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29/06/2014

La carte postale du jour ...

"Pour être poète, il faut avoir du temps : bien des heures de solitude, seul moyen pour que quelque chose se forme, vice, liberté, pour donner style au chaos."

- Pasolini, La religion de mon temps (1958)

Linda Lê, cindytalk, gordon sharp, au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau, this mortal coil

Je me souviens d'avoir découvert la voix magique de Gordon Sharp sur le titre Kangaroo qui se trouvait sur le premier album du projet This Mortal Coil.
Je me souviens avec beaucoup d'émotions de voir débarquer Gordon Sharp dans le magasin de disques où je travaillais, à Genève, en 1991, puis de l'avoir retrouvé avec plaisir en 2009 quand j'ai fait passer Cindytalk à l'Usine avec Blind Cave Salamander.
Je me souviens avoir souvent pensé qu'il y avait une forme d'injustice au fait qu'un groupe aussi curieux, avec une voix si merveilleuse et une attitude aussi radicale, n'ait jamais obtenu plus d'attention du public, puis, parallèlement, je suis satisfait que Cindytalk reste un secret bien gardé, surtout cet album (vibrant hommage à William Blake, Pasolini, Artaud et quelques autres solitaires), et particulièrement lorsque j'écoute ce lancinant A song of changes et ses paroles...

Dreamtime with some device
Measureless time in pain
Measureless time with shadow fall
Measureless time in soul

What's will be in the last racing
Even my heart of everything
Everything that is

Il en est peut-être de même avec Linda Lê, grande voix de la littérature contemporaine, mais bien peu connue finalement. D'ailleurs qui se rappelle encore qu'elle fut dans le quatuor de finalistes au Goncourt 2012 avec Patrick Deville, Joël Dicker et Jérôme Ferrari ?
Ce livre métalittéraire paru en 2009 et qui résonne comme un hommage à son éditeur Christian Bourgois (décédé deux ans plus tôt), comporte de beaux portraits d'écrivains comme Robert Walser, Louis-René des Forêts, Thomas Landolfi, Osamu Dazai ou encore Stig Dagerman. Linda Lê ne mache pas ses mots, et je suis toujours épaté par son érudition, elle sait me conforter dans mes positions, tout en me secouant habilement.

  Une certaine suspicion pèse sur ceux qui, en tricotant les mailles d'un ouvrage dit de fiction ou plutôt de friction, théâtre de luttes entre leurs différents moi - latents, hypothétiques, voire haïssables -, conservent une distance critique vis-à-vis de leur production. Ils ne vont pas jusqu'à la dénigrer, car ce ne serait qu'un piètre stratagème pour dissuader d'éventuels censeurs, sans être plus au clair avec eux-mêmes. Mais ils sèment de-ci et de-là des indices, propres à éclairer leur jeux, dans des textes qui ne fournissent aucune grille de lecture, ne sont ni des prédications ni des invites au ralliement.
  La défiance qu'ils inspirent vient d'une erreur répandue : l'art n'empoigne que s'il obéit uniquement à l'instinct et fait litière de tout raisonnement. Méprise qui autorise les faux-monnayeurs en véracité à user et à abuser de cette recette : écrire avec ses tripes. Ce qui signifie chez ces gâte-sauce sans complexe, accomoder un salmigondis d'effusions calculées et d'effets ménagés, assez au goût du jour pour flatter le chaland, assez corsé pour allécher la commère qui somnole en chaque liseur. Les tics tiennent alors lieu d'éthique ; le chantage à l'empathie de précepte. Ces colporteurs d'une littérature-déversoir, tombereau d'éructations ou torrent de geignements, excipent d'un credo imparable : Avant moi le néant, après moi le déluge. De la subversion ils ont la livrée, et qu'on ne s'avise pas de leur dire : "Ô, mon roi ! Votre majesté est mal culotée !".
  Le fait lyrique jaillit souvent d'une source violente, d'un flux de l'obscur où la convulsion, le spasme, l'hallucination, le "tétanos de l'âme", dirait Artaud, conspirent à provoquer des éclats d'écorché. Mais, quand bien même le transcripteur serait soucieux de restituer, dans chacune de ses phrases, l'écho de la vie qui résonne en nous, il doit se garder d'être le pantin de ses émotions, de confondre liberté et relâchement. Il lui appartient d'endiguer les crues verbales, de soumettre ses vocables à plusieurs contraintes.
  René Daumal conseillait au scribe d'opérer une transmutation de l'accidentel, du subjectif, du mécanique, méthode radicale pour atteindre à l'essence de la Parole, c'est-à-dire la Saveur qui, selon les poètes hindous, possède trois vertus : la Suavité, ou fluidité, l'Ardeur, ou embrasement, l'Évidence, soit limpidité de l'eau et lumière du feu. C'est à travers cette alchimie qu'il réussit à convertir le chaos intime en une force d'attraction magnétique rassemblant des individualités aimantées par l'universel."

