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10/05/2015

La carte postale du jour...

"Hélas ! les Portes de vie ne s'ouvrent jamais que sur de la mort, ne s'ouvrent jamais que sur les palais et sur les jardins de la mort... Et l'univers m'apparaît comme un immense, comme un inexorable jardin des supplices... Partout du sang, et là où il y a plus de vie, partout d'horribles tourmenteurs qui fouillent les chairs, scient les os, vous retournent la peau, avec des faces sinistres de joie..."
- Octave Mirbeau, Le Jardin des Supplices (1899)

dimanche 10 mai 2015.jpg

Je me souviens d'entrer dans un appartement, à la rue Voltaire, lieu appartenant à une connaissance dont la mère fut l'une des première à vendre des quarante cinq tours punk dans le dernier tiers des années septante (et fut boycotée par certains distributeurs suisses qui refusaient de vendre "ça"), et de m'extasier devant les posters de Siouxsie & The Banshees qui recouvraient non seulement les murs du hall d'entrée, mais aussi le plafond ! puis d'être retombé les pieds sur terre quand l'homme en question m'a asséné, tel un coup de poing dans le dos, avoir été fan de Siouxsie jusqu'au troisième album, en 1980, parce qu'ensuite "c'est rien que de la MERDE!" - je l'avais trouvé un peu catégorique quand même.

Je me souviens bien d'avoir été enchanté de retrouver la trace de Kaleidoscope (troisième album sorti en 1980) chez Santigold - sample de Red Light pour son titre Superman, en 2008 -, Jérémie Jay - reprise du cryptique Lunar Carmel dans une version entre Interpol dès débuts et The XX -, et Celluloide avec leur reprise électro-pop/minimal-wave de Happy House.

Je me souviens aussi d'avoir trouvé que le titre Kaleidoscope reflétait vraiment bien cet album de Siouxsie & The Banshees en développant toute une palette musicale hétéroclite et singulière à la fois, et que, pour moi, ce disque est devenu une référence post-punk classée dans mon top 10 près de Joy Division et Wire, et que je l'écoute encore souvent d'ailleurs, surtout le titre Happy House et son ironie pétillante, sa cruauté joyeuse...

 

This is the happy house, we're happy here in the happy house
 Oh, it's such fun, fun, fun
 We've come to play in the happy house
 And waste a day in the happy house, it never rains, never rains


We've come to scream in the happy house
 We're in a dream in the happy house
 We're all quite sane, sane, sane
 This is the happy house-we're happy here


There's room for you if you say "I do"
 But don't say no or you'll have to go
 We've done no wrong with our blinkers on
 It's safe and calm if you sing along, sing along, sing along


This is the happy house, we're happy here in the happy house
 To forget ourselves and pretend all's well
 There is no hell


I'm looking through your window
 I'm looking through your window

https://www.youtube.com/watch?v=amR6-neQBPE

 

Elif Batuman est une nord-américaine d'origine turque qui a été confrontée au choix - bien malgré elle - entre critique littéraire et création littéraire suite à une résidence d'écriture où on lui dit que c'était l'université ou le métier d'écrivain - mais pas les deux. Tombée sur des écivains en herbe "rassemblés dans une remorque autour d'un chauffage d'appoint" et qui portaient tous "des chemises à carreaux et des lunettes à grosse monture plastique", Elif est saisie par un sentiment de vacuité, décline l'invitation en résidence et se décide pour l'Université car elle ressent la littérature non comme un artisanat "fait main" et destiné à une minorité d'élus - un cénacle qui n'est en définitive composé que de ces mêmes écrivains qu'elle a rencontré brièvement -, mais qu'elle imagine plutôt l'écrit comme un art, une profession, une science même. Le hasard lui fait prendre les cours de littérature russe, lesquels vont rapidement la passionner, voir même la posséder puisqu'elle est parvenue à en faire ce merveilleux livre qui est le produit d'environ dix ans d'études, colloques, déplacements, recherches, et qui est à la fois un récit de voyage, une autobiographie et un essai de critique littéraire. Si on passe par certaines universités américaines, par la Turquie aussi, on notera surtout toute la partie très enrichissante (et pour moi quasi-inconnue) en Ouzbékistan, où l'on découvre que cet ancien satellite de la Russie recèle beaucoup de similitude au niveau de la langue avec le turque.

