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15/03/2015

La Carte postale du jour...

"On conçoit généralement les voyages comme un déplacement dans l'espace. C'est peu. Un voyage s’inscrit simultanément dans l'espace, dans le temps, et dans la hiérarchie sociale. Il déplace, mais aussi il déclasse - pour le meilleur et pour le pire - et la couleur et la saveur des lieux ne peuvent être dissociées du rang toujours imprévu où il vous installe pour les goûter."
- Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

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Je me souviens d'avoir pensé - la première fois où j'ai vu Goodbye Ivan en concert en 2009 - que sa musique évoquait Radiohead version instrumentale et Sigur Rós en mode musique de film, ainsi que Yann Tiersen, mais débarrassé des clichés montmartrois qui collent à sa musique depuis le succès d'un certain film ; c'était tellement bien qu'après le concert je proposais à Arnaud de sortir son disque sur mon label - ce qui fut fait à peine six mois après.

Je me souviens bien qu'à l'époque où j'étais disquaire, les distributeurs nous présentaient fréquemment les disques de nouvelles chanteuses, jeunes, belles, talentueuses, qui avaient voyagé à travers le monde telles des baroudeuses des temps modernes (elles étaient souvent filles de diplomate, ce qui revient à voir le monde depuis un cinq étoiles cossu...), qui pratiquaient une musique du monde gorgée d'influences diverses (donc de la soupe destinée à des occidentaux consuméristes), qui allaient cartonner, évidemment, et ça me faisait sourire, sachant que cette gloire ne durerait que le temps d'un album, ou deux, et que nous avions échafaudé une présentation similaire du premier album de Goodbye Ivan, pour rire, imaginant une origine plus exotique que franco-suisse, arguant de ses voyages, d'une (fausse) enfance difficile (jouer sur la corde sensible du type qui a souffert et s'en est sorti par la musique!), juste pour voir si la presse tomberait dans le panneau, mais finalement on avait fait comme d'habitude : on avait juste donné le disque à écouter (et on a quand même eu quelques bonnes critiques)

Je me souviens aussi de ce clip tourné dans l'urgence par l'ami Eric, dans la "grotte" du bar Le Cabinet, sur demande de la télévision suisse qui n'utilisa finalement que quelques secondes des trois minutes réalisées (plus d'une heure de tournage et une nuit pour synchroniser le son), et cette sensation d'avoir fait un bon travail, une belle pochette (réalisée par Baptiste à l'Atelier Détour), un excellent son ("masterisé" par Denis Backham), un excellent disque en somme, qui, presque cinq ans après sa sortie, n'a pas pris une ride ; The K Syndrome reste une véritable pépite, et le passage de Goodbye Ivan à la télévision une pièce d'anthologie.

https://www.youtube.com/watch?v=oR6Nyrd21Lw

Nicolas Bouvier est un héros genevois. Il ne se passe pas une semaine sans qu'une jeune étudiante demande son livre l'Usage du monde, où qu'un enseignant me demande une vingtaine d'exemplaires du Poisson-Scorpion pour l'étudier avec ses élèves. On connaît par contre beaucoup moins ce livre, L'Échapée belle, qui contient une lettre à Kenneth White, des écrits au sujet d'autres écrivains voyageurs - Ella Maillart, Blaise Cendrars, Henri Michaux, ... -, un texte sur Gobineau (initialement paru en préface des Nouvelles asiatiques de ce dernier, chez POL au début des années nonante), un éloge à Louis Gaulis, autre écrivain genevois, et un formidable texte sur les Suisses, et plus particulièrement la Suisse Romande, texte qui fait d'ailleurs tout le charme de ce recueil. C'est une Suisse vagabonde que l'auteur nous propose ainsi de découvrir, loin des clichés qui lui sont associés (parfois à raison) ; la Suisse de Thomas Platter, ce chevrier devenu érudit et réclamé par Marguerite de Navarre, celle de Ramuz ami de Stravinski, une Suisse qui pourrait tout aussi bien être celle d'aujourd'hui, qui envoie encore régulièrement des étudiants et des artistes aux quatre coins du monde. L'échappée belle, quoi.

"Raisonnable ? c'est encore à voir ! Sous l'ordre, le verni du "comme-il-faut" (all. "Wie es sich gebührt") helvétique, je sens passer de grandes nappes d'irrationnel, une fermentation sourde, si présente dans les premiers "polars" de Dürrenmatt, dans Mars de Fritz Zorn, une violence latente qui rend pour moi ce pays bizarre et attachant. La Suisse est plus bergmanienne que bergsonienne et souvent plus proche de Prague que de Paris. Je ne serais pas surpris d'apprendre que La Salamandre d'Alain Tanner est un film polonais ou que l'Office des Morts de Maurice Chappaz aurait été, en fait, écrit en Bohème.
Il existe d'ailleurs dans ma vieille édition de l'Encyclopaedia Britannica une définition de la Suisse qui me paraît aussi surprenante que pertinente : "petit pays d'Europe centrale situé à l'ouest de l'Europe"."

02/06/2014

La carte postale du jour ...

