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07/06/2015

Pétersbourg

"Il pensait que la vie devenait plus chère ; que l'ouvrier avait du mal à vivre ; que, de là-bas, Pétersbourg enfonçait jusqu'ici les poignards de ses avenues, et poussait la horde de ses géants de pierre.
Là-bas, se levait Pétersbourg ; surgis de la vague des nuages, flamboyaient les bâtiments ; là-bas, quelque chose de froid, de haineux, semblait planer ; du chaos hurlant, un regard de pierre s'appesantissait sur les îles ; et émergeaient dans le brouillard un crâne et des oreilles.
Tout cela traversa la pensée de l'inconnu ; son poing se serra dans sa poche ; et il se souvint que les feuilles tombaient."

- Andreï Biély, Pétersbourg

Pétersbourg.jpg

 

"Zdrasvouitié"... c'est ce que j'ai failli dire à mon boulanger ce matin. Une semaine en russe ça laisse des traces. On m'avait dit Tu verras les gens sont durs ; tu verras les gens sont impolis ; tu verras ils te renversent dans la rue si tu ne t'écarte pas de leurs chemins - mais je n'ai rien vu de tout ça, ou à peine. Au contraire, j'ai découvert une ville vivante, jeune, originale. Bien sûr qui dit Saint-Pétersbourg dit ville-musée, Hermitage, Peterhof, ... mais j'ai pu aussi (surtout) découvrir les marges du décorum touristique en fréquentant assidûment des endroits forts sympathiques. Joseph de Maistre déclarait dans ses Soirées de Pétersbourg en 1821 : "C'est l'imagination qui perd les batailles." - la ville lui donne tord aujourd'hui, et elle a bien raison.

Je pense à Producti, un petit bar très sympa au bord du canal Fontanka, qui passe de la musique allant des Ronettes aux Ramones, avec une serveuse qui était le sosie de Maria Calas jeune ce qui n'est pas rien. Pas loin se trouve aussi une excellent quoique minuscule librairie : L'ordre des mots (Порядок слов). Un excellent choix de biographies, de livre sur l'art, les avant-gardes, des collections qui m'ont fait penser à Allia version russe pour des livres de / sur Walter Benjamin, Hannah Arendt, etc. Un choix d'une grande qualité, des livres choisis, un plaisir pour les yeux. D'ailleurs la librairie est très fréquentée, les gens y flânent à la découverte des propositions sur tables. Cerise sur le gâteau : quatre exemplaires du colloque 1913 qui s'est déroulé il y a deux ans à Genève (en russe) !!!

Un autre café ? Coffee 22, un ravissant petit bar de la rue Kazanskaya, en sous-sol, super chaleureux ; ambiance branchée, mais sympathique, petite carte, mais très originale ; une limonade au cassis maison délicieuse, sans parler des croissants rucola fromage de chèvre ! j'en bave encore. Côté musique, le Coffee 22 passe pêle-mêle The Cure, Cat Power, Thom Yorke et... du hip-hop. Les gens qui le fréquentent sont bien habillés, très jeunes, entre la top-modèle blonde et le hipster impeccable au manteau de mode noir hyper stylé, mais tout ça dans une ambiance vraiment très sympathique, j'insiste là-dessus, on s'y est senti vraiment bien. On a décidé aussi que la serveuse cette fois sortait d'une peinture de Botticelli - décidément...

