toute interprétation - décidément, tout me plaît chez Evols. 

https://www.youtube.com/watch?v=Ej7hqSpZpyM

 

Jorge Carrión est encore inconnu par chez nous, malgré la publication de nombreux romans en espagnol il a fallu cet essai pour qu'il soit traduit pour la première fois en français - mais quel essai ! D'une érudition noble, d'une curiosité sans limite, d'un flair certain et philosophe avec ça, l'auteur de ce fantastique récit de voyage pour découvrir les libraires du monde, celles de Porto, Berlin, Istanbul, Paris, Le Caire ou bien Athènes, donne à penser le livre et la littérature aujourd'hui. Il s'agit de réfléchir à leur place dans l'Histoire, dans le Temps et la Géographie, et comme il l'indique page 276 : "Ne nous y trompons pas : les librairies sont des centres culturels, des mythes, des espaces de communication, de débats, d'amitiés et même d'amourettes causées en partie par leurs attirails pseudo-romantiques, très souvent dirigés par des lecteurs artisans qui aiment leur travail, et même par des intellectuels, éditeurs et écrivains qui savent qu'ils font partie de l'histoire et de la culture, mais ce sont avant tout des commerces". C'est que l'auteur de ce passionnant livre ne tombe pas dans l'excès d'idéalisation du métier de libraire, bien qu'il dédie un chapitre aux librairies résistantes, et je parle ici de celles qui vendaient des livres interdits pendant les dictatures, et qui ont parfois chèrement payé cette prise de risque, ce qui n'est pas le cas des librairies sous nos latitudes qui ont choisi l'"engagement politique" comme image de marque - comme "marqueur" -, pour faire simplement plus de sous, le livre "alter-mondialiste" (utilise-t-on encore ce mot d'ailleurs?) étant une niche comme le sont la littérature enfantine ou l'ésotérisme, niches qui, d'ailleurs, voient leur chiffre d'affaire progresser d'année en année. Mais passons. Ce qui est intéressant avec ce livre, c'est que son auteur donne à entendre et comprendre la mythologie de certaines librairies. Et qui dit librairies, dit aussi littérature, et donc écrivains. Ainsi on en croise abondamment : Bolano, Sebald, Benjamin, Sontag, etc. n'oublions pas que nombre d'entre eux affectionnent les librairies, lesquelles ont parfois joué un rôle très important dans leur vie, du moins dans leur carrière d'écrivain. Jane Bowles a ainsi rencontré sa meilleure amie dans une librairie de Tanger; James Boswell a fait la connaissance de Samuel Johnson dans un commerce de livres ; Cortázar découvrit Opium de Cocteau et son point de vue sur la littérature fut irrémédiablement changé, etc. La librairie est peut-être, encore, l'un des lieux où se joue la géopolitique culturelle d'un pays, ou d'une ville, du moins d'un quartier. C'est ce que ce livre envisage, et c'est pourquoi il est aussi important de le lire, évidemment, car loin d'être un objet de nostalgie puérile, c'est véritablement un geste de pensée mouvante.

Extrait de "Librairies - Itinéraires d'une passion", de Jorge Carrión (traduit de l'espagnol par Philippe Rabaté - édité au Seuil)

 

"L'art et le tourisme se ressemblent dans la nécessité que ce signal lumineux existe, à savoir ce qui attire le lecteur vers l'œuvre. Le David de Michel-Ange attirerait très peu l'attention s'il se trouvait au musée municipal d'Addis-Abeba et s'il s'agissait d'une œuvre anonyme. En 1981, après avoir publié avec beaucoup de succès Le Carnet d'or, Doris Lessing envoya à plusieurs maisons d'édition son nouveau roman sous un pseudonyme d'écrivain non publié, et il fut partout refusé. Dans le cas de la littérature, ce sont les maisons d'édition qui essaient en tout premier lieu de créer des marqueurs par le biais du texte de quatrième de couverture ou de l'article de presse : mais ensuite le critique, l'académie et les libraires créent les leurs, qui décideront du sort réservé au livre. Parfois ce sont les auteurs eux-mêmes qui le font, consciemment ou inconsciemment, formant un récit autour des conditions de production de leurs œuvres ou de leurs conditions de vie à cette époque-là. Le suicide, la pauvreté ou le contexte d'écriture sont le type d'éléments que l'on intègre souvent dans le marqueur. Ce récit, sa légende, est l'un des facteurs qui permettent la survivance du texte, sa persistance comme classique. La première partie du Quichotte, écrite, suppose-t-on, en prison et la seconde partie contre l'usurpation d'Avellaneda : la lecture du Journal de l'année de la peste comme si c'était un roman ; les procès contre Madame Bovary et Les Fleurs du mal ; la lecture radiophonique de La Guerre des mondes et la panique collective que provoqua la chronique de cette apocalypse ; Kafka sur son lit de mort ordonnant à Max Brod de brûler son œuvre ; les manuscrits de Malcolm Lowry qui brûlèrent et disparurent ; le scandale de Tropique du cancer, de Lolita, de Howl et du Pain nu. Le marqueur est parfois imprévisible et se construit longtemps après. Tel est le cas des romans rejetés par de nombreuses maisons  d'édition comme Cent ans de solitude ou La Conjuration des imbéciles. Ce fait n'a bien sûr pas été utilisé comme argument de vente au moment où - finalement - l'on publia ces œuvres, mais lorsqu'elles obtinrent le succès, on le récupéra comme partie d'un récit mythique : celui de leur prédestination."