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10/06/2016

La carte postale du jour ...

"Le rêve est une hypothèse, puisque nous ne le connaissons jamais que par le souvenir, mais ce souvenir est nécessairement une fabrication."
Paul Valéry

vendredi 10 juin 2016.jpg

Je me souviens d'avoir aimé cet album dès la première écoute en 1991 parce que je devinais que les musiciens de Slowdive avaient, comme moi, beaucoup écouté Cocteau Twins (Heaven or Las Vegas) et The Cure (Disintegration),

Je me souviens bien d'avoir eu la chance de voir Ride en concert (à l'Usine alors que The Mission jouaient le même soir au Lignon - mais j'ai toujours détesté The Mission à vrai dire...), et My Bloody Valentine aussi, dans la grande salle de Vennes, à Lausanne, mais, étrangement, je n'ai jamais vu Slowdive en concert - quelle misère.

Je me souviens aussi d'avoir beaucoup écouté la chanson Dagger de Slowdive, qui reste aujourd'hui encore mon titre favori de leur catalogue, même si elle ne se trouve pas sur Just for a day qui est pourtant mon album fétiche de ce groupe dont la musique évoque - comme sa pochette d'ailleurs - une chute ralentie mais continuelle dans une brume de rêve, ouatée et multicolore ...

https://www.youtube.com/watch?v=uVY9p1IHops

 

"Le baume du temps qui cicatrise les blessures, je ne connais rien de plus répugnant" nous dit l'auteur vers la fin de ce livre, comme une injonction tardive à la prudence: lecteur avide de sensiblerie niaise, passe ton chemin. Ce qu'évoque Grégory Cingal dans ce récit d'à peine nonante pages est aussi beau et terrible que les peintures du Caravage et agit sur le lecteur un peu comme la sonate au clair de lune de Beethoven - c'est du grand art, et, pour être encore plus précis : c'est de la littérature (on se passera de "vraie" ou "bonne" d'ailleurs). On pourrait ne s'arrêter que sur la forme, le travail sur la phrase, le vocabulaire riche et parfois inattendu, pour dire à quel point ce livre est magnifique, ainsi on ne divulgacherait rien de ce livre. Car oui, futur lecteur de Grégory Cingal, tu seras confronté aux souvenirs, à Eros et Thanatos, au désir et à l'absence, aux rêves, à Maurice Blanchot et à la possibilité d'impuissance ontologique de la littérature. Et puis tu seras confronté aussi aux simples détails de ce qui fait la vie d'un couple, détails banals sur le moment, mais qui, au final, et ainsi tous rassemblés, sont autant de touches de couleurs qui donnent la patine d'originalité à cette œuvre qui tente de nous dire que oui : il se pourrait bien que l'amour soit plus fort que la mort, même si celle-ci a généralement le dernier mot.

 

Extrait de Ma nuit entre tes cils, de Grégory Cingal (publié aux éditions Finitude) :

"Je pourrais moi aussi errer en pèlerinage en quelques lieux sacrés qu'elle foula de son pas d'écureuil léger, me persuader, comme ces travel writer sur les pas de leur grand homme, qu'il y flotte encore dans l'air quelques particules de leur génie, reconstituer certains de ses itinéraires dont la symbolique topographique me procurerait quelques analogies propres à soulager mon petit besoin d'écrire, me mettre en scène en train d'arpenter rues, boulevards et boutiques où mon héroïne avait ses habitudes tout en m'enivrant de l'inévitable génie des lieux pour faire venir à moi tout le suc de l'inspiration, m'asseoir seul aux tables de cafés qui nous étaient coutumières afin d'y guetter quelques non moins inévitables apparitions fantomatiques que je consignerais soigneusement sur mon carnet noir de moleskine, dévider à plus soif - histoire d'étoffer un peu le volume - adresses, dates et noms d'acolytes croisés en chemin, malmener artistement la chronologie en jonglant sur de subtils allers et retours entre l'immédiat, le révolu et l'intemporel, le tout en faisant étalage de touchants scrupules quant au bien-fondé de ma quête. On a vu, et on verra encore, que je ne suis pas le dernier à sacrifier à ces petits rites de littérateurs, ce qui me donne l'envie furieuse de balancer tout ça par le feu."