Un film ? Saint-Pétersbourg regorge de cinéma, et mieux encore : les gens les fréquentent. À ma grande surprise, pas moins de trois cinémas projettent actuellement Jacky au royaume des filles, de Riad Sattouf. J'avoue l'avoir déjà vu trois fois en français, mais l'idée de le voir en russe était trop forte, et, chance, le film était projeté à la Maison du Cinéma (Дом кино), un vestige du passé soviétique, avec plusieurs salles sur les étages, un salle des fêtes, un bar super sympa, un restaurant avec des nappes turquoise pour les grandes occasions, le tout très haut de plafond, un rien délabré, magnifique. Excellent accueil pour le film de Sattouf, fous rires nombreux. Attention les gens prennent leurs appels dans les cinémas et ça a pas l'air de déranger (enfin si : moi). Autre cinéma, le "Cinéma sans pop-corn" (Без попкорна), situé au premier étage d'un immeuble dont l'entrée est bien cachée, à la rue Belinskogo. Au programme le dernier Nolan et... Jacky au royaume des filles. Ce qui est génial dans ce cinéma c'est qu'il abrite aussi le mini restaurant Jiva Burgers qui fait des burgers vegan absolument exquis et qui coûtent en moyenne 180 roubles (donc 3.60 francs suisse, quand on pense au burgers du café Remor à 22.-, ça fait un peu mal au derrière...). Les deux filles qui s'occupent de Jiva Burgers changent les recettes fréquemment. Elles proposent aussi pas mal de thé et un vin chaud sans alcool - très bon. L'endroit est décoré par des murs de vieilles cassettes VHS. Chic.
Pas loin de cet endroit se trouve le petit musée-appartement Anna Akhmatova, dans une cour intérieure, véritable oasis de calme. Ce musée est une merveille et à l'avantage d'être peu visité. On peut y trouver aussi une salle où est reconstitué le bureau du poète Joseph Brodsky. Les amateurs de littérature seront ravis.

Shopping ? Les magasins de disques se trouvent sur la Ligovsky prospekt. Elliott Smith, The Cure, Dead Can Dance, rock 60s, 70s, etc. plein de vinyles, à prix un rien moins cher qu'ici mais que du neuf, donc souvent la même chose que ce qu'on peut trouver par ici (sans les merveilleuses occasions). Mais ça va venir. Peu de groupes russes en vinyle, trop cher pour le moment, mais ça aussi, ça va venir. À noter quand même le magnifique vinyle de Megapolis : Из Жизни Планет, qui est sorti en double-vinyle (voir photo) et dont la musique - pour donner une vague idée - est une sorte de post-rock un rien jazzy et ambiant, à la rencontre de Sigur Ros, les finlandais de Tenhi et Tortoise, avec de temps à autre une voix en russe, plus narratif que chanté (heureusement). C'est excellent.
Par contre, un lieu extraordinaire se trouve aussi sur la Ligovsky prospekt : le Loft Project Etagi. Cinq étages de magasins de créateurs, d'espaces d'expositions, d'expérimentations, le tout surmonté d'un toit terrasse pour boire une petite bière. C'est un peu alternatif, un peu branché, mais surtout : convivial. On y mange bien, on y boit pour pas cher (du cola biélorusse par exemple), et l'une des (nombreuses) serveuses parlait presque parfaitement français dans sa tenue simili-traditionnelle ce qui a rendu le contact encore plus simple. Génial endroit pour se détendre et ne soyez pas surpris si en voulant redescendre vous croisez une véritable horde d'ados surexcités : le toit le plus haut se loue pour des fêtes.

Un concert ? On s'est pris deux places pour Auktyon au club Kosmonaut. Bon, en fait on croyait que c'était Megapolis... mais on a eu de la chance, parce qu'Auktyon c'est pas trop mal. Ils mélangent grassement rock russe, ska, post-rock et ambiance balkanique (comprendre explosive). Le trio de cuivre était génial, le chanteur pas mal, et au milieu de tout ces gens (neuf en tout), un électron libre gesticulant et crachant (pour de vrai...) qui visiblement ne sais rien faire d'autre que beugler et faire semblant de jouer du sifflet à coulisse, ce qui peut s'avérer, au bout d'une demi-heure, carrément chiant. N'empêche... un jeudi soir, pas moins de six cent personnes. Le club est super classe, on peut manger sur place, réserver une table pour deux sur l'étage. Étonnant. J'aurais préféré voir Megapolis certes, mais bonne expérience.

Un endroit paisible ? Le cimetière de Volkovo, en dehors du centre. dans le chaos des fougères et de l'herbe qui envahi tout, au milieu des arbres nombreux, se trouvent les tombes de professeurs, d'artistes, de danseurs, musiciens et de nombreux écrivains dont Gontcharov, l'auteur d'Oblomov (!!!), Tourgueniev, Kouprine, Andreïev, Kouzmine, etc. Peu visité, on y croise toutefois quelques personnes qui, en un coup d'œil, vous laisse supposer à quel point elles apprécient elles aussi tous ces auteurs et quel plaisir elles ont à vous rencontrer là.

