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this mortal coil

  • La carte postale du jour...

    "Les symphonies ne seront pas vendues. Je ne m'adresserais pas à un éditeur, qui ferait sur elles de l'odieuse réclame, et qui en souillerait la première page avec son nom indifférent. Je les ferais imprimer à mes frais, in-8°, sur papier de luxe, en grands caractères elzéviriens penchés, et le tirage sera de cent exemplaires (...) Pas un exemplaire ne sera mis dans le commerce ; pas un surtout ne sera envoyé aux critiques..."

    - Pierre Louÿs, Journal intime (avril 1890)

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    Parfois je n'ai pas envie d'écrire ; les œuvres parlent d'elles-mêmes dit-on ; je repense à "Bobi" Bazlen, à Trieste et au Stade de Wimbledon adapté au cinéma par Mathieu Amalric où, à la fin du film, Ljuba, vieille dame et grande lectrice qui perd la vue, déclare que seul celui qui n'écrit pas peut se permettre de juger correctement l'écrit ; dans un autre film, celui d'Eugène Green, Le pont des arts, une jeune femme déclare (plus ou moins - je récite de mémoire...) qu'André Breton fut un grand écrivain ; ce à quoi son interlocuteur - un jeune étudiant - répond que s'il avait moins écrit, son œuvre n'en aurait été que meilleure.

    Less is more, écrivait le poète Robert Browning en 1855 déjà... Ainsi Song to the siren de This Mortal Coil (utilisé dans un très beau roman de Cécile Wajsbrot, Totale éclipse) et le petit essai Pour la littérature de Cécile Wajsbrot (again) se passeront de commentaires.

    Reste une pensée pour Marc Dachy qui nous a quitté mercredi dernier et qui avait utilisé, pour son dernier livre, une partie de cette phrase tirée d'une lettre datant de 1917 et adressée par Tristan Tzara à Picabia "Je m’imagine que l’idiotie est partout la même puisqu’il y a partout des journalistes."

     

     

     

  • La carte postale du jour ...

    "Pour être poète, il faut avoir du temps : bien des heures de solitude, seul moyen pour que quelque chose se forme, vice, liberté, pour donner style au chaos."

    - Pasolini, La religion de mon temps (1958)

    Linda Lê, cindytalk, gordon sharp, au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau, this mortal coil

    Je me souviens d'avoir découvert la voix magique de Gordon Sharp sur le titre Kangaroo qui se trouvait sur le premier album du projet This Mortal Coil.
    Je me souviens avec beaucoup d'émotions de voir débarquer Gordon Sharp dans le magasin de disques où je travaillais, à Genève, en 1991, puis de l'avoir retrouvé avec plaisir en 2009 quand j'ai fait passer Cindytalk à l'Usine avec Blind Cave Salamander.
    Je me souviens avoir souvent pensé qu'il y avait une forme d'injustice au fait qu'un groupe aussi curieux, avec une voix si merveilleuse et une attitude aussi radicale, n'ait jamais obtenu plus d'attention du public, puis, parallèlement, je suis satisfait que Cindytalk reste un secret bien gardé, surtout cet album (vibrant hommage à William Blake, Pasolini, Artaud et quelques autres solitaires), et particulièrement lorsque j'écoute ce lancinant A song of changes et ses paroles...

    Dreamtime with some device
    Measureless time in pain
    Measureless time with shadow fall
    Measureless time in soul

    What's will be in the last racing
    Even my heart of everything
    Everything that is

    Il en est peut-être de même avec Linda Lê, grande voix de la littérature contemporaine, mais bien peu connue finalement. D'ailleurs qui se rappelle encore qu'elle fut dans le quatuor de finalistes au Goncourt 2012 avec Patrick Deville, Joël Dicker et Jérôme Ferrari ?
    Ce livre métalittéraire paru en 2009 et qui résonne comme un hommage à son éditeur Christian Bourgois (décédé deux ans plus tôt), comporte de beaux portraits d'écrivains comme Robert Walser, Louis-René des Forêts, Thomas Landolfi, Osamu Dazai ou encore Stig Dagerman. Linda Lê ne mache pas ses mots, et je suis toujours épaté par son érudition, elle sait me conforter dans mes positions, tout en me secouant habilement.