Ce qui est bien avec ses "Aventures avec la littérature russe et ceux qui la lisent", c'est qu'Elif Batuman relie toujours son récit à un ou plusieurs livres, en donne des citations, et le compare à d'autres écrits. On en sort plus intelligent et, bien souvent, avec le sourire, avec l'envie d'ouvrir (à nouveau) les livres de Pouchkine, Dostoïevski ou encore Babel. C'est qu'Elif cultive un rapport décomplexé avec la littérature, ce qui donne au livre cette touche particulièrement généreuse, ludique parfois même. Véritablement habité par cette lecture - possédé oserais-je dire... -, on redécouvre Tolstoï lors d'un captivant passage sur un colloque organisé à Yasnaïa Poliana, la maison de l'écrivain, qui se termine amèrement après un épisode malheureux (et scatophile). Et puis ce livre est une véritable chance : celle de découvrir la littérature russe pour les uns, ou de la redécouvrir pour les autres, ceux qui la lisent déjà, et ils ont bien raisons. C'est aussi un vrai bonheur de passer par Samarcande, lieu au nom si évocateur, si magique, ou encore de passer une nuit dans la mythique maison de glace de Saint-Pétersbourg ! C'est d'ailleurs l'un de mes chapitres favoris, avec l'Impératrice Anna Ivanovna qui était connue pour sa laideur effrayante et qui collectionnait les êtres difformes et monstrueux - ainsi que les nains. Anna Ivanovna était d'une cruauté très originale, ce qui en fait un sujet fascinant car elle était "la rejetone d'une dynastie sur le déclin, corrompue par les manigances, l'amour sensuel, et des notions à moitié comprises de zoologie" et qu'elle ne "grandira jamais." - Les Possédés est un bel hommage à la littérature russe, et un beau récit de voyage. Fortement recommandé.

 

extrait de Les Possédés (Mes aventures avec la littérature russe et ceux qui la lisent), de Elif Batuman :

 

"La maison de glace n'avait pas été bâtie dans un but précis mais pour plusieurs raisons assez floues. C'était un instrument de torture, une expérience scientifique, un musée ethnographique, une œuvre d'art. C'était un désastre figé, une inondation momentanément sous contrôle, une maison hantée, et, avec son cercueil transparent, sa parodie de prince et ses nains, un conte de fées perverti. Chargé d'infinies significations comme l'objet d'un rêve, la maison de glace ressurgit dans les poèmes oniriques. On pense qu'elle a inspiré Coleridge dans "Kubla Khan" le "lumineux palais des plaisirs aux cavernes de glace". Thomas Moore, le satiriste du dix-neuvième-siècle, fit le récit d'un bal onirique organisé par le tsar Alexandre 1er auquel fut conviée l'intégralité de la Sainte-Alliance. Lorsque le château et ses occupants se mettent à fondre, "des mots tels que "constitution", figés jadis dans la glace du silence", commencent à s'écouler de la langue du roi de Prusse."

12/10/2014

La carte postale du jour...

"Les passions sont imprudentes. Faut-il leur en faire grief?" - Pouchkine, Eugène Onéguine

 

pouchkine, piano magic, ovations, brendan perry, joy division,

 

Je me souviens d'avoir toujours trouvé suspects les groupes qui changent de maison de disques tous les deux albums, c'est malheureusement le cas de Piano Magic, et ma méfiance fut justifiée puisqu'Ovations s'est avéré plus qu'inégal mais carrément bancal, malgré la présence sur deux titres de la voix magique de Brendan Perry (Dead Can Dance) et cette belle pochette signée Jeff Teader (à qui l'ont doit plusieurs pochettes du sympathique label Second Language que je ne saurais trop recommander aux amateurs de folk mélancolique et autres musiques hybrides qui donnent la part belle aux émotions).
Je me souviens bien d'avoir comparé Ovations de Piano Magic à Joy Division, Wire et New Order pour le côté new-wave, et à Dead Can Dance, parfois, pour le côté orientalisant, mais malgré toutes ces belles références j'ai du faire l'amer constat que Piano Magic est un groupe instable en perpétuelle quête d'identité, une errance malheureuse et c'est bien dommage, vraiment dommage, puisqu'il contient quand même une perle...
Je me souviens aussi d'avoir été intrigué par cette belle chanson mélancolique magnifiquement interprétée par Brendan Perry - You never loved this city -, et de m'être rapidement posé la question de la ville dont il est question dans ce texte, si c'était peut-être Prague, mais cela pourrait tout aussi bien être Moscou ou Saint-Pétersbourg, Venise, Berlin, Istanbul, Leipzig ou Londres, mais pas Genève, ni Paris, allez savoir pourquoi...

