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07/12/2014

La carte postale du jour...

"On n’est vieux que le jour où l’on cesse de désirer."
- Henry de Montherlant, La Mort qui fait le trottoir (Don Juan) (1956)

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Je me souviens qu'écoutant une émission radiophonique avec comme invitée la chanteuse Françoiz Breut, celle-ci expliqua à quel point Frànçois Marry, alias Frànçois & The Atlas Mountains - avait apporté une touche électronique dans la production de son dernier (et joli) album (La chirurgie des sentiments) où se trouve une chanson d'elle que j'adore intitulée "Bxl bleuette", parce que j'aime Bruxelles et que, sans doute, cela me rappelle qu'à chaque fois que je m'y rends, je descends à l'hôtel des Bluets, près du Parvis de Saint-Gilles.
Je me souviens bien d'avoir été d'abord littéralement conquis par le magnifique duo "Cherchant des ponts" entre Françoiz et Frànçois, puis d'avoir désiré cet album de Frànçois and the Atlas Mountains, et d'avoir décidé de l'acheter et de l'avoir bien apprécié, avec son titre-palindrome - E Volo Love - qui m'a fait penser à celui, très beau, de Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni (Nous tournons en rond dans la nuit et nous serons dévorés par le feu) ainsi que l'impressionant Grand Palindrome de Perec, écrit en 1969, et composé de 1247 mots !!!
Je me souviens aussi d'avoir été passablement épaté qu'un groupe français se retrouve sur le label anglais Domino -  Will Oldham, Anna Calvi ou encore le géant Elliott Smith ! -, place d'honneur qui s'explique bien à l'écoute de ce dernier album - Piano ombre - , qui possède une vraie originalité pop, de finesse dans les compositions, de caractère - parfois enfantin, faussement innocent -, de travail accompli - et bien accompli -, où j'y entends à la fois Talking Heads et Radiohead, et puis ce suave "La fille aux cheveux de soie" qui est la chanson qui m'obsède le plus actuellement :

Quand la fille aux cheveux de soie
Me demande ce que je veux boire
Je laisse couler
J'aime voir tout se renverser

Vouloir sentir son corps
Encore
Si resserré

On connaît Maupassant pour Le Horla, évidemment, et on retrouve d'ailleurs l'ambiance de ce fameux texte dans l'une des trois nouvelles intitulée La peur, qui paraît dans ce petit recueil que vient de publier l'éditeur La Part Commune dans sa sympathique collection La Petite Part. Mais c'est surtout Les caresses qui a attiré mon attention. Petite nouvelle composée de deux lettres, la première d'une dénommée Geneviève, la seconde d'Henri, "écrites sur du papier japonais en paille de riz", comme le précise le narrateur, et retrouvées "dans un petit portefeuille en cuir de Russie, sous un prie-Dieu de la Madeleine, hier dimanche, après la messe d'une heure", détail qui a toute son importance et clôt en beauté cet échange qui a pour objet l'amour et le désir comme le démontrent bien ces deux magnifiques passages qui appellent à l'abandon total, l'écriture de Maupassant devenant musique, et même symphonie :

"Certes, c'est là un piège, le piège immonde, dites-vous ? Qu'importe, je le sais, j'y tombe, et je l'aime. La Nature nous donne la caresse pour nous cacher sa ruse, pour nous forcer malgré nous à éterniser les générations. Eh bien ! volons-lui la caresse, faisons-la nôtre, raffinons-la, changeons-la, idéalisons-la, si vous voulez. Trompons, à notre tour, la Nature, cette trompeuse. Faisons plus qu'elle n'a voulu, plus qu'elle n'a pu ou osé nous apprendre. Que la caresse soit comme une matière précieuse sortie brute de la terre, prenons-la et travaillons-la et perfectionnons-la, sans souci des desseins premiers, de la volonté dissimulée de ce que vous appelez Dieu. Et comme c'est la pensée qui poétise tout, poétisons-la, Madame, jusque dans ses brutalités terribles, dans ses plus impures combinaisons, jusque dans ses plus monstrueuses inventions.
 Aimons la caresse savoureuse comme le vin qui grise, comme le fruit mûr qui parfume la bouche, comme tout ce qui pénètre notre corps de bonheur. Aimons la chair parce qu'elle est belle, parce qu'elle est blanche et ferme, et ronde et douce, et délicieuse sous la lèvre et sous les mains.
 Quand les artistes ont cherché la forme la plus rare et la plus pure pour les coupes où l'art devait boire l'ivresse, ils ont choisi la courbe des seins, dont la fleur ressemble à celle des roses.