 

 

 

11/04/2016

La carte postale du jour...

"Comme l'eau, comme le gaz, comme le courant électrique viennent de loin dans nos demeures répondre à nos besoins moyennant un effort quasi nul, ainsi serons-nous alimentés d'images visuelles ou auditives, naissant et s'évanouissant au moindre geste, presque à un signe."

- Paul Valery, La conquête de l'ubiquité (1928)

lundi 11 avril 2016.jpg

Je me souviens que c'est en cherchant sur YouTube un remix d'un titre de Maps par M83 que je suis tombé sur The Early Years ; quinze ou vingt ans plus tôt j'aurais fait les bacs des disquaires milanais, florentins, zurichois, genevois, lausannois, parisiens et berlinois pour trouver ce 45tours, mais aujourd'hui, misère de la simplicité rendue possible par internet, j'ai pu le commander en deux clics sur Discogs...

Je me souviens bien d'avoir flashé sur Like a suicide puis d'avoir écouté beaucoup d'autres titres de ce groupe qui est un condensé réussi de styles musicaux, alliant Krautrock/Motorik (Can, Faust) avec du Shoegazing (Slowdive, My Bloody Valentine) et un peu d'électronique minimale parfois (Fad Gadget des début, Crash course in science).

Je me souviens aussi que le texte de Like a suicide (qui est un peu un anti-Like a rolling stone et me laisse un petit goût de Love will tear us apart et de She's lost control dans la bouche) est très drôle, surtout la phrase récurrente :

I'm not falling apart

... just into pieces.

https://www.youtube.com/watch?v=BJQXZp6y4rs

 

Maël Renouard vient d'écrire la suite de L'œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique de Walter Benjamin, ce dernier dénonçant, en 1935 déjà, la déperdition de l'aura des œuvres à cause de leur reproduction en masse. Cette déperdition d'aura est maintenant démultipliée à l'infini avec internet, et cet essai - Fragments d'une mémoire infinie - se penche avec brio sur le sujet en question, à savoir : notre quotidien connecté. À la façon d'un Paul Valery, Renouard propose une multitude de fragments, parfois drôles, parfois mélancoliques, toujours très érudits, qui nous rappellent qu'il n'y a pourtant pas si longtemps, nous vivions sans internet - ce qui paraît souvent presque impensable maintenant, tant ces changements, que l'on peut nommer progrès éventuellement, ont radicalement transformé notre quotidien. On passe par les cyber-cafés qui sont apparus presque aussi rapidement qu'ils ont disparu des centre-villes, sur les facéties de faux-intellectuels qui tentent de faire passer les textes d'autrui pour les leurs en apportant quelques menus affèteries, et, d'ailleurs, l'auteur de ce livre de signaler : "Pouvait-il ignorer qu'il est devenu aussi facile de copier que d'être surpris à copier?". Google earth et Facebook ont sonné la revanche des cœurs simples, dit-il encore, car oui : tout est là, à disposition, sans avoir le besoin de fatiguer sa bibliothèque, comme dirait Umberto Eco, de prendre du temps à chercher des ouvrages compliqués et longs à lire, non : la page lumineuse de Google attend votre recherche... à tel point que, ne sachant plus ce qu'il avait fait la veille, Maël Renouard le demande à Google ! Et puis il décèle encore à quel point internet est un cimetière mélancolique lorsqu'il répertorie, plusieurs pages durant, des citations trouvées en bas de clips musicaux proposés sur YouTube, clips de musiques datant plutôt des années 70 ou 80, avec des phrases comme "This brings back so many memories" ou "es waren Zeiten". Car oui : "Il y a dans l'internet une fontaine de jouvence où l'on plonge d'abord son visage en s'enivrant, puis où l'on voit son reflet meurtri par le temps, au petit matin." - Un ouvrage pour toutes celles et ceux qui ont fait l'expérience de la gueule de bois après un excès de recherches sur le net, en préparant des vacances, ont abusé de Facebook, à la recherche d'un maximum de "like", mais pas seulement puisque ce livre nous rappelle à point nommé que des intellectuels écrivains comme Derrida ou Michel Butor avaient, en 1967 pour le premier et 1971 pour le second, déjà prophétisé (en quelque sorte) l'arrivée de cet excès d'images qu'est internet, ce qui donne, évidemment, pour certains d'entre nous, l'envie de découvrir tout plein d'autres ouvrages, de courir chez notre libraire le plus proche ou de faire un tour à la bibliothèques - Génial.