You never loved this city
But angel, it loves you
Your smile, a roman candle
Your eyes are Prussian blue

I never loved this city
But you can keep me here
Your love, a stained glass window
Your heart, a chandelier


C'est un très beau voyage que propose l'écrivain d'aujourd'hui Nedim Gürsel, dans les pas des grands poètes et écrivains d'hier. Son regard tendre et son art d'exposer ses souvenirs nous font parcourir plusieurs villes où se croisent les fantômes de grandes plumes. Ainsi Venise est-elle évoquée par Aragon, Proust et Hemingway (j'aurais aimé y trouver Brodksy, tant pis), Berlin au travers de Kafka et la fascinante Else Lasker-Schüller (qui écrivit ses superbes vers : "chez moi j'ai un piano bleu / mais je ne sais aucune note / Il se tient dans le noir de la porte de la cave / depuis le jour où le monde est devenu brutal), la Leipzig de Goethe (génial), l'Alexandrie de Cavafy, et - sans doute mon passage favori - Moscou, avec les portraits croisés de Pouchkine et Gogol ainsi que du poète turc que j'adore : Nâzim Hikmet. Pour Nadim Gürsel c'est aussi l'occasion de nous parler de la naissance de ses propres livres qui ont vu le jour dans ces villes. L'occasion encore de se remémorer des amours réels ou plus souvent fictifs.
C'est un beau livre, intelligent, avec des passages plus intéressants que d'autres certes, mais cela reste une sorte de récit de voyage à ranger près de la Trieste de Franck Venaille ou bien l'excellent Vertige de Sebald qui, sur les traces de Stendhal, Kafka et Casanova, marie imagination et érudition, faits divers et souvenirs.

 

"Dostoïevski mourut un an plus tard et alla rejoindre lui aussi les immortels. Quand à moi, j'ai vainement attendu Tania sur la place Pouchkine. À l'instar des beaux jours promis par Nâzim Hikmet, elle n'est pas venue. Le lendemain j'ai déposé une couronne sur la tombe de Nâzim. Le poète est mort, un jour de juin comme aujourd'hui, à Moscou, la blanche ville de ses rêves. Il a été inhumé en terre d'exil. Il avait pourtant formé ce vœu : "Emmenez-moi / Enterrez-moi dans le cimetière d'un village d'Anatolie." Il semblait prêt à s'élancer. Mais il allait devoir marcher longtemps sans jamais, peut-être, atteindre son but. Certes, le seul pays auquel il aspirait était le communisme, mais il se serait contenté d'arriver à Istanbul. "Terminant mon voyage sans atteindre ma ville / grâce à toi j'ai connu le repos dans un jardin de roses", dit-il à Vera Toulyakova, son dernier amour. Lors de mon premier voyage à Moscou, Vera m'avait accueilli dans la maison où elle avait vécu avec Nâzim ; tout en dégustant un cognac hongrois et grâce à une autre Vera (la turcologue Vera Feonova, qui nous servait d'interprète), nous nous sommes perdus dans la mer des souvenirs. C'était il y a bien longtemps. Quand le chameau était crieur public et la puce barbier. Depuis lors, Vera, Vera la "fiancée", a été inhumée auprès de Nâzim. La jeune femme qui a fait mourir d'amour le poète, ou peut-être de nostalgie, celle qui lui disait : "Viens, reste, souris, meurs", la jeune femme aux cheveux blonds comme la paille et aux cils bleus s'est mêlée à ses cendres. La nuit tombe sur la place Pouchkine."