Un musée ? Avec celui cité plus haut (Anna Akhmatova), il faudrait aussi voir ceux de Nabokov, Pouchkine et Dostoïevski, toutefois j'ai eu une préférence majeure pour le Musée Russe où on peut voir Les Bateliers de la Volga de Repin ou encore le magique portrait d'Akhmatova par Nathan Altman. C'est aussi un musée plus tranquille que les autres.

Comme toutes les villes-musée, Saint-Pétersbourg est assaillie de bus déversant leur flot continu de touristes qui viennent tous voir la même chose... il est possible  toutefois de s'échapper, en quelques arrêts de métro, ou mieux : en banlieue. Constructions faites à la hâte dans les années 50 côtoyant de gigantesques tours encore en travaux, usine de briques rouges dont les arbres ont transpercés le toit, fabrique en montage, centre commercial à taille inhumaine... Saint-Pétersbourg est en plein boum démographique et s'agrandit à toute vitesse - c'est impressionnant. Et soudain, là, au pied de l'une des dernières statues de Lénine, sur une immense place dont la coulisse se compose d'un bâtiment officiel de style soviétique (immense), près de trois cent adolescents se sont réunis pour la "bataille de l'eau" annuelle. des jeunes garçons se courent après avec des seaux d'eau sous le regard amusés des filles qui restent à distance. Du jamais vu. Et il se trouve que c'est cette image qui sera pour moi la dernière de ce voyage à Saint-Pétersbourg.

 

 

 

 

30/05/2015

La carte postale du jour...

"Quand on a vingt ans, on pense avoir résolu l'énigme du monde ; à trente ans, on commence à réfléchir sur elle et à quarante, on découvre qu'elle est insoluble."
- August Strindberg, La Saga des Folkungar

samedi 30 mai 2015.jpg

Je me souviens à peine du concert de Nick Cave au Palladium en 1988, mais je me souviens très bien d'avoir eu une cassette de son groupe d'avant - The Birthday Party - dans les mains, de l'avoir écoutée, de n'avoir rien compris, d'être finalement complètement passé à côté, zut.

Je me souviens bien m'être réconcilié avec The Birthday Party grâce à la compilation du label 4ad Natures Mortes - Still Lives (1981), que je devais découvrir lors de sa réédition CD en 1997, et qui donne un panorama fantastique des débuts post-punk de cette maison de disque indépendante d'abord fortement influencée par un autre label Factory, et les groupes Joy Division et Wire, mais qui allait trouver sa propre voie l'année suivante, en 1982, avec l'énorme succès du groupe Cocteau Twins (puis du projet This Mortal Coil) et l'apport salutaire du graphiste Vaughan Oliver (parce que quand on voit la pochette de ce 45tours de Birthday Party, c'était pas gagné...)

Je me souviens aussi que le nom du groupe The Birthday Party est tiré du roman de Dostoievski Crime et Châtiment ; d'ailleurs Nick Cave avait déclaré, en 1997, dans un entretien accordé au Monde, son amour pour la littérature : "Je comprenais le rôle que jouait pour lui la littérature (ndr: son père, professeur la littérature). Elle lui permettait de s'élever de la banalité du quotidien et de le protéger. Quand j'ai commencé à écrire, j'ai cherché à fabriquer un environnement avec sa propre moralité, son décor et ses personnages. Un endroit où je pouvais me réfugier, coupé du monde." - Nick Cave est un géant et Friend Catcher est l'un de mes titres favoris des Birthday Party...

 

I, cigarette fingers
 Puff and poke
 Puff and poking the smoke
 It touches the ground

You and your lungs and your wrist
 They throb like trains
 Choo choo choo
 It's a prison of sound

Of sound

She by a chinny chin chin
 Eee oh eee oh
 Like a Zippo smokes the way
 Poke around

You and your lungs and your wrist
 They throb like trains
 Choo choo choo
 It's a prison of sound

I poke around

https://www.youtube.com/watch?v=dDnlEliidt8

 

Pour mon anniversaire je pars à Saint Pétersbourg. Avant j'ai décidé de relire Il est des nôtres de Laurent Graff tant la lecture de son dernier roman (Au nom de sa majesté) m'a marqué. Et j'ai bien fait. Il y décrit le quotidien banal, presque automatique, ennuyeux, d'un père de famille ; puis chaque scène suivante, chaque tableau, montre un faible changement, un vacillement, qui se transforme en glissement vers le bas, en dégringolade, en chute. J'adore.