22/06/2014

La carte postale du jour ...

Si Socrate semble triste dès qu'il refait surface, c'est parce que, venant d'éprouver l'inexistence de son moi, le voilà malgré tout contraint d'incarner son rôle de sage des rues et de ressasser sa formule : Je sais que je ne suis rien.
- Frédéric Schiffter, Le philosophe sans qualités (2006)

etienne daho, alan bennett, chansons de l'innocence retrouvée, la reine des lectrice, proust

Je me souviens du Daho des années 80, celui de Tomber pour la France, d'une variétoche de bonne qualité, toujours estimable, même si c'est bien la première fois que j'achète l'un de ses disques.
Je ne me souviens pas d'avoir vu une pochette d'album plus moche que celle-ci...
Je me souviens aussi d'avoir eu le coup de foudre pour la chanson En surface, entendue sur France Cu' dans sa version acoustique (violons) et en duo avec Dominique A, mais d'avoir été un peu déçu par cet album en dents de scie (et du coup représentatif de la carrière du chanteur français) qu'on dirait conçu pour faire plaisir à tous, quoique bien produit et inventif, et muni de ce titre presque new-wave dont j'apprécie la simplicité efficace de la musique et du texte :

 Je rêvais d’une vie de plumes,
 Ignorais la stèle et l’enclume
 Je balayais mes propres traces
 Que de temps perdu en surface.

Une autre vie passée en surface, celle de la Reine d'Angleterre qui se passionnerait tout soudainement pour la littérature. Fiction cocasse pour un divertissement intelligent, signé de l'écrivain britanique Alan Bennett, citant allégrement les grands noms de la littérature anglaise, mais pas seulement, comme le prouve ce savoureux dialogue de fin d'ouvrage :

- Certains parmi vous ont-ils lu Proust ? demanda la reine en s'adressant à l'ensemble de l'assistance. "Qui ?" murmura un viellard dur d'oreille.
Quelques mains se levèrent mais celle du Premier ministre n'en faisait pas partie. Voyant cela, l'un des plus jeunes membres du gouvernement, qui avait lu La Recherche et s'apprêtait à lever la main, s'abstint de le faire en se disant que cela risquait de lui attirer des ennuis.
 La reine compta les mains qui s'étaient levées, dont la plupart appartenaient à des membres de ses tout premiers gouvernements.
- Huit, neuf... et dix. Ma foi, c'est mieux que rien, mais cela ne m'étonne guère. Si j'avais posé la même question au gouvernement de Mr Macmillan, je suis sûre qu'un douzaine de mains se seraient levées, y compris la sienne. Mais je reconnais que ma remarque n'est pas très fair-play, car je n'avais moi-même pas encore lu Proust à cette époque.
- J'ai lu Trollope, intervint un ancien ministre des Affaires étrangères.
- Je suis enchantée de l'apprendre, dit la reine, mais Trollope n'est pas Proust.
 Le ministre de l'intérieur, qui ne les avait lus ni l'un ni l'autre, acquiesça d'un air convaincu.
- L'ouvrage de Proust est passablement long, même si l'on peut en venir à bout pendant des vacances d'été, à condition bien sûr de renoncer au ski nautique. À la fin du roman, Marcel - le narrateur - s'aperçoit que l'ensemble de sa vie se ramène à bien peu de chose et décide de la racheter en écrivant le livre que le lecteur vient de lire, exposant en cours de route les rouages secrets de la mémoire et du souvenir.
"Pour ce qu'il m'est permis d'en juger, ma propre vie offre sans doute un bilan plus riche que celle de Marcel, mais j'estime comme lui qu'elle mérite d'être rachetée, par l'analyse et la réflexion.
- L'analyse ? dit le Premier ministre.

