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16/10/2016

La carte postale du jour...

"L'amour n'a point d'âge ; il est toujours naissant. Les poètes nous l'on dit : c'est pour cela qu'ils nous le présentent comme un enfant. Mais sans lui rien demander, nous le sentons."
- Blaise Pascal, Discours sur les passions de l'amour (1652-1653)
 

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Je me souviens qu'il y a quelques années, alors que j'étais invité chez les parents d'Annick, j'ai été très étonné de découvrir, accroché sur la porte de sa chambre d'enfant, le même portrait de Fille en pleurs que je connaissais de l'album de Current 93 All the pretty little horses, et que cela m'a poussé à enquêter sur le peintre, qui s'est avéré être Giovanni Bragolin (1911-1981), auteur de plus d'une centaine de portraits d'enfants en pleurs - étonnant.
 
Je me souviens bien d'avoir pensé, au mitan des années 90, que nous vivions une époque aussi curieuse qu'intéressante et avec tellement de bons disques : ceux de Current 93, Sol Invictus (In the rain), Death In June (Roseclouds of holocaust), Martyn Bates (Mystery seas), Shock Headed Peters (Tendercide), Nature & Organisation (Beauty reaps the blood of solitude), Sorrow (Under The Yew Possessed), Cindytalk (Wappinschaw), The Legendary Pink Dots (9 Lives To Wonder), et beaucoup d'autres encore, dont certains se sont retrouvés dans le bon et beau livre de David Keenan intitulé England's hidden reverse, que j'ai d'ailleurs relu avec plaisir ces derniers jours, pour accompagner la sortie du livre de photos de Ruth Bayer (Skipping to Armageddon).
 
Je me souviens aussi que c'est sur l'album All the little pretty horses que Current 93 est à son zénith, et particulièrement le titre Frolic, ses voix d'enfants, sa ritournelle entêtante et son magnifique texte, transcription d'un rêve (ou plutôt d'un cauchemar) fait par David Tibet, unique membre d'un groupe où transitèrent de nombreux musiciens dont le génial Michael Cashmore.
 
https://www.youtube.com/watch?v=6nSdkrg09A8
 
Le livre de Ruth Bayer permet de revenir sur une scène incroyablement prolifique dans les années 80/90, en Angleterre principalement, avec comme pivot central la personnalité charismatique, et donc très attachante, de David Michael Bunting, plus connu chez les mélomanes sous le sobriquet de David Tibet (il avait été surnommé ainsi, je crois m'en souvenir, parce qu'il écoutait toujours des cassettes de musique sacrée tibétaine alors qu'il squattait, dans les années 80, en compagnie de Douglas Pearce, qui s'était alors exclamé avec exaspération "oh, no, not tibet again!", ce qui décida de son surnom). Avec comme point de départ la célèbre photographie réalisée pour la pochette de l'album de Current 93 Earth covers earth, en 1987, et qui est la reproduction de celle du groupe hippie The Incredible String Band (voir leur album The Hangman's beautifull daughter de 1968), aux sessions plutôt comiques de 1994 avec Michael Cashmore et Steven Stapleton pour le merveilleux album Of Ruine Or Some Blazing Starre, sans oublier celles de 1990 où David Tibet est bras dessus bras dessous avec Marc Almond, ce livre montre à quel point David Tibet fut un aimant pour les musiciens les plus extravagants, les entités les plus singulières, incluant - pour ne citer que l'album All the little pretty horses - John Balance, de Coil, venu dire une phrase dans l'introduction ("Why can't we all just walk away"), ainsi que Nick Cave qui vient clore le disque en reprenant la comptine qui donne son nom à l'album et récite ensuite un court passage des Pensées de Pascal sur un fond liturgique (le texte s'y prête... "Jésus est dans un jardin (...) / Il souffre cette peine et cet abandon dans l’horreur de la nuit). Loin des photographies qui font des rock stars des icônes intouchables, les photos de Ruth Bayer sont naturelles, parfois naïves, captant l'instant présent dans toute sa fragilité, usant au fil des années du noir et blanc comme de la couleur, sans logique ni but précis, permettant ainsi de découvrir James Blackshaw ou Douglas Pearce dans toute leur authenticité : le premier posant malhabile dans le jardin de sa maison à Hastings (en 2015), le second avec son allure sérieuse et martiale dans le cimetière de Brookwood (en 1987) - deux périodes, deux attitudes, mais une même musique, celle de Current 93, qui n'a, en plus de trente ans d'activité, jamais cessé d'évoluer tout en restant un projet alliant trouble et attirance, ne serait-ce que pour les textes de David Tibet, qui, pour certains disques, sont aussi longs qu'un roman (de quoi gagner le Nobel de littérature, ah ah).
 