extrait de Il est des nôtres, de Laurent Graff :

"Ils sont tous là. Parents, frères et sœurs avec leur progéniture, réunis pour fêter notre "changement de dizaine", nous aider à franchir le "cap". Alors, frangin, ça fait quoi de vieillir.
 On est à la moitié de sa vie, selon les statistiques. Notre vie est une équation sans inconnu, comprise entre le zéro et quatre-vingt ans, toute tracée, ordonnée, s'inscrivant dans un plan. Naissance, enfance, adolescence, accouplement, reproduction, vieillesse, mort. L'existence est une science exacte. Tout autre considération relève de la littérature - ce qui fait de l'homme, note-t-on, un animal foncièrement littéraire. (C'est toujours comme ça, le jour de son anniversaire - la solennité du jour, peut-être -, on éprouve le besoin de philosopher, d'émettre des idées larges et considérables.)
 À l'invitation de la maîtresse de maison - à vos pupitres ! -, tout le monde passe à table et aux aveux : on est là pour bouffer, et c'est tout ce qui nous intéresse. Le calvaire des enfants commence alors, tenus d'assister d'un bout à l'autre à l'interminable repas de famille, aux discussions insipides et aux discours vaseux, aux dernières blagues des adultes. Par moments, tête baissée dans son assiette, on retombe en enfance, on aimerait aller jouer ailleurs. On se bourre de cacahouètes et on reprend un apéritif, un petit "cinquante pour cent", correspondant à peu près à notre participation. On donne bien de-ci de-là son opinion sur la question en cours, quelques mots de ponctuation qui n'ajoutent rien, simplement pour ne pas passer pour un ours trop mal léché. Mais en réalité, on est en retrait, légèrement décalé, derrière la caméra, et on filme le spectacle qui se joue, alternant gros plans impitoyables et vues d'ensemble, un vrai massacre. Là est toute la source secrète de nos maux, cet oeil assassin porté en permanence sur nous-même et ce qui nous entoure, cette distanciation qui nous empêche d'y croire et de vivre en adéquation, cette mise en perspective théâtrale de la vie, ce regard cynique et absolu, constant. La réalité perd tout crédit et devient une vaste comédie absurde.
 "Comment?" La femme qui joue l'épouse s'adresse au mari : "Tu peux débarrasser les bouteilles d'apéritif?" "

29/03/2015

La carte postale du jour...

"La raison sans les passions serait presque un roi sans sujets."
- Diderot

dimanche 29 mars 2015.jpg

Je me souviens d'avoir regretté que les trois albums des Czars soient si imparfaits, parce que j'adore la voix de John Grant par dessus tout, mais parfois la musique ne collait pas, et puis hier, en passant chez mon disquaire, je trouvai ce magnifique double album Best of, contenant les titres essentiels du groupe - un miracle !

Je me souviens bien d'avoir ressenti une forme d'extase mélancolique à l'écoute du titre Drug ; état similaire à l'écoute, des années plus tôt, de Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me des Smiths (superbement dramatique) ou bien Afraid de Nico (triste et belle), et de me rappeler ces mots de Paul Valery qui disait que "La définition du Beau est facile : il est ce qui désespère".

Je me souviens aussi que le fait d'être obsédé par Drug m'a longtemps tenu à l'écart d'autres titres des Czars (en dehors de l'album de reprises Sorry I made you cry que j'écoute toujours beaucoup), et que ce Best Of m'ouvre les oreilles aux magnifiques chansons que sont My Love, Roger's song, Anger, et, particulièrement, Side Effects, probablement la plus désespérée de toute, d'une beauté dévastatrice, avec son formidable texte, et la voix déchirante de John Grant, avec son timbre velouté de baryton, un vrai tire-larmes, comme j'aime...