      Une certaine suspicion pèse sur ceux qui, en tricotant les mailles d'un ouvrage dit de fiction ou plutôt de friction, théâtre de luttes entre leurs différents moi - latents, hypothétiques, voire haïssables -, conservent une distance critique vis-à-vis de leur production. Ils ne vont pas jusqu'à la dénigrer, car ce ne serait qu'un piètre stratagème pour dissuader d'éventuels censeurs, sans être plus au clair avec eux-mêmes. Mais ils sèment de-ci et de-là des indices, propres à éclairer leur jeux, dans des textes qui ne fournissent aucune grille de lecture, ne sont ni des prédications ni des invites au ralliement.
      La défiance qu'ils inspirent vient d'une erreur répandue : l'art n'empoigne que s'il obéit uniquement à l'instinct et fait litière de tout raisonnement. Méprise qui autorise les faux-monnayeurs en véracité à user et à abuser de cette recette : écrire avec ses tripes. Ce qui signifie chez ces gâte-sauce sans complexe, accomoder un salmigondis d'effusions calculées et d'effets ménagés, assez au goût du jour pour flatter le chaland, assez corsé pour allécher la commère qui somnole en chaque liseur. Les tics tiennent alors lieu d'éthique ; le chantage à l'empathie de précepte. Ces colporteurs d'une littérature-déversoir, tombereau d'éructations ou torrent de geignements, excipent d'un credo imparable : Avant moi le néant, après moi le déluge. De la subversion ils ont la livrée, et qu'on ne s'avise pas de leur dire : "Ô, mon roi ! Votre majesté est mal culotée !".
      Le fait lyrique jaillit souvent d'une source violente, d'un flux de l'obscur où la convulsion, le spasme, l'hallucination, le "tétanos de l'âme", dirait Artaud, conspirent à provoquer des éclats d'écorché. Mais, quand bien même le transcripteur serait soucieux de restituer, dans chacune de ses phrases, l'écho de la vie qui résonne en nous, il doit se garder d'être le pantin de ses émotions, de confondre liberté et relâchement. Il lui appartient d'endiguer les crues verbales, de soumettre ses vocables à plusieurs contraintes.
      René Daumal conseillait au scribe d'opérer une transmutation de l'accidentel, du subjectif, du mécanique, méthode radicale pour atteindre à l'essence de la Parole, c'est-à-dire la Saveur qui, selon les poètes hindous, possède trois vertus : la Suavité, ou fluidité, l'Ardeur, ou embrasement, l'Évidence, soit limpidité de l'eau et lumière du feu. C'est à travers cette alchimie qu'il réussit à convertir le chaos intime en une force d'attraction magnétique rassemblant des individualités aimantées par l'universel."

  • La carte postale du jour ...

    "La solitude ne m'est pas donnée, je la gagne. Je suis conduit vers elle par un souci de beauté. J'y veux me définir, délimiter mes contours, sortir de la confusion, m'ordonner." - Jean Genet, Journal d'un voleur (1949)

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    Je me souviens d'avoir mis un certain temps à comprendre que les albums de This Mortal Coil étaient en fait composés, pour une bonne partie, de reprises, et d'avoir associé ainsi pendant quelques années la chanson Song to the siren aux Cocteau Twins, alors que c'est un titre originalement composé par Tim Buckley, et Alone à This Mortal Coil alors qu'elle était de Colin Newman. Je me souviens quelle satisfaction j'ai eu quand j'ai retrouvé le nom de Colin Newman comme producteur des disques de Minimal Compact, Virgin Prunes ou encore Alain Bashung, d'avoir soudainement une nouvelle idole à ranger dans mon panthéon de musiciens et producteurs de génie. Je me souviens aussi d'avoir discuté longuement avec un ami fanatique de musique comme moi, par une belle soirée d'été du milieu des années 90, de toutes ces chansons fantastiques perdues sur des albums parfois moyens, et d'avoir évoqué Alone de Colin Newman, et m'être vaguement remémoré son texte