...


Supprimons, si vous voulez, l'utilité et ne gardons que l'agrément. Aurait-il cette forme adorable qui appelle irrésistiblement la caresse s'il n'était destiné qu'à nourrir les enfants ?
 Oui, Madame, laissons les moralistes nous prêcher leur pudeur, et les médecins la prudence ; laissons les poètes, ces trompeurs toujours trompés eux-mêmes, chanter l'union chaste des âmes et le bonheur immatériel ; laissons les femmes laides à leurs devoirs et les hommes raisonnables à leurs besognes inutiles ; laissons les doctrinaires à leurs doctrines, les prêtres à leurs commandements, et nous, aimons avant tout la caresse qui grise, affole, énerve, épuise, ranime, est plus douce que les parfums, plus légère que la brise, plus aiguë que les blessures, rapide et dévorante, qui fait prier, qui fait commettre tous les crimes et tous les actes de courage ! Aimons-la, non pas tranquille, normale, légale ; mais violente, furieuse, immodérée ! Recherchons-la comme on recherche l'or et le diamant, car elle vaut plus, étant inestimable et passagère ! Poursuivons-la sans cesse, mourons pour elle et par elle.
 Et si vous voulez, Madame, que je vous dise une vérité que vous ne trouverez, je crois, en aucun livre, les seules femmes heureuses sur cette terre sont celles à qui nulle caresse ne manque. Elles vivent, celles-là, sans souci, sans pensées torturantes, sans autre désir que celui du baiser prochain qui sera délicieux et apaisant comme le dernier baiser."

11/06/2014

La carte postale du jour ...

"Le football n'intéresse que les politiciens, les enfants, et les fabricants de ballons."
- Michel Audiard, Le corps de mon ennemi (1976)

blur, damon albarn, elsa boyer, mister, football

Je me souviens bien de n'avoir jamais montré d'intérêt pour Blur et son chanteur insupportable (durant les années de gloire du groupe, celles de la brit-pop, les 90s, n'importe quel journaliste vous le confirmera), non seulement parce que je les considérais comme de la musique d'ados, mais aussi parce que j'ai toujours associé ce genre de musique avec le monde du football, que j'apprécie peu, il est vrai. Je me souviens d'avoir croisé un type avec un t-shirt où il était inscrit "j'aime oasis" et dans son dos "et blur aussi" (ou l'inverse) et de m'être dit qu'il faudrait faire la même chose du genre "j'aime Throbbing Gristle" et au dos "et Whitehouse aussi", ça serait drôle. Je me souviens aussi d'avoir eu du plaisir à écouter un titre de Massive Attack avec Damon Albarn comme chanteur, il y a de cela quelques années, et de m'être ainsi intéressé à son album solo dès l'annonce de sa sortie, il y a quelques temps, d'avoir un peu regretté son côté bon marché au niveau des sonorités électroniques (on est loin du niveau de Thom Yorke par exemple) mais d'avoir trouvé l'ensemble plaisamment mélancolique, correct, ni trop ni trop peu, surtout sur quelques titres, notament ce Everyday robots :

"We're everyday robots in control
Or in the process of being sold
Driving in adjacent cars
'Til you press restart"

Robots journaliers ou hommes-machines, Il se dégage un semblant de mélancolie dans cet excellent roman d'Elsa Boyer dont le protagoniste principal - Mister - est un entraîneur qui se déteste autant qu'il hait le monde autour de lui. Une écriture blanche pour décrire le monde du football - mot qui n'apparaît pas une seule fois de tout le roman, qui n'en est pas vraiment un peut-être -, l'emprise de l'image, de l'argent. Superbe.