 

Do you know the heart?
Do you know, that it can be destroyed?
You can make it go away
You can make it shrivel up and die

Take a look at me
Give me everything you've got
If it's not enough
Make me everything you're not

It's just a side effect of loving you
A nasty soundtrack to the city
He says the effects will recover soon
The situation is dire
You know that he's a liar

https://www.youtube.com/watch?v=ypEPTYGl_KU

 

Quand je visite une ville, j'aime y (re)trouver ses disquaires et ses librairies, seul façon pour moi de "sentir" réellement le lieu où je me trouve. Par exemple À Porto j'ai vu une magnifique librairie qui se nomme Lello, bourrée de touristes ; son choix de livres était chaotique, mais pas dans le bon sens du terme. En effet, les tables proposaient des formats de poche (à l'emporter...) de quelques œuvres de Pessoa (pour touristes donc...) qui côtoyaient malencontreusement des livres de pêche sous-marine, de tricotage ou bien de la sous-littérature... la coque était belle, mais vide. Le succès de cette librairie l'a tuée peut-être ? Ou alors est-ce juste symptomatique d'une époque où on parle beaucoup de livres comme objet (de décoration) en oubliant que le plus important reste quand même la littérature. Heureusement je découvrais, en face d'un bar qui passait beaucoup de musique rock et où une lolita à frange lisait Marguerite Duras en fumant une cigarette dont elle soufflait élégamment la fumée, un magasin de disques phénoménal et pour le coup bien caché puisqu'il se trouve à l'arrière d'une petite galerie qui ne paie pas de mine (d'ailleurs je ne mettrais pas son nom ici pour le préserver un tant soit peu). Il offrait un splendide choix de disques, de plusieurs genres confondus, des magazines, des fanzines même, à des prix corrects et le vendeur qui se trouvait là était de bon conseil (j'ai ramené deux magnifiques galettes de vinyle avec moi). C'est un peu ce genre de lieu, magique, que propose ce guide historique signé Vincent Puente. Son titre un peu énigmatique - Le Corps des libraires - est une référence à un corps d'armée composé de libraires dont la première trace remonte à la comtesse d'Artois qui, lorsqu'elle voyageait, ne prenait que l'essentiel, dont ses livres, protégés et transportés par plusieurs libraires qui formaient ainsi un "corps". Ce livre recèle une multitude d'histoires similaires : du libraire enfermé dans son rayon après la vente de l'immeuble et sa réorganisation (!) en 2010, ou cet autre qui, obsédé par le feu qui avait ravagé sa première échoppe, met en place un monstrueux système de lance à eau et, pour le tester, demande à des criminels de mettre le feu sans lui dire quand - le pauvre est retrouvé après l'incendie, noyé dans l'eau après avoir reçu une grosse encyclopédie sur la tête au moment où le feu était bouté à sa librairie ! Ce livre abonde d'histoires incroyables sur des belles et vieilles librairies de part le monde, à différentes époques. Certaines existent encore, et cela donne des envie de voyage bien sûr. Mais Le Corps des Libraires n'est pas seulement un recueil d'adresses et d'histoires cocasses, c'est surtout un beau livre sur l'amour des livres, et de la littérature, et il est écrit dans une langue subtile et gracieuse. La trouvaille de l'année probablement !

extrait du Corps des Libraires, de Vincent Puente :

"Ceux qui aiment les livres ont souvent leurs habitudes dans des librairies dont ils conservent jalousement le secret.
 L'excellence de certaines d'entre elles leur a heureusement permis de sortir de l'anonymat ; ainsi La Maison des amis des livres d'Adrienne Monnier, Lello & Irmáo, Hatchards, ou bien encore les librairies de Stanley Rose et Louis Epstein.
 La plupart de ces institutions historiques n'existent plus.
 D'autres, grâce à leur originalité et au travail acharné des libraires qui y vivent, ont réussi à se faire connaître au-delà du cercle des initiés et entretiennent ardemment la tradition des grandes librairies de caractère.
 Parmi celles-ci, il en est trois dont tout un chacun a entendu parler au moins une fois, au point qu'indépendamment de leur richesse, elles font à leur corps défendant office d'arbre qui cache la forêt.
 La librairie du Poème inachevé, où par on ne sait quel prodige, il arrive qu'il pleuve des livres et des pages imprimées, à tel point que parfois clients et libraires doivent se réfugier sous la mezzanine pour se mettre à l'abri en attendant la fin de l'averse, a par exemple fait l'objet de nombreuse reportages dans la presse.
 De même, la librairie installée dans le cimetière de Lognes, où les livres sont agencés sur les pierres tombales et, les jours de pluie, dans un caveau choisi au hasard, et dont un des libraires est le sosie de Bela Lugosi.
 Enfin que dire de la librairie Kuu Koten' près de Kyoto, dont le nom pourrait se traduire par "les bibliophages", où un cuisinier préparera selon votre goût et devant vous le livre que vous avez choisi avant de vous le servir à déguster.
 Au-delà de ces passages touristiques obligés, il existe d'autres librairies remarquables dont la renommée n'a pas encore dépassé le monde confiné des amateurs. Elles sont habitées par des libraires qui dans l'ensemble n'ont que faire des sirènes de la gloire, ce qui passe pour un sentiment incompatible avec notre époque.
 Les libraires n'ont que faire de l'air du temps."