- Et la réflexion, compléta la reine.
Entrevoyant une plaisanterie qui ne manquerait pas de faire son petit effet à la Chambre des communes, le ministre de l'Intérieur se risqua à intervenir :
- Devons-nous en déduire que Votre Majesté a décidé d'entreprendre ce récit à la suite d'une révélation... Qu'elle aurait eue dans un livre... un livre français, de surcroît... Ha, ha, ha.
 Deux ou trois ricanements lui firent écho dans l'assembleé, mais la reine n'eut pas l'air de se rendre compte q ue le ministre avait voulu plaisanter (sans d'ailleurs y parvenir).
- Non, monsieur le ministre de l'Intérieur. Comme vous le savez sans doute, les livres produisent rarement un effet aussi direct. Ils viennent plutôt confirmer une opinion ou une décision que l'on a déjà prise, parfois sans s'en rendre compte. On cherche dans un livre la confirmation de ses propres convictions. Chaque livre, à tout prendre, porte en lui un autre livre.

15/06/2014

La carte postale du jour ...

"Oh, the rest is silence"
- Shakespeare, Hamlet, Acte 5 scène 2

dimanche 15 juin 2014.jpg

Je me souviens de cette citation - que j'appris être de Sacha Guitry tardivement - qui disait que lorsqu'on vient d'entendre un morceau de Mozart, même le silence qui lui succède est encore de lui, et d'avoir trouvé cela fantastique.
Je me souviens d'avoir rencontré un ami dans le bus le jour où j'ai acheté ce disque, qu'il ne comprenait pas l'utilité d'un album comportant uniquement des plages silencieuses, au point d'en devenir presque nerveux, et moi d'avoir pensé à Socrates qui, peu avant sa mort, apprenant un air de flûte répondit au questionnement pressé de ses adeptes quant à l'utilité de son geste : "à savoir cet air avant de mourir".

Je me souviens de l'utilisation du silence dans la musique de Talk Talk (Spirit of Eden), celle d'Arvo Pärt ou Dead Can Dance, mais j'ai beau chercher dans mes nombreux disques je ne trouve pas d'album comportant une plage silencieuse avec un titre, c'est bien dommage, mais ce Sounds of Silence est là pour combler ce "vide" en compilant des plages de silences tirées d'une trentaine de disques, avec un certain humour d'ailleurs, comme le prouvent les annotations de l'album entièrement vierge du projet The Nothing Record publié en 1978, représenté ici avec un silence de 44 secondes (qu'il faut jouer en 33tours) :

"A record the whole family can enjoy together" ;
"For everyone who hates rock and roll, folk, classical, jazz, country, electronic and blues music" ;
"The perfect gift for your noisy neighbor or roommate" ;
"Great for study or meditation" ;
...

C'est à partir du silence des mots, ou plutôt de l'absence des livres que Krzyzanowski construit son incroyable roman intitulé Le club des tueurs de lettres. Borgésien avant Borgès (ce qui n'est pas sans rappeler l'écrivain fictionnel Hugo Vernier du court roman de Perec, qui comportait dans ses écrits, et à l'avance, ceux de Germain Nouveau, Tristan Corbière ou encore Rimbaud - à part que Krzyzanowski a lui bien existé!), le génial auteur polonais, né à Kiev et qui écrivit en russe dans les années vingt du siècle dernier, signe ici un texte complexe sur la littérature qui pourrait donner le vertige s'il n'était ponctué d'un humour pince-lèvre subtil, et qui nous ramène, après une errance dans le labyrinthe de l'écrit, vers la vie (réelle). Extraordinaire.

"- Asseyez-vous. Vous vous demandez pourquoi il y a sept fauteuils ? Au début, il n'y en avait qu'un. Je venais ici pour converser avec le vide des rayonnages. À ces cavernes de bois noirs je demandais des idées. Patiemment, tous les soirs, je m'enfermais ici en compagnie du silence et du vide et j'attendais. Luisant d'un éclat noir, mortes et hostiles, elles refusaient de me répondre. Et moi, qui avais fini par devenir un dresseur professionnel de mots, je m'en retournais à mon écritoire. Le moment était proche où je devais honorer deux ou trois contrats littéraire et je n'avais rien à écrire. Ô, comme je les haïssais, en ce temps-là, ces gens qui éventraient avec un coupe-papier la livraison fraîchement parue d'une revue littéraire, qui encerclaient de dizaines de milliers d'yeux mon nom martyrisé et traqué ! Un fait insgnifiant me revient à l'esprit : dans la rue, par un froid sibérien, un gamin vend à la criée des lettres dorées pour marquer les bottillons de caoutchouc. Et voilà que l'idée s'impose, ses lettres et les miennes sont vouées au même sort : orner des semelles.
 Oui, j'avais le sentiment que moi-même et ma littérature étions piétinés, privés de sens, et n'eût été la maladie, la situation serait restée sans doute sans remède. Subit et pénible, un mal m'a exclu pour longtemps de toute activité littéraire ; mon inconscient a pu se reposer, gagner du temps et se recharger de sens. Lorsque, encore affaibli et à peine revenu à la réalité, j'ai poussé la porte de cette chambre obscure pour la première fois depuis bien longtemps, je me suis installé dans ce fauteuil et j'ai à nouveau inspecté l'absence de livres, eh bien, figurez-vous que, certes tout bas, ce vide a accepté, d'une voix à peine intelligible, de me parler comme autrefois, en une époque que je croyais irrémédiablement révolue. Comprenez, cela fut pour moi une telle...
 Ses doigst heurtèrent mon épaule et il les retira précipitamment.
- Au demeurant, ni vous ni moi n'avons le loisir de nous livrer à des effusions lyriques. On va venir d'un moment à l'autre. Revenons-en aux faits. Je savais désormais que les idées exigent de l'amour et du silence. Naguère gaspilleur de fantasmes, je les ai amassés en les soustrayant aux regards curieux. Je les ai tous enfermés ici même à clef, et ma bibliothèque invisible a réapparu : fantasme contre fantasme, ouvrage contre ouvrage, exemplaire contre exemplaire, ils ont recommencé à garnir ces rayonnages. Regardez par ici, non, plus à droite, sur la planche du milieu, vous ne voyez rien, n'est-ce pas, tandis que moi... "