"Le staff explique aux joueurs que le sport est mangé par ses images, ne paniquez pas. Nous allons produire des images de vous en série, chaque partie de vous déformée en un millier d'images, ce sera merveilleux, leurs corps démultipliés et transfigurés, immenses, placardés dans les villes, diffusés par les chaînes de télévision, collés sur des milliards de rétines. Leurs images vont assaillir les perceptions, coloniser les rêves. Mister grince des dents, ce discours, il le supporte à peine. Ses images, il faut les garder au plus près de soi, Mister l'a appris au cours de lutte où il aurait pu tout perdre. Il le sait, c'est une folie d'aller risquer son image là où on arrache les coeurs et les têtes à la chaîne. Le staff a recruté un jeune milieu de terrain au visage régulier, un joli lac, ses traits comme calculés et découpés par un programme. Le staff le cajole, lui ajuste sur le corps des gestes et des poses. Mister le regarde, la bouche tourmentée, lancer des passes sans imagination. Il sait que pour survivre aux images il faut glisser sur elles et respirer à fond dans leurs creux. Le staff fait de sa jeune recrue un bloc repérable en plein milieu de l'image. Dressé jambes écartées sur la surface verte, les mains fixées un peu bas sur les hanches, bouche et regard ouverts, le joueur se laisse ballotter d'une image à l'autre. Mister est horrifié par ses joueurs, il n'en revient pas de ces formes humaines si banales, leurs cellules attroupées en agrégats sans intensité. Il les regarde bouger sur la pelouse, se lancer dans des accélérations molles, reprendre leur souffle au mauvais moment. Pas étonnant qu'on arrache aussi facilement leurs images à des corps et des visages aussi vidés d'intensité. Les plus belles images sont celles des grands déserts."

28/04/2014

La carte postale du jour ...

"Je crois que le beau n’est pas une substance en soi, mais rien qu’un dessin d’ombres, qu’un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. De même qu’une pierre phosphorescente qui, placée dans l’obscurité émet un rayonnement, perd, exposée au plein jour, toute sa fascination de joyau précieux, de même le beau perd son existence si l’on supprime les effets d’ombre."

- Junichirô Tanizaki, Éloge de l'ombre, 1933 - 2011 pour la traduction française chez Verdier)

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Je me souviens devoir la découverte de ce très beau disque du compositeur suisse Jean Rochat suite à une lecture d'un extrait du texte de Tanizaki : L'Éloge de l'ombre par la comédienne Dominique Reymond, auquelle il était demandé, cinq jours durant, de lire un écrit qu'elle aimait puis de choisir une musique pour l'illustrer, ce qu'elle fit, proposant ainsi cinq textes différents, mais clôturant l'exercice non pas avec des musiques disparates, mais en utilisant des fragments issus toujours du seul et même disque, pour mon plus grand plaisir. Je me souviens avoir fait des pieds et des mains pour trouver puis obtenir ce disque, ce qui me pris plus d'un an, et c'est ce que l'on peut nommer de la persévérance. Je me souviens aussi d'avoir été agréablement surpris par la musique dès son premier titre, intitulé J'aime les mots, sa douceur et son éclat soudain, tragique et superbe, et d'y retrouver dans la liste des nombreux musiciens ayant travaillé avec Jean Rochat le quatuor Barbouze de chez Fior ainsi que le trio vocal Norn, et de mettre désolé qu'un tel chef-d'oeuvre soit inconnu et si difficile à obtenir, puis de mettre raviser, profitant ainsi d'être l'un des privilégiés à pouvoir en profiter, loin du bruit irritant de la foule.

La lecture aussi est un acte solitaire, pour s'échapper du bruit du monde, un acte trop rare aujourd'hui comme l'explique si bien George Steiner dans ce beau petit livre - Le Silence des livres - dont je recommande particulièrement la postface de Michel Crépu intitulée Ce vice encore inpuni, dont j'extrais à mon tour ce joli petit texte :

