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05/01/2016

La carte postale du jour...

"...là où la légèreté nous est donnée, la gravité ne manque pas."

- Maurice Blanchot

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Je me souviens de mettre les pieds chez Sounds comme presque toutes les semaines, ça doit être l'été 1990, un bel après-midi d'ailleurs, il fait beau c'est sûr, et comme toujours j'ai l'impression de pénétrer dans une grotte où le disquaire se cache derrière un comptoir qui me paraît disproportionné par rapport à la taille du lieu, comptoir qui laisse à peine entrapercevoir la tête de Jean-Marie, et là - avant même de prononcer le salut habituel - je reconnais cette voix qui m'est chère, celle de Peter Murphy, mais la chanson m'est inconnue, c'est Cuts you up, et je me sens comme sur un bateau ivre - il me faut ce disque.

Je me souviens bien d'être allé voir un concert de Peter Murphy, cet ancien leader de Bauhaus, ce vrai dandy aux fausses poses de Bowie, c'était à la Salle du Faubourg, l'automne de la même année, mais d'avoir été un peu déçu - trop pop, trop propre peut-être ?

Je me souviens aussi qu'avec le temps j'ai délaissé l'album Deep pour ce maxi composé de deux versions de Cuts you up et sa mélodie aguicheuse dont je ne me suis jamais lassé ainsi qu'une version alternative de la très belle ballade A strange kind of love, qui reste à ce jour mon titre favori de Peter Murphy.

 

A strange kind of love
A strange kind of feeling
Swims through your eyes
And like the doors
To a wide vast dominion
They open to your prize

This is no terror ground
Or place for the rage
No broken hearts
White wash lies
Just a taste for the truth
Perfect taste choice and meaning
A look into your eyes

Blind to the gemstone alone
A smile from a frown circles round
Should he stay or should he go
Let him shout a rage so strong
A rage that knows no right or wrong
And take a little piece of you

There is no middle ground
Or that's how it seems
For us to walk or to take
Instead we tumble down
Either side left or right
To love or to hate

https://www.youtube.com/watch?v=y3Cy7B9x0qk

 

Si David Bosc déclare qu'il aime animer les choses anciennes, celles qu'on n'invente pas, à la faveur d'une brume de fiction - ce qu'il avait précédemment fait pour Claire Fontaine, son roman sur les dernières années de Courbet -, l'écrivain procède ici presque à l'inverse : il utilise un fait divers, un visage entraperçu dans le carnet d'un poète, pour inventer une chose nouvelle qui se déploie en toute liberté - cette chose est bien sûr ce beau roman dont le titre est tiré d'un poème de Mandelstam : Mourir et puis sauter sur son cheval. Pour ne pas gâcher une lecture qui a besoin autant d'attention que de virginité, il ne faudrait presque rien savoir de plus et ne plus rien dire ni écrire ; mais j'ajouterais quand même pour guider le curieux vers ce livre,  que celui-ci m'évoque la Métamorphose de Kafka ainsi que, moins connu - malheureusement -, le magnifique Gorgô de Claude Louis-Combet ; animalité et sensualité ; appétit de vivre, frénésie de liberté, besoin d'art et d'amour jusqu'à ce que l'aventure tourne à la dévoration... Car ce livre possède à la fois la gravité de la bonne littérature et la légèreté qui lui permet de s'envoler vers les sommets. Voilà, il faut le lire, maintenant.

Extrait de Mourir et puis sauter sur son cheval, de David Bosc (publié aux éditions Verdier) : 

"À l'aube, les arroseuses mouillent la poussière des rues ; elle reviendra avant midi cet empêchement de voir et de respirer que l'on croyait à demeure chez les porteurs de babouches et de sombrero. Poudre de briques, plâtre des murs et des plafonds ; on dit que trois cent mille bombes sont tombées sur la ville.

 Un gamin d'une quinzaine d'années est assis dans la vitrine crevée d'un marchand de livres d'occasion. Le bâtiment menace ruine, il a perdu son toit et son dernier étage, les occupants ont été évacués. Dans son costume de laine, avec une cravate qui ressemble à la ceinture d'un vieux peignoir, le bonhomme est en pleine lecture. Il a le pied sur une pile bien ordonnée - son premier choix - tandis que tous les autres livres, au sol et jusque sur le trottoir, s'étalent, se chevauchent et font les écailles d'un dragon terrassé. Il y a là comme une sécession et la guerre s'en trouve repoussée à mille lieues, au diable.

 - Dis, c'est un miroir ou un trou de serrure ?

 - Hein ?

 - Dans ton bouquin, tu regardes vivre les autres ou tu ne vois partout que toi ?"

25/12/2014

La carte postale du jour...