14:45 Publié dans Blog, Livre, Musique | Lien permanent | Commentaires (0)

11/06/2014

La carte postale du jour ...

"Le football n'intéresse que les politiciens, les enfants, et les fabricants de ballons."
- Michel Audiard, Le corps de mon ennemi (1976)

blur, damon albarn, elsa boyer, mister, football

Je me souviens bien de n'avoir jamais montré d'intérêt pour Blur et son chanteur insupportable (durant les années de gloire du groupe, celles de la brit-pop, les 90s, n'importe quel journaliste vous le confirmera), non seulement parce que je les considérais comme de la musique d'ados, mais aussi parce que j'ai toujours associé ce genre de musique avec le monde du football, que j'apprécie peu, il est vrai. Je me souviens d'avoir croisé un type avec un t-shirt où il était inscrit "j'aime oasis" et dans son dos "et blur aussi" (ou l'inverse) et de m'être dit qu'il faudrait faire la même chose du genre "j'aime Throbbing Gristle" et au dos "et Whitehouse aussi", ça serait drôle. Je me souviens aussi d'avoir eu du plaisir à écouter un titre de Massive Attack avec Damon Albarn comme chanteur, il y a de cela quelques années, et de m'être ainsi intéressé à son album solo dès l'annonce de sa sortie, il y a quelques temps, d'avoir un peu regretté son côté bon marché au niveau des sonorités électroniques (on est loin du niveau de Thom Yorke par exemple) mais d'avoir trouvé l'ensemble plaisamment mélancolique, correct, ni trop ni trop peu, surtout sur quelques titres, notament ce Everyday robots :

"We're everyday robots in control
Or in the process of being sold
Driving in adjacent cars
'Til you press restart"

Robots journaliers ou hommes-machines, Il se dégage un semblant de mélancolie dans cet excellent roman d'Elsa Boyer dont le protagoniste principal - Mister - est un entraîneur qui se déteste autant qu'il hait le monde autour de lui. Une écriture blanche pour décrire le monde du football - mot qui n'apparaît pas une seule fois de tout le roman, qui n'en est pas vraiment un peut-être -, l'emprise de l'image, de l'argent. Superbe.

"Le staff explique aux joueurs que le sport est mangé par ses images, ne paniquez pas. Nous allons produire des images de vous en série, chaque partie de vous déformée en un millier d'images, ce sera merveilleux, leurs corps démultipliés et transfigurés, immenses, placardés dans les villes, diffusés par les chaînes de télévision, collés sur des milliards de rétines. Leurs images vont assaillir les perceptions, coloniser les rêves. Mister grince des dents, ce discours, il le supporte à peine. Ses images, il faut les garder au plus près de soi, Mister l'a appris au cours de lutte où il aurait pu tout perdre. Il le sait, c'est une folie d'aller risquer son image là où on arrache les coeurs et les têtes à la chaîne. Le staff a recruté un jeune milieu de terrain au visage régulier, un joli lac, ses traits comme calculés et découpés par un programme. Le staff le cajole, lui ajuste sur le corps des gestes et des poses. Mister le regarde, la bouche tourmentée, lancer des passes sans imagination. Il sait que pour survivre aux images il faut glisser sur elles et respirer à fond dans leurs creux. Le staff fait de sa jeune recrue un bloc repérable en plein milieu de l'image. Dressé jambes écartées sur la surface verte, les mains fixées un peu bas sur les hanches, bouche et regard ouverts, le joueur se laisse ballotter d'une image à l'autre. Mister est horrifié par ses joueurs, il n'en revient pas de ces formes humaines si banales, leurs cellules attroupées en agrégats sans intensité. Il les regarde bouger sur la pelouse, se lancer dans des accélérations molles, reprendre leur souffle au mauvais moment. Pas étonnant qu'on arrache aussi facilement leurs images à des corps et des visages aussi vidés d'intensité. Les plus belles images sont celles des grands déserts."