"Cela me chiffonne toujours un peu, avec les grands livres, qu'on en vienne tout de suite aux grands mots. L'Amour des livres, la Haine des livres, la fureur de lire... Ma foi, quand je pense aux livres, je ne vois pas un bûcher, je vois un jeune garçon assis au fond du jardin, un livre sur les genoux. Il est là, il n'est pas là ; on l'appelle, c'est la famille, l'oncle qui vient d'arriver, la tante qui va s'en aller : "viens dire au revoir! ; "Viens dire bonjours!"Y aller ou pas . Le livre ou la famille ? Les mots ou la tribu ? Le choix du vice (impuni) ou bien celui de la vertu (récompensée) . Quand Larbaud emploie cette expression de "vice impuni", c'est l'adjectif qui m'intrigue. Impuni, vraiment ? Il y aurait donc une sorte d'impunité de la lecture ? h bien oui. Un privilège de clandestinité qui permettrait en somme de poursuivre les opérations en toute tranquillité.  L'oncle est là, la famille est rassemblée autour de la table, on parle de la situation, et le jeune garçon qui était au fond du jardin fait semblant d'écouter. Mais il a son silence, ses affaires personnelles, la course invisible de Michel Strogoff à travers la steppe, tout cela dans le brouhaha des carafes, des serviettes, des voix, des rires. Il a obéi à l'injonction, simple question d'espace, mais il continue de trahir en pensant à autre chose. On ne lit pas à table . Aucune importance, le livre continue à se lire en lui ; un peu de patience, et il y aura bientôt la chambre, le silence de la lumière derrière les persiennes. C'est tout l'admirable début de La Recherche, le paradis de Combray et des "beaux après-midi" de lecture à l'ombre du marronnier, le refuge dans la guérite où opère la métamorphose, un autre temps naissant à l'intérieur du temps, un autre monde surgissant des limbes. Les heures sonnent au clocher de Méséglise, mais le narrateur ne les entend plus - "quelque chose qui avait eu lieu n'avait pas eu lieu pour moi ; l'intérêt de la lecture, magique, comme un profond sommeil, avait donné le change à mes oreilles hallucinées et effacé la cloche d'or sur la surface azurée du silence".

 

 

 

30/12/2013

La carte postale du jour ...

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Cover without a record est une œuvre de João Paulo Feliciano, qui est un clin d’œil à celle de Christian Marclay qui s'intitulait Record without a cover, qui, comme son nom l'indique, consistait en un disque sans pochette, alors qu'ici il s'agit bien d'une pochette sans disque. Et ce vide (ou ces possibilités infinies) colle parfaitement avec ma dernière lecture de l'année, à savoir La conjuration de Philippe Vasset, dont le protagoniste cherche le vide, l'inutile, la ruine dans la ville... et j'aime beaucoup ce passage : "La tête pleine d'images de ruines et de désastre, je me suis arrêté, juste avant la sortie, devant un local retraçant l'histoire du centre. Parmi les photographies et les plans, l'architecte Antoine Grumbach ("marchand de ville", comme il se qualifiait lui-même dans un film diffusé en boucle) avait exposé quelque livres dont la lecture avait supposément inspiré la conception du Millénaire. Parmi ces ouvrages figuraient Molloy de Beckett, Ulysse de Joyce et Je me souviens de Perec. Le visiteur était censé comprendre que l'implantation du Millénaire à Aubervilliers participait de la création contemporaine la plus radicale. Que, bien sûr, c'était un espace d'achat, mais que c'était tellement plus que cela : un laboratoire pour la ville de demain, un jalon dans l'histoire de l'architecture durable, bref, une véritable fresque, presque une vision généreusement offerte aux regards des consommateurs venus remplir leur réfrigérateur ou s'équiper en électroménager.
Ainsi, non seulement on m'avait chassé de ma retraite favorite pour construire un centre commercial, mais on avait poussé le vice jusqu'à le faire au nom d'écrivains que j'aimais (la référence à Georges Perec, que je vénère, n'était ni plus ni moins qu'un affront personnel caractérisé). Une colère froide me submergea et je me mis à gribouiller, rageur, des commentaires hostiles, voire franchement insultants, sur le cahier destiné à recueillir les remarques des visiteurs.
En proie à une fureur allant sans cesse croissant, je rêvais d'une bombe cadastrale qui saurait détruire l'ordonnance de Paris et rendre la ville à l'inconnu. J'appelais sur les façades trop propres du Millénaire à une guerre sourde, à un conflit sans nom capable d'étoiler ces baies vitrées et ces dallages vernissés. Mais, dans Paris caserné, aucun orage ne s'amoncelait jamais sur l'horizon du bâti. incessamment balayées par les caméras et les signaux GPS, les rues étaient vides de tout désordre, et personne n'essayait de forcer un passage dans les défenses de la ville."