Extrait de Fragments d'une mémoire infinie, de Maël Renouard (publié aux éditions Grasset) :

"L'intériorité n'est plus chez elle. Le monde l'a envahie et la surpeuplée. Autrefois, je n'arrivais à me concentrer que chez moi, dans la solitude et le silence. C'est exactement ce que je dois fuir désormais, si je veux espérer employer efficacement les heures d'une journée : sinon, j'explore sur l'internet toutes les choses qui me passent par la tête, les brèves distractions mentales qui ponctuent normalement un travail soutenu prennent des proportions démesurées, le temps file entre mes doigts et je me regarde le perdre en continuant de tirer des bouffées de cet opium. C'est dans l'étendue physique - beaucoup moins foisonnante, en définitive - que je me réfugie pour retrouver la faculté de me concentrer. À la terrasse d'un café, le bruit des voitures, le manège des gens qui marchent, et même les conversations alentour, même les musiques d'ambiance qui autrefois m'irritaient, tous ces phénomènes simples, monotones, réguliers, prévisibles, son devenus pour mon attention des points de fixation beaucoup plus sûrs que la solitude d'un bureau ou d'une chambre où je sais que l'infini est à la portée de ma paresse, des mes fantaisies et de ma mauvais volonté."

 

29/03/2015

La carte postale du jour...

"La raison sans les passions serait presque un roi sans sujets."
- Diderot

dimanche 29 mars 2015.jpg

Je me souviens d'avoir regretté que les trois albums des Czars soient si imparfaits, parce que j'adore la voix de John Grant par dessus tout, mais parfois la musique ne collait pas, et puis hier, en passant chez mon disquaire, je trouvai ce magnifique double album Best of, contenant les titres essentiels du groupe - un miracle !

Je me souviens bien d'avoir ressenti une forme d'extase mélancolique à l'écoute du titre Drug ; état similaire à l'écoute, des années plus tôt, de Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me des Smiths (superbement dramatique) ou bien Afraid de Nico (triste et belle), et de me rappeler ces mots de Paul Valery qui disait que "La définition du Beau est facile : il est ce qui désespère".

Je me souviens aussi que le fait d'être obsédé par Drug m'a longtemps tenu à l'écart d'autres titres des Czars (en dehors de l'album de reprises Sorry I made you cry que j'écoute toujours beaucoup), et que ce Best Of m'ouvre les oreilles aux magnifiques chansons que sont My Love, Roger's song, Anger, et, particulièrement, Side Effects, probablement la plus désespérée de toute, d'une beauté dévastatrice, avec son formidable texte, et la voix déchirante de John Grant, avec son timbre velouté de baryton, un vrai tire-larmes, comme j'aime...

 

Do you know the heart?
Do you know, that it can be destroyed?
You can make it go away
You can make it shrivel up and die

Take a look at me
Give me everything you've got
If it's not enough
Make me everything you're not

It's just a side effect of loving you
A nasty soundtrack to the city
He says the effects will recover soon
The situation is dire
You know that he's a liar

https://www.youtube.com/watch?v=ypEPTYGl_KU

 