28/03/2015

La carte postale du jour...

"Ne peut-on repenser le béton en roche primitive ? Dans les gravats des chantiers il y a des sources, elles formeront la pente des vallées fraîches."
- Peter Handke, Par les villages

samedi 28 mars 2015.jpg

Je me souviens d'avoir souvent pensé à cet été 1939 - le plus chaud du siècle dit-on -, celui-là même qu'on voit au début du film de Volker Schlöndorff, Le Tambour, adapté du livre de Günther Grass, et de l'avoir comparé à cet été 1989, où, avec l'insouciance de mes dix huit ans, je ne voyais rien de la catastrophe à venir, de la guerre qui allait ravager l'ex-Yougoslavie, de la chute du communisme qui allait entrainer avec lui ceux, nombreux, qui ne pourraient jamais s'habituer au changement, certains même allant jusqu'à s'immoler dans leurs jardins privatifs, et cette même catastrophe dure encore, avec la constance du marteau qui frappe le fer chaud de l'Histoire sur l'enclume du Temps, et tout ça, et plus encore, je l'entends parfois dans le disque d'Einstürzende Neubauten paru en 1989 : Haus der Luege.

Je me souviens bien à quel point l'album Haus der Luege porte Berlin en lui ; par l'utilisation de son d'une manifestation à Kreutzberg en 1987 (sur le titre Fiat Lux), et surtout dans le texte de Feurio! où Blixa Bargeld cite Marinus (van der Lubbe), l'incendiaire présumé du Reichstag dans le Berlin de '33 ; Marinus l'anarchiste, qu'on retrouve sous le nom de Fish dans la pièce de Brecht intitulée Résistible Ascension d'Arturo Ui - et Blixa d'ajouter "Du warst es nicht, es war König Feurio!".

Je me souviens aussi que Feurio! et le titre Haus der Luege sont restés deux de mes titres favoris des Neubauten, mais surtout, oui, surtout Haus der Luege, qui à mon avis est le meilleur texte de Blixa, et l'un des titres le plus impressionnant (et représentatif) de ce groupe de Berlin ouest :

 Viertes Geschoss:
 Hier wohnt der Architekt
 er geht auf in seinem Plan
 dieses Gebäude steckt voller Ideen
 es reicht von Funda- bis Firmament
 und vom Fundament bis zur Firma

https://www.youtube.com/watch?v=JZ4Q9_bDwLY

 

J'aime Trieste, Leipzig, Bruxelles, mais c'est le plus souvent à Berlin que je reviens. Cette-fois avec deux livres sur la capitale allemande chez l'éditeur La Ville Brûle, déjà responsable il y a environ trois ans de L'Autre Guide de Berlin, décrite alors comme la ville où tout est possible, phrase à laquelle s'ajoute maintenant : mais pour combien de temps encore ? (à ce sujet lire l'excellent petit essai paru chez Allia de Francesco Massi : Berlin, l'ordre règne) Avec délicatesse, en passant par Kafka, Walter Benjamin, en usant de distance, en se laissant dériver aussi, Cécile Wajsbrot décrit le Berlin dans lequel elle a vécu de nombreuses années, consciente des changements actuels, toujours plus rapides d'ailleurs. Le regard qu'elle porte sur cette ville est d'une originalité toute personnelle, c'est l'histoire d'amour d'une artiste envers le Genius Loci (l'esprit du lieu). De son côté, Christian Prigent nous offre lui un texte plus didactique peut-être, mais pas moins intéressant, c'est sûr. Il liste les endroits (souvent détruits pendant la guerre) où ont habité des artistes, et nous invite à suivre des fantômes dans les couloirs du temps et de l'histoire. Deux ballades forcément complémentaires et hautement recommandées. Des initiatives de cette qualité on aimerait en lire sur Trieste, Leipzig, Bruxelles - eh oui.