"Certains spectacles m'affligent encore. D'autres, non. Certaines morts. D'autres, non. J'ai l'air d'être au bord du sanglot, mais rien ne vient. Il faut que j'aille chez le régleur de larmes."
- Antoine Volodine, Des Anges Mineurs

 

jeudi 25 décembre 2014.jpg

 

Je me souviens d'avoir d'abord eu un avant-goût de cet album de Current 93 avec le split 45tours sorti début 2000, composé pour une face de la superbe chanson Immortal Bird, et de l'autre - le but d'un "split" (et comme son nom l'indique bien en anglais) étant de proposer au moins un groupe différent par face - du non moins beau Cripple And The Starfish d'Antony and the Johnsons ; puis, lorsque l'album Sleep Has His House fut publié, j'eus la chance d'inviter son créateur, David Tibet, à se produire en Suisse, demande cautionnée par le duo Sorrow - Rose McDowell et Robert Lee -, invités l'année précédente, qui conseillèrent vivement à David et son collaborateur de génie Michael Cashmore de venir se produire dans mon cycle de soirées "folk noir" qui avait lieu annuellement dans la salle des Chevaliers du château de Grandson, près d'Yverdon ; après l'accord du chanteur, et dès le 1er juin 2000, je mis en vente 140 billets qui trouvèrent preneur en à peine deux jours (un couple new-yorkais comptait même faire le voyage pour ce concert!), puis le temps passa tranquillement, sans nouvelles de Current 93, jusqu'à fin août et un mail de la petite amie de David à cette époque, la sympathique Andria Degens (l'ancienne secrétaire de Nick Cave à ce qu'on m'avait laissé entendre, musicienne aussi), qui m'informa que le chanteur se trouvait entre la vie et la mort après une hémorragie due à une crise d'appendicite aiguë (David habitait seul avec des dizaines de chats, sans téléphone, son corps fut ainsi découvert deux jours après la crise...). Il a heureusement survécu, le concert n'a jamais eu lieu (merci à Backworld d'avoir accepté de prendre le relai dans l'urgence - super concert!), mais chaque fois que j'écoute ce disque (dédié au père de David mort cette année-là), je repense toujours à ce moment étrange, comme si l'année 2000 n'avait été que la succession d'une joie immense et d'une détresse abyssale...
Je me souviens bien d'avoir toujours lu intensément les notes figurant dans les livrets accompagnant les disques de Current 93, toujours surpris de la longueur de ses textes, mais aussi de ses remerciements, toujours riches en personnalités que j'adorais particulièrement à cette époque, et qui furent parfois des collaborateurs du groupe, ça me donnait l'impression de pouvoir mettre la musique en contexte, et même d'en avoir en quelque sorte la recette.
Je me souviens aussi d'être revenu vers Sleep Has His House lorsque j'entendis la reprise d'Immortal Bird par le groupe Leisur Hive (collaborateur de Cindytalk en concert), puis à cause du succès d'Antony en 2005 (j'ai profité pour faire quelques sous en revendant mon 45tours limité), et décidément - j'adore cet album, son harmonium à la Nico, son ambiance triste et étrange à la Coil (je crois y entendre parfois des échos de leur chanson Ostia, the death of Pasolini), son texte beau et énigmatique....

"What drives us on?
 What drives us on?

 I left something of myself in you
 Fourscore, twenty, thirty
 In your body and in your flesh
 In your vault of skin
 I was nothing for you
 But the shadow of another love
 That one day for you
 Would shift the skies
 To pastures blue
 Streaked with passing and loss
 Tortoise green in my eyes
 From the moss of my past
 You arise"

Très récemment j'ai lu un texte de David Bosc qui explique "qu'il y a sans doute un peu de ruse à choisir un grand personnage, une figure de l'Histoire, pour ne parler en définitive que de ce nous aimons chez le premier venu". C'est un peu ce qui se passe avec ce livre d'Henri Raczymow dont je découvre ainsi les écrits pour la première fois. Notre cher Marcel est mort ce soir relève de ce que l'on appelle une fiction biographique, qui décrit avec soin et de nombreux détails - et un certain humour -, les derniers mois de Proust, comme l'avaient fait avant lui Jean Echenoz et son excellent Ravel, ou David Bosc et sa Claire Fontaine, nous éclairant lui sur les dernières années de Courbet en Suisse Romande. C'est donc un Proust souffrant que l'auteur nous dépeint, un écrivain fatigué, hanté par son œuvre, maniaque aussi, qui fustige son éditeur, Gaston Gallimard, car on ne trouve pas son livre en devanture des librairies, jalouse les ventes supérieures d'autres auteurs de la NFR, entretient un jeune amant insupportable, et, surtout, un Proust qui a une peur désarmante de ne pas pouvoir finir son grand livre à temps... alors oui, ça sent la poussière et la sueur de l'homme malade, ça tousse et ça râle dans ce petit livre, Henri Raczymow ne choisit pas de rendre Proust plus proche de nous bien qu'il nous fasse pénétrer dans l'intimité de sa chambre et la cathédrale de son esprit, non, il nous le rend comme il est : une véritable icône littéraire, et c'est bien.

"En attendant, loger au Ritz ? Trop bruyant. On entend les téléphonages, l'eau des bains couler, les coliques des uns, les pipis des autres. Jacques Porel lui propose un appartement au quatrième étage de l'hôtel particulier de sa mère, 8 bis, rue Laurent-Pichat, près de l'avenue Foch, non loin du Bois hélas, d'où rhume et fièvre des foins à la clé. L'actrice occupe le deuxième étage, son fils chéri le troisième avec sa jeune épouse et leur bébé âgé de quelques mois ; le quatrième est en principe réservé à la fille, Germaine, mais celle-ci en Amérique, le voici disponible. Un hideux meublé, mais c'est en attendant mieux. Cet appartement se révèle au moins aussi bruyant que le Ritz, en moins confortable, et tout aussi cher. Là aussi, les cloisons semblent minces. Les voisins font l'amour tous les jours avec une frénésie dont Proust est jaloux. La première fois, il a cru à un assassinat. Mais il a dû se rendre à l'évidence. Il aurait préféré, tout compte fait, un assassinat. C'est toujours embêtant d'être exclu d'un bonheur."