Quand je visite une ville, j'aime y (re)trouver ses disquaires et ses librairies, seul façon pour moi de "sentir" réellement le lieu où je me trouve. Par exemple À Porto j'ai vu une magnifique librairie qui se nomme Lello, bourrée de touristes ; son choix de livres était chaotique, mais pas dans le bon sens du terme. En effet, les tables proposaient des formats de poche (à l'emporter...) de quelques œuvres de Pessoa (pour touristes donc...) qui côtoyaient malencontreusement des livres de pêche sous-marine, de tricotage ou bien de la sous-littérature... la coque était belle, mais vide. Le succès de cette librairie l'a tuée peut-être ? Ou alors est-ce juste symptomatique d'une époque où on parle beaucoup de livres comme objet (de décoration) en oubliant que le plus important reste quand même la littérature. Heureusement je découvrais, en face d'un bar qui passait beaucoup de musique rock et où une lolita à frange lisait Marguerite Duras en fumant une cigarette dont elle soufflait élégamment la fumée, un magasin de disques phénoménal et pour le coup bien caché puisqu'il se trouve à l'arrière d'une petite galerie qui ne paie pas de mine (d'ailleurs je ne mettrais pas son nom ici pour le préserver un tant soit peu). Il offrait un splendide choix de disques, de plusieurs genres confondus, des magazines, des fanzines même, à des prix corrects et le vendeur qui se trouvait là était de bon conseil (j'ai ramené deux magnifiques galettes de vinyle avec moi). C'est un peu ce genre de lieu, magique, que propose ce guide historique signé Vincent Puente. Son titre un peu énigmatique - Le Corps des libraires - est une référence à un corps d'armée composé de libraires dont la première trace remonte à la comtesse d'Artois qui, lorsqu'elle voyageait, ne prenait que l'essentiel, dont ses livres, protégés et transportés par plusieurs libraires qui formaient ainsi un "corps". Ce livre recèle une multitude d'histoires similaires : du libraire enfermé dans son rayon après la vente de l'immeuble et sa réorganisation (!) en 2010, ou cet autre qui, obsédé par le feu qui avait ravagé sa première échoppe, met en place un monstrueux système de lance à eau et, pour le tester, demande à des criminels de mettre le feu sans lui dire quand - le pauvre est retrouvé après l'incendie, noyé dans l'eau après avoir reçu une grosse encyclopédie sur la tête au moment où le feu était bouté à sa librairie ! Ce livre abonde d'histoires incroyables sur des belles et vieilles librairies de part le monde, à différentes époques. Certaines existent encore, et cela donne des envie de voyage bien sûr. Mais Le Corps des Libraires n'est pas seulement un recueil d'adresses et d'histoires cocasses, c'est surtout un beau livre sur l'amour des livres, et de la littérature, et il est écrit dans une langue subtile et gracieuse. La trouvaille de l'année probablement !

extrait du Corps des Libraires, de Vincent Puente :

"Ceux qui aiment les livres ont souvent leurs habitudes dans des librairies dont ils conservent jalousement le secret.
 L'excellence de certaines d'entre elles leur a heureusement permis de sortir de l'anonymat ; ainsi La Maison des amis des livres d'Adrienne Monnier, Lello & Irmáo, Hatchards, ou bien encore les librairies de Stanley Rose et Louis Epstein.
 La plupart de ces institutions historiques n'existent plus.
 D'autres, grâce à leur originalité et au travail acharné des libraires qui y vivent, ont réussi à se faire connaître au-delà du cercle des initiés et entretiennent ardemment la tradition des grandes librairies de caractère.
 Parmi celles-ci, il en est trois dont tout un chacun a entendu parler au moins une fois, au point qu'indépendamment de leur richesse, elles font à leur corps défendant office d'arbre qui cache la forêt.
 La librairie du Poème inachevé, où par on ne sait quel prodige, il arrive qu'il pleuve des livres et des pages imprimées, à tel point que parfois clients et libraires doivent se réfugier sous la mezzanine pour se mettre à l'abri en attendant la fin de l'averse, a par exemple fait l'objet de nombreuse reportages dans la presse.
 De même, la librairie installée dans le cimetière de Lognes, où les livres sont agencés sur les pierres tombales et, les jours de pluie, dans un caveau choisi au hasard, et dont un des libraires est le sosie de Bela Lugosi.
 Enfin que dire de la librairie Kuu Koten' près de Kyoto, dont le nom pourrait se traduire par "les bibliophages", où un cuisinier préparera selon votre goût et devant vous le livre que vous avez choisi avant de vous le servir à déguster.
 Au-delà de ces passages touristiques obligés, il existe d'autres librairies remarquables dont la renommée n'a pas encore dépassé le monde confiné des amateurs. Elles sont habitées par des libraires qui dans l'ensemble n'ont que faire des sirènes de la gloire, ce qui passe pour un sentiment incompatible avec notre époque.
 Les libraires n'ont que faire de l'air du temps."