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25/12/2014

La carte postale du jour...

"Certains spectacles m'affligent encore. D'autres, non. Certaines morts. D'autres, non. J'ai l'air d'être au bord du sanglot, mais rien ne vient. Il faut que j'aille chez le régleur de larmes."
- Antoine Volodine, Des Anges Mineurs

 

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Je me souviens d'avoir d'abord eu un avant-goût de cet album de Current 93 avec le split 45tours sorti début 2000, composé pour une face de la superbe chanson Immortal Bird, et de l'autre - le but d'un "split" (et comme son nom l'indique bien en anglais) étant de proposer au moins un groupe différent par face - du non moins beau Cripple And The Starfish d'Antony and the Johnsons ; puis, lorsque l'album Sleep Has His House fut publié, j'eus la chance d'inviter son créateur, David Tibet, à se produire en Suisse, demande cautionnée par le duo Sorrow - Rose McDowell et Robert Lee -, invités l'année précédente, qui conseillèrent vivement à David et son collaborateur de génie Michael Cashmore de venir se produire dans mon cycle de soirées "folk noir" qui avait lieu annuellement dans la salle des Chevaliers du château de Grandson, près d'Yverdon ; après l'accord du chanteur, et dès le 1er juin 2000, je mis en vente 140 billets qui trouvèrent preneur en à peine deux jours (un couple new-yorkais comptait même faire le voyage pour ce concert!), puis le temps passa tranquillement, sans nouvelles de Current 93, jusqu'à fin août et un mail de la petite amie de David à cette époque, la sympathique Andria Degens (l'ancienne secrétaire de Nick Cave à ce qu'on m'avait laissé entendre, musicienne aussi), qui m'informa que le chanteur se trouvait entre la vie et la mort après une hémorragie due à une crise d'appendicite aiguë (David habitait seul avec des dizaines de chats, sans téléphone, son corps fut ainsi découvert deux jours après la crise...). Il a heureusement survécu, le concert n'a jamais eu lieu (merci à Backworld d'avoir accepté de prendre le relai dans l'urgence - super concert!), mais chaque fois que j'écoute ce disque (dédié au père de David mort cette année-là), je repense toujours à ce moment étrange, comme si l'année 2000 n'avait été que la succession d'une joie immense et d'une détresse abyssale...
Je me souviens bien d'avoir toujours lu intensément les notes figurant dans les livrets accompagnant les disques de Current 93, toujours surpris de la longueur de ses textes, mais aussi de ses remerciements, toujours riches en personnalités que j'adorais particulièrement à cette époque, et qui furent parfois des collaborateurs du groupe, ça me donnait l'impression de pouvoir mettre la musique en contexte, et même d'en avoir en quelque sorte la recette.
Je me souviens aussi d'être revenu vers Sleep Has His House lorsque j'entendis la reprise d'Immortal Bird par le groupe Leisur Hive (collaborateur de Cindytalk en concert), puis à cause du succès d'Antony en 2005 (j'ai profité pour faire quelques sous en revendant mon 45tours limité), et décidément - j'adore cet album, son harmonium à la Nico, son ambiance triste et étrange à la Coil (je crois y entendre parfois des échos de leur chanson Ostia, the death of Pasolini), son texte beau et énigmatique....

"What drives us on?
 What drives us on?

 I left something of myself in you
 Fourscore, twenty, thirty
 In your body and in your flesh
 In your vault of skin
 I was nothing for you
 But the shadow of another love
 That one day for you
 Would shift the skies
 To pastures blue
 Streaked with passing and loss
 Tortoise green in my eyes
 From the moss of my past
 You arise"

Très récemment j'ai lu un texte de David Bosc qui explique "qu'il y a sans doute un peu de ruse à choisir un grand personnage, une figure de l'Histoire, pour ne parler en définitive que de ce nous aimons chez le premier venu". C'est un peu ce qui se passe avec ce livre d'Henri Raczymow dont je découvre ainsi les écrits pour la première fois. Notre cher Marcel est mort ce soir relève de ce que l'on appelle une fiction biographique, qui décrit avec soin et de nombreux détails - et un certain humour -, les derniers mois de Proust, comme l'avaient fait avant lui Jean Echenoz et son excellent Ravel, ou David Bosc et sa Claire Fontaine, nous éclairant lui sur les dernières années de Courbet en Suisse Romande. C'est donc un Proust souffrant que l'auteur nous dépeint, un écrivain fatigué, hanté par son œuvre, maniaque aussi, qui fustige son éditeur, Gaston Gallimard, car on ne trouve pas son livre en devanture des librairies, jalouse les ventes supérieures d'autres auteurs de la NFR, entretient un jeune amant insupportable, et, surtout, un Proust qui a une peur désarmante de ne pas pouvoir finir son grand livre à temps... alors oui, ça sent la poussière et la sueur de l'homme malade, ça tousse et ça râle dans ce petit livre, Henri Raczymow ne choisit pas de rendre Proust plus proche de nous bien qu'il nous fasse pénétrer dans l'intimité de sa chambre et la cathédrale de son esprit, non, il nous le rend comme il est : une véritable icône littéraire, et c'est bien.

"En attendant, loger au Ritz ? Trop bruyant. On entend les téléphonages, l'eau des bains couler, les coliques des uns, les pipis des autres. Jacques Porel lui propose un appartement au quatrième étage de l'hôtel particulier de sa mère, 8 bis, rue Laurent-Pichat, près de l'avenue Foch, non loin du Bois hélas, d'où rhume et fièvre des foins à la clé. L'actrice occupe le deuxième étage, son fils chéri le troisième avec sa jeune épouse et leur bébé âgé de quelques mois ; le quatrième est en principe réservé à la fille, Germaine, mais celle-ci en Amérique, le voici disponible. Un hideux meublé, mais c'est en attendant mieux. Cet appartement se révèle au moins aussi bruyant que le Ritz, en moins confortable, et tout aussi cher. Là aussi, les cloisons semblent minces. Les voisins font l'amour tous les jours avec une frénésie dont Proust est jaloux. La première fois, il a cru à un assassinat. Mais il a dû se rendre à l'évidence. Il aurait préféré, tout compte fait, un assassinat. C'est toujours embêtant d'être exclu d'un bonheur."

 

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