Extrait de Skipping the armageddon, de Ruth Bayer (publié chez Strange Attractor Press) :
 
"Mass media priorities being what they are, the essential worth of a book of Ruth Bayer's photographs has only now been recognised, almost thirsty years after I first picked up Current 93's Happy Birthday Pigface Christus in an import record shop and marvelled at the arcane power of the portrait on the back. At the time, I imagined the photographer as an imperious Germanic maiden, perhaps ressembling Nico but dessed in pagan raiment, her hais in exotic braids if it was not hanging down to her thights. I imagined her holding up her camera with solemn hauteur, as if it were a chalice or a crucifix. While I wa swriting this foreword, Ruth (who I still haven't met) emailed me a photo taken by someone else, of her "snapping away" during the Earth Covers Earth session on Hampstead Heath. A compact woman she was, lithely leaping about, dressed for the labour of her craft. Knowing this doens't diminish the potency of her images for me. It only makes them more admirabe, more mysterious. Like mushc of the music made by artists who've trusted her tor eflect their mercurial spirits, Bayer's pictures are magic.
- Michael Faber."

25/12/2014

La carte postale du jour...

"Certains spectacles m'affligent encore. D'autres, non. Certaines morts. D'autres, non. J'ai l'air d'être au bord du sanglot, mais rien ne vient. Il faut que j'aille chez le régleur de larmes."
- Antoine Volodine, Des Anges Mineurs

 

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Je me souviens d'avoir d'abord eu un avant-goût de cet album de Current 93 avec le split 45tours sorti début 2000, composé pour une face de la superbe chanson Immortal Bird, et de l'autre - le but d'un "split" (et comme son nom l'indique bien en anglais) étant de proposer au moins un groupe différent par face - du non moins beau Cripple And The Starfish d'Antony and the Johnsons ; puis, lorsque l'album Sleep Has His House fut publié, j'eus la chance d'inviter son créateur, David Tibet, à se produire en Suisse, demande cautionnée par le duo Sorrow - Rose McDowell et Robert Lee -, invités l'année précédente, qui conseillèrent vivement à David et son collaborateur de génie Michael Cashmore de venir se produire dans mon cycle de soirées "folk noir" qui avait lieu annuellement dans la salle des Chevaliers du château de Grandson, près d'Yverdon ; après l'accord du chanteur, et dès le 1er juin 2000, je mis en vente 140 billets qui trouvèrent preneur en à peine deux jours (un couple new-yorkais comptait même faire le voyage pour ce concert!), puis le temps passa tranquillement, sans nouvelles de Current 93, jusqu'à fin août et un mail de la petite amie de David à cette époque, la sympathique Andria Degens (l'ancienne secrétaire de Nick Cave à ce qu'on m'avait laissé entendre, musicienne aussi), qui m'informa que le chanteur se trouvait entre la vie et la mort après une hémorragie due à une crise d'appendicite aiguë (David habitait seul avec des dizaines de chats, sans téléphone, son corps fut ainsi découvert deux jours après la crise...). Il a heureusement survécu, le concert n'a jamais eu lieu (merci à Backworld d'avoir accepté de prendre le relai dans l'urgence - super concert!), mais chaque fois que j'écoute ce disque (dédié au père de David mort cette année-là), je repense toujours à ce moment étrange, comme si l'année 2000 n'avait été que la succession d'une joie immense et d'une détresse abyssale...
Je me souviens bien d'avoir toujours lu intensément les notes figurant dans les livrets accompagnant les disques de Current 93, toujours surpris de la longueur de ses textes, mais aussi de ses remerciements, toujours riches en personnalités que j'adorais particulièrement à cette époque, et qui furent parfois des collaborateurs du groupe, ça me donnait l'impression de pouvoir mettre la musique en contexte, et même d'en avoir en quelque sorte la recette.
Je me souviens aussi d'être revenu vers Sleep Has His House lorsque j'entendis la reprise d'Immortal Bird par le groupe Leisur Hive (collaborateur de Cindytalk en concert), puis à cause du succès d'Antony en 2005 (j'ai profité pour faire quelques sous en revendant mon 45tours limité), et décidément - j'adore cet album, son harmonium à la Nico, son ambiance triste et étrange à la Coil (je crois y entendre parfois des échos de leur chanson Ostia, the death of Pasolini), son texte beau et énigmatique....