    "Alone, with too much generosity, A theatre mask of hostility attracts, Assaults occur, infrequently, And those who come, to conquer? Need strength, But damage accumulates, Still moving him to tears, Retained a sense of humour"

    J'ai retrouvé un peu de cette atmosphere, de cette force tranquille, de cette inquiétante étrangeté, dans le petit livre de Michael Ferrier qui évoque aussi des formes de solitude, le fait d'être exclu non pas dehors, mais en dedans. Kizu, en japonais, désigne en effet la fissure, mais aussi le trouble de l'âme :

    "Étrangement, je ne peux comparer ce vertige éprouver à côtoyer les lignes de l'abîme qu'à l'état amoureux, quand quelqu'un vous entre dans la peau et, quels que soient vos efforts et l'indifférence que cet être vous témoigne, n'en sortira pas. Les tentatives de ma raison ne pouvait rien contre le lent envahissement qui se propageait à tous les gestes de mon existence : dans le train, le métro, dans la rue, je pensais à elle. Au moindre évènement de ma vie quotidienne, elle se trouvait mêlée immédiatement et, même lorsque je l'oubliais pour quelques instants, je savais que c'était pour y mieux repenser quelques minutes après, qu'elle reviendrait plus forte, mieux armée, que je n'avais en fait cessé de songer à elle - sournoisement - que pour mieux la retrouver, plus fraîche, plus belle, plus noire. Je ne pouvais aller nulle part sans que son souvenir me hante, sa douleur et sa douceur formaient un fond indifférencié qui poussait chaque jour un peu plus loin son empire. Elle s'était logée au plus profond, m'accompagnait comme une ombre radieuse. La fêlure était en moi, elle ne me lâchait pas."

  • La carte postale du jour ...

     

    "Aimer vous condamne à la solitude." - Virginia Woolf, Mrs Dalloway (1925)

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    Intimement lié au label indépendant 4ad durant les années 80, The Wolfgang Press n'aura jamais percé, profitant peu du succès des groupes Cocteau Twins, This Mortal Coil et de Dead Can Dance, refusant le traitement arty du graphiste maison pour leurs propres productions ; ils restèrent ainsi à part, dans l'ombre, vendant peu, aujourd'hui complètement oublié. Et pourtant, s'il fallait retenir une chanson de cette première décade du label 4ad ce serait bien "Cut the tree" des Wolfgang Press, titre se trouvant sur la superbe compilation Lonely is an eyesore, où Mick Allen chante de sa voix de crooner gothique qui n'est pas sans rappeler Nick Cave ou encore Simon Huw Jones, "My face is history, it’s never forgiven me, I didn’t say that I was sound, I wouldn’t say that I was round, I couldn’t help but walk on two legs, I couldn’t help but walk with two eyes, I found that I was beckoned, never to be seen again, I see the man I want to be, his name is purity, He’s walking free, He’s walking free".

    Et pour rester dans l'esprit de 4ad, quoi de mieux que de lire cet énorme pavé signé Martin Aston intitulé "Facing the other way - The story of 4ad", véritable bible pour les amateurs du label super-esthétique et de son mentor Ivo Watts-Russell, de son graphiste génial Vaughan Oliver, de ses photographes trop souvent oubliés Chriss Bigg et Nigel Grierson, de ses groupes bien sûr, mais aussi de ses influences diverses, de Joy Division à Andrei Tarkovsky, et surtout de son rendez-vous manqué avec David Lynch, relaté à plusieurs reprises dans ce livre, comme une blessure qui n'arrive pas à cicatriser :

    "When David Lynch unexpectedly requested permission to use the song* - as well as Guthrie and Fraser** - in the anticipated prom scene to Blue Velvet, Ivo informed the pair about the offer. "I said that if they didn't like the idea, I wouldn't take it further. But they said "Yes, absolutely". I pleaded my case to the lawyers for Buckley's estate, saying it would give Tim's music exposure, but they didn't give a fuck about art, they just wanted their $20,000. I was heartbroken. In the end, the prom scene wasn't in the film either.""


    * La reprise de Tim Buckley par This Mortal Coil : Song to the siren
    ** Cocteau Twins