extrait de Berlin sera peut-être un jour, de Christian Prigent :

 

"On fait tout politiquement et architecturalement parlant, pour que cette ville rendue à son leadership administratif soit une sorte de laboratoire d'urbanisme futuriste. Mais Berlin est plus évidemment une ville au conditionnel passé : à Berlin on voit surtout ce qu'on aurait pu, voulu, aimé voir - et qu'on ne voit plus. Les monuments qu'on voit "en vrai" sont pour la plupart des résidus totémiques (l'église cassée du Ku'Damm, les restes théâtraux de la façade d'Anhalter Bahnhof, les pans de murs graffités de Mühlenstrasse, les ex-ambassades auprès du Reich, en état de décrépitude avancée parmi des bouillons de buissons sales et des jonchées de gravats...). Ou bien se sont des carcasses vidées, déplacées et re-remplies (ainsi le musichall Esplanade, où j'entendis Jacques Derrida conférencer sur Paul Celan devant des fresques modern style, a quitté, monté sur roulettes, l'orée de l'ancien quartier des ambassades pour se nicher dans un immeuble neuf de la PotsdamerPlatz). Et quand ce ne sont ni des ruines pathétiques ni des cubes déplacés sans vergogne, se sont souvent des reconstructions façon Viollet-Le-Duc (ainsi une bonne partie du château Charlottenburg), à la manière de ces sites archéologiques qu'on peut voir au Pergamonmuseum dans l'île aux Musées : l'autel de Pergame tout beau tout réparé, le marché de Milet remis sans complexe à neuf, la porte d'Ishtar à Babylone pétant mieux la couleur qu'en scope Hollywood. En quoi ce musée à la fois passionnant et kitsch-péplum est comme une mise en abyme de Berlin tout entier.
Dit autrement : Rome est un cut-up, un énorme collages de bribes de siècles. Manhattan est une ode musicale, l'érection à la fois sauvage et réglée d'un rêve de grandeur gris-rosé, un poème pongien orgueilleux et sériel. Berlin est un sonnet mallarméen détruit. Comme si cette ville était La Ville - en tant qu'absente de toute ville, et d'abord d'elle-même. Et comme si elle était du coup aussi une sorte de (pur) temps historique, absente de toute (petite ou grande) histoire."

extrait de Berlin Ensemble, de Cécile Wajsbrot :

"Tandis que le Palais de la République - construit par la RDA à la place du Château, symbole de l'autocratisme prussien - continue de se déstructurer, devenu carcasse métallique ouvrant des perspectives inconnues, bouclant la boucle des temps - des ruines du château est né le palais devenu ruine d'où naîtra un château reconstruit à l'identique une fois l'argent trouvé -, tandis que le Palais continue de tomber, désossé au centre de la ville, symbole des grandeurs déchues - le forum romain apparut ainsi à Joachim du Bellay lorsqu'il méditait sur le caractère éphémère des empires (mais qui médite aujourd'hui, les voitures passent sans s'arrêter, les ouvriers s'activent à la destruction et parmi eux, peut-être, les fils des bâtisseurs, et les passants doivent batailler contre le bruit et le mouvement s'ils veulent avoir une chance d'accéder à la contemplation de ruines qui n'ont rien de romantique, de poétique - où plutôt si, la poésie urbaine, celle du métal et du chaos, celle du béton et de l'amiante, et des moteurs assourdissants) ? -, tandis que le Palais continue de tomber, succombant sous les coups de ceux qui ne veulent plus voir, qui ne veulent pas savoir, de ceux qui n'ont rien appris, rien oublié, pendant ce temps, les trains continuent de rouler, imperturbablement."

12/01/2015

La carte postale du jour...