"What drives us on?
 What drives us on?

 I left something of myself in you
 Fourscore, twenty, thirty
 In your body and in your flesh
 In your vault of skin
 I was nothing for you
 But the shadow of another love
 That one day for you
 Would shift the skies
 To pastures blue
 Streaked with passing and loss
 Tortoise green in my eyes
 From the moss of my past
 You arise"

Très récemment j'ai lu un texte de David Bosc qui explique "qu'il y a sans doute un peu de ruse à choisir un grand personnage, une figure de l'Histoire, pour ne parler en définitive que de ce nous aimons chez le premier venu". C'est un peu ce qui se passe avec ce livre d'Henri Raczymow dont je découvre ainsi les écrits pour la première fois. Notre cher Marcel est mort ce soir relève de ce que l'on appelle une fiction biographique, qui décrit avec soin et de nombreux détails - et un certain humour -, les derniers mois de Proust, comme l'avaient fait avant lui Jean Echenoz et son excellent Ravel, ou David Bosc et sa Claire Fontaine, nous éclairant lui sur les dernières années de Courbet en Suisse Romande. C'est donc un Proust souffrant que l'auteur nous dépeint, un écrivain fatigué, hanté par son œuvre, maniaque aussi, qui fustige son éditeur, Gaston Gallimard, car on ne trouve pas son livre en devanture des librairies, jalouse les ventes supérieures d'autres auteurs de la NFR, entretient un jeune amant insupportable, et, surtout, un Proust qui a une peur désarmante de ne pas pouvoir finir son grand livre à temps... alors oui, ça sent la poussière et la sueur de l'homme malade, ça tousse et ça râle dans ce petit livre, Henri Raczymow ne choisit pas de rendre Proust plus proche de nous bien qu'il nous fasse pénétrer dans l'intimité de sa chambre et la cathédrale de son esprit, non, il nous le rend comme il est : une véritable icône littéraire, et c'est bien.

"En attendant, loger au Ritz ? Trop bruyant. On entend les téléphonages, l'eau des bains couler, les coliques des uns, les pipis des autres. Jacques Porel lui propose un appartement au quatrième étage de l'hôtel particulier de sa mère, 8 bis, rue Laurent-Pichat, près de l'avenue Foch, non loin du Bois hélas, d'où rhume et fièvre des foins à la clé. L'actrice occupe le deuxième étage, son fils chéri le troisième avec sa jeune épouse et leur bébé âgé de quelques mois ; le quatrième est en principe réservé à la fille, Germaine, mais celle-ci en Amérique, le voici disponible. Un hideux meublé, mais c'est en attendant mieux. Cet appartement se révèle au moins aussi bruyant que le Ritz, en moins confortable, et tout aussi cher. Là aussi, les cloisons semblent minces. Les voisins font l'amour tous les jours avec une frénésie dont Proust est jaloux. La première fois, il a cru à un assassinat. Mais il a dû se rendre à l'évidence. Il aurait préféré, tout compte fait, un assassinat. C'est toujours embêtant d'être exclu d'un bonheur."