"Certes, il est pénible de vieillir, mais il est important de vieillir bien, c’est-à-dire sans déranger les jeunes." Pierre Desproges

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Je me souviens bien de la première fois où, regardant 120minutes sur MTV, j'ai vu le clip du titre Creep de Radiohead, d'avoir vaguement apprécié cette chanson et d'avoir instanément haï son chanteur tête à claque Thom Yorke. Je me souviens de lire dans un magazine, des années plus tard, que Paul McCartney aurait déclaré qu'il aurait aimé composer un aussi bon album qu'Ok Computer avec les Beatles, avis partagé par l'un des fondateurs du label Warp qui aurait rêvé signer ce groupe, ce qui va me faire irrémédiablement changé d'attitude envers le groupe à partir du début des années 2000. Je me souviens aussi, et pour cause, de finir nombre de mes soirées comme DJ en passant Paranoid Android, ondulant sur sa rythmique changeante, ses contretemps et ses passages solennels, bénissant la production magique de Nigel Godrich, hurlant à tue tête son texte parano-misanthropique, mes amies et amis faisant de même :

"When I am king you will be first against the wall, With your opinion which is of no consequence at all"

Si 1997 est l'année de parution d'Ok Computer, c'est aussi l'année de la sortie du premier roman de Matthieu Terrence - Fiasco -, petit bijou de nihilisme et mini chef-d'oeuvre d'autodérision, où son protagoniste, à défaut de devenir quelqu'un, va tout faire pour devenir rien... lecture (presque) obligatoire à chaque anniversaire (le mien donc) :

"À force d'avoir mis de la distance entre moi et les autres, j'ai finit par me perdre de vue. Qu'advient-il de celui qui ne vit plus mais toise ses instincts ? Il mime la joie comme la détresse. Il évolue entre spleens et badinages, sur un équateur enneigé. Il n'a plus le moindre excès sur lequel s'appesantir. Seul subsiste le plaisir de raisonner. Interdit de séjour sur le territoire des certitudes, banni de ses propres sensations, il conjugue ses faits et gestes à la troisième personne du singulier. Reste pour lui à cultiver le vice, quoi qu'il arrive, de n'être là pour personne.
Pour moi aussi le silence est devenu le jardin des vérités vénéneuses, l'amour le deuil d'un flirt, et les apparences le rouge que le néant s'est mis aux joues. Je n'ai cependant pas subi la flétrissure à laquelle j'aspire.
En société j'ai su m'attirer la réprobation générale, mais cela n'a jamais valu le dégoût d'un proche. J'ai procédé à quelques attentats à l'aide des "coups de fusil" de phrases définitives. On s'en remettait vite. La conversation clopinait un temps avant de repartir. Je faisais de l'esprit parce que je manquais de coeur.
J'ai quitté des soirées sans mot dire, après avoir vidé un bain moussant dans l'aquarium du salon. Je me suis battu à mains nues avec des parts de gâteaux manquant de moelleux. J'ai fait mon courrier à table, en plein dîner, Je suis resté immobile lors de nombreuses pendaisons de crémaillère. J'ai parlé seul la plupart du temps. J'ai demandé à ma voisine si elle n'avait pas été présentoir à bijoux dans une vie antérieure. J'ai dragué les soeurs de mes hôtes avant de les emmener dans les toilettes sous le nez de leurs parents. J'ai croisé des ex en compagnies d'anciens copains et je n'en revenais pas de m'en contrefoutre à ce point.
Et puis, souvent, je suis rentré chez moi écoutant dans le noir "Memory" de Barbara Streisand.
Force m'est de constater que je n'ai tué personne. Albator m'a encore dit hier que je m'y prenais mal si mon but était de la voir s'empoisonner à cause moi. "C'est toi le poison et l'accoutumance a eu lieu." Je ne l'aurai pas plus sevrée que mise en overdose.
En fait, je m'en veux plus encore de n'avoir décidé personne à venir me régler mon compte, de n'avoir pas été assez ignoble ni assez aimé pour qu'on me tire dessus, de n'avoir été qu'insolent quand j'aurais dû être une ordure."

02/01/2014

La carte postale du jour ...

 

jeudi 2 janvier 2014.jpg

une nouvelle année qui aura peut-être, comme les précédentes, un goût de déjà vu ? ça n'empêche pas de se la souhaiter bonne. Et si j'hésite à revoir le film Reprise de Joachim Trier - traduit par Nouvelle donne pour la version française -, je me contente, en attendant, des reprises tout en douceur de Scott Matthew ; ici avec le Darklands des Jesus & The Mary Chain "I'm going to the darklands to talk in rhyme with my chaotic soul. As sure as life means nothing. And all things end in nothing. And heaven i think Is too close to hell. I want to move i want to go, I want to go", tout en lisant dans le chaleureux livre dédié à Louis-René des Forêts par l'écrivain François Dominique : "J'aime cette phrase si conforme à ce que je sais de vous : "Malgré le peu de temps à vivre et à cheminer parmi les dépouilles du passé, l'enfant qu'il fut, cet enfant ébloui, il l'est encore aujourd'hui."
J'ouvre à présent ce livre devant moi et retrouve des pages qui en forme la trame sombre. L'ouvrage tient autant du récit que du journal intime, mais la pudeur avec laquelle le narrateur s'expose, à la troisième personne du singulier, ne laisse aucun doute sur l'identité de celui-ci "pour qui la fidélité en amitié est une règle de vie". Ce fier aveu est aussitôt suivi d'une restriction : "... Sauf quand il s'avère à la longue que chez autrui l'intérêt l'a en partie motivée."

bonne année ! pleine de musiques, de lectures et d'amitiés !