"Rester un esprit vivant. Ne croire ni aux formules honorifiques ni aux fonctions. Vivre comme on éclaterait. Être de la jeunesse en action. Se foutre du monde et hurler."
- Louis Calaferte, Situation (1991)

lundi 12 janvier 2015.jpg


 
Je me souviens d'avoir découvert ce petit bijou de minimal-wave sur la compilation Bipp parue en 2008, qui regroupe des raretés de la scène française de 1979 à 1985, j'ai d'ailleurs tant aimé ce titre (que je passe à chacune de mes soirées) que je me suis rapidement mis en quête du 45tours original.
Je me souviens bien d'avoir eu beaucoup d'estime pour Mary Moor quand j'ai découvert sa chanson C'est ma force, qui date de 2006 - enregistrée sous le nom de groupe Rose et Noir -, moins pour sa musique (électronique un peu cheap tout de même... et ne parlons pas de la pochette du disque, aïe!) que pour son texte qui se compose principalement de noms d'écrivains - mais aussi de musiciens -, Mary Moor hurlant ainsi ses références : Antonin Artaud, François Villon, Arthur Rimbaud, Jean Genet, Charlie Parker, Guillaume Apollinaire, Billie Holiday, Alexandre Pouchkine, etc. autant de munitions intellectuelles qui font palpiter mon cœur.
Je me souviens aussi que toutes les personnes qui ont écouté le titre Pretty Day lors de mes soirées ont été d'abord intriguées puis rapidement conquises par cette musique minimale et suave à la fois, et ce texte nihiliste so eighties :

 mes yeux bleus dans tes yeux noirs
 c'est un beau jour pour mourir
 c'est un beau jour pour mourir
 mes yeux bleus dans tes yeux noirs
 c'est un beau jour pour mourir
 ni espoir ni désespoir
 si on s'aime pas, qui nous aimera ?
 si on s'aime pas, qui nous aimera ?

https://www.youtube.com/watch?v=DOjnNGJDEIY


Invité ce (prochain) samedi après-midi à une lecture sur une "mouette genevoise", ces petits bateaux qui traversent la rade du lac de Genève, j'ai longuement hésité sur le choix du texte, la durée de lecture étant très courte (10min) et les conditions particulières (eau, froid, bruit...). Mon choix s'est donc porté sur ce livre de Claude Louis-Combet qui retrace la relation incestueuse du poète Georg Trakl avec sa soeur, Gretl. Comme le disait Richard Blin à la sortie de ce livre, c'est un "hymne aux puissances nocturnes de l'amour". C'est aussi un livre où la phrase est travaillée avec soin, précision, style, le langage y est puissant et d'un érotisme souvent saisissant. J'aime aussi beaucoup les pages où Trakl part en guerre, on ressent celle-ci dans toute son horreur et son inhumanité, c'est celles-ci que j'ai choisies pour ma lecture (ça va être la fête...) ; le poète perdra la vie dès 1914, à la bataille de Grodek, la drogue aidant, alors que son souhait le plus cher était de mourir avec sa soeur, à qui il faisait prononcer en guise de derniers mots dans son poème Révélation et anéantissement : Blesse, ronce noire. C'est peut-être l'un des plus beaux livres de Claude Louis-Combet (avec Gorgô que j'adore aussi!!!).

 

"Avant ces jours de guerre totale, il n'avait vu que très rarement des cadavres - et c'était, chaque fois, conformément aux rites et aux coutumes, des corps parés de leur meilleur vêtement, les mains jointes, la face apaisée dans la lumière des cierges. Peut-être était-ce même cette profonde paix d'absence qui l'avait amené à rêver d'une mort en commun - sa soeur et lui - à l'écart de toutes choses humaines, dans la nature, purement: un creux de montagne par exemple, dans lequel ils n'eussent pas été surpris par quelque accident, mais qui aurait été le lieu de leur attente et de leur ferveur, implorant le grand froid et la neige qui les recouvrirait. Il avait souvent, dans ses poèmes, évoqué l'image de la mort comme d'un recueillement, dans un sentiment ambigu d'arrachements aux vives couleurs du monde et de nostalgie de repos - un bienfait plutôt qu'un malheur - et comme d'une suprême expérience d'amour puisque, ensemble, la bien-aimée et lui-même, s'endormiraient, noués, s'enfonceraient dans l'inconscience, rendant, au même instant, leur dernier souffle. Tableau d'une béatitude intime qui avait nourri leur rêverie autant que l'appel de leur chair au plaisir sexuel."