08/06/2014

La carte postale du jour ...

"L'adolescence est comme un cactus"
Anaïs Nin, Une espionne dans la maison de l'amour (1954)

dimanche 8 juin 2014.jpg

Je me souviens d'avoir découvert The Cure dans un lot de cassettes léguées par mon frère bien plus âgé alors que moi j'avais 14 ans à peine, décelant  ainsi, pêle-mêle, la pop avec basse en avant matinée d'électronique de New Order, la new-wave baroque de Siouxsie (suivi en fin de bande de quelques titres des français Baroque Bordello, ça tombait bien), le lyrisme victorien deThe Smiths, mais je me souviens surtout d'avoir à maintes reprises rembobiné la cassette avec The Cure sur la première face, et d'avoir subitement trouvé mon remède aux craintes adolescentes puis d'avoir régulièrement claqué l'argent donné pour acheter des tickets restaurant pour me procurer les disques de ce groupe anglais atypique. Je me souviens de débarquer chez mon médecin avec le maxi 45tours de Boys don't cry ressorti en 1986 et de l'entendre dire avec un regard interrogateur en regardant la pochette du disque : les garçons ne pleurent pas puis de lacher un ah bon? amusé. Je me souviens aussi d'avoir été étonné par le titre Three imaginary boys, qui fait figure d'ovni dans cette compilation des tous premiers titres de The Cure à cause de son évidente mélancolie, notamment dans le texte de Robert Smith quand il chante

"Close my eyes
 And hold so tightly
 Scared of what the morning brings
 Waiting for tomorrow
Never comes
 Deep inside
 The empty feeling
 All the night time leaves me
 Three imaginary boys"

C'est trois filles imaginaires du Havre de 1978 que dépeint Maylis de Kerangal dans ce court mais beau roman rock intitulé Dans les rapides. Trois filles qui ne pleurent pas mais croisent la musique de Blondie et vont, pour un court moment, comme d'autres l'ont fait avant avec Bowie ou Roxy Music, ou après avec The Cure et Joy Division, marcher dans les pas de leur idole d'un moment, ne vivre que pour et par elle. Maylis de Kerangal a écrit un véritable hymne à la jeunesse, dans une langue puissante et très imagée, c'est le New York fin septante, celui du mythique CBGB's, une époque en état de siège où l'on croise les Ramones, Modern Lovers, mais aussi Kate Bush, qui supplantera peu à peu l'influence de Blondie, les "lignes parallèles" se mueront en voies divergentes ; tout cela est si bien (d)écrit qu'on verse facilement dans la nostalgie de sa propre adolescence, avec un certain plaisir...

"Puisque nous avons peur - nous ne nous racontons pas d'histoires : nées de la dernière pluie, nous sommes en état d'alerte permanent. De ce côté-ci, on dit que c'est sombre et chatoyant, peuplé de jeunes types rageurs et goguenards, de junkies romantiques, de dandys trash, de crétins, de petites frappes frustes et électriques, d'abominables petits poseurs bidons, de chiens fous, de macs qui sniffent la bonne pioche et se pourlèchent les babines devant cette jeunesse qui ne respecte rien, irrévérencieuse, jusqu'au-boutiste, tellement vivante, par là ça chante sans voix et sans solfège, à toute allure, des trucs binaires ultra-primaires, par là ça sent la sueur et l'animal, la drogue, l'alcool, la violence et le sexe, par là ça se fout du monde mais ça s'y plante au milieu pour le faire savoir. Une mythologie gonflée de bière qui reconduit la toute-puissance virile de jeunes mâles et encolle nos doigts tel un sparadrap indifférent aux secousses. Ce n'est pas la petite maison dans la prairie, pas un endroit pour fifilles, on est prévenues, on en rigole. À l'automne 1978, nous pénétrons la terre rock via la canyon Blondie avec la fébrilité naïve d'un orpailleur tamisant les rapides. Quinze ans ai-je dit, bientôt seize, il est temps."