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22/03/2016

La carte postale du jour...

siglo xx, paul willems, belgique, bruxelles, cathédrale de brume

J'aime Bruxelles et la Belgique pour ses habitants, pour ses bières, pour ses groupes, de TC Matic à Front 242 en passant par Polyphonic Size, Absolute Body Control et Siglo XX, pour le simple fait de pouvoir commander un biki sans frites avec une frite, de passer une nuit à l'hôtel pittoresque des Bluets, de flâner à Bruges, de me murger à Gand, de passer à la gare d'Anvers citée par Sebald dans son sombre et merveilleux livre Austerlitz, de me baigner dans la mer du nord à Westende, de pouvoir lire des auteurs formidables comme Paul Willems, le dernier auteur flamand qui n'écrivait qu'en français et qui reste à ce jour, avec Cortazar et Borges peut-être, mais pour d'autres raisons, mon auteur favori de nouvelles, et puis j'aime Bruxelles quand elle est chantée par Françoiz Breut... mais aujourd'hui plus que tout, c'est le fait de me replonger dans la Cathédrale de brume de Paul Willems en réécoutant ce très joy divisionesque et court album sans titre de Siglo XX qui m'a semblé pertinent, en attendant de retourner boire un verre au parvis de Saint-Gilles en lisant du Scutenaire.

https://www.youtube.com/watch?v=dBYoJ4qKGDg

La cathédrale de brume de Paul Willems (publié chez Fata Morgana) :

"LA CATHEDRALE DE BRUME Un jour, l’architecte V., très connu en Belgique avant la première guerre mondiale, se lassa du béton et se mit à détester le granit. Il avait remarqué que la pierre, quoi qu’on fasse, ne livre rien. Têtue, elle n’accomplit que son destin qui est de durer. Elle concentre son immense force compacte sur le centre d’elle-même. Et elle oppose toute son inertie à ceux qui tentent de la distraire en la déplaçant et la taillant. Elle a horreur de l’élan que lui donne la flèche de l’église. Elle déteste tout ce qui est ailé. Elle souffre dans le vent. Et si on l’élève au fronton d’un temple, elle saisit toute occasion pour retourner à terre. C’est pourquoi les colonnes se couchent et les monuments qui semblent immuables s’enfoncent lentement dans le sol où la pierre retrouve les ténèbres aimées. L’architecte V. renonça à bâtir des maisons de pierre. Après des années de méditation, il construisit une cathédrale de brume. Le principe en était simple. Les murs et la tour étaient faits de brouillard au lieu de pierres. Le brouillard ne se laissant tailler ni cimenter, la construction fut difficile à réaliser. Mais l’architecte V. savait que le brouillard suit certains chemins de l’air comme l’eau suit le lit de la rivière. V. établit donc à l’aide de souffleries adroitement combinées, des courants d’air chauds qui s’élevaient comme des murs et des colonnes en creux. Ces murailles d’air chaud se rejoignaient en forme de voûte à trente-cinq mètres au-dessus du sol. La vapeur produite par une centrale cachée sous terre suivait les chemins d’air qui lui étaient ainsi tracés. L’architecte V. avait choisi un lieu superbe, une clairière dans la forêt d’Houthulst où les chênes et les hêtres s’élançaient plus haut encore que la voûte de l’église. Là, l’étrange monument se balançait doucement dans l’air immobile. L’architecture en était à la fois floue et précise car la vapeur, tout en ne s’écartant pas de son lit d’air chaud, était animée de courants ou plutôt d’une respiration. Le visiteur qui venait par le chemin forestier voyait soudain, au détour d’un vieux chêne, s’élever la masse de la cathédrale. Il s’arrêtait, étonné. Après avoir longuement contemplé le monument, sans trouver d’abord la cause de sa surprise, il se rendait compte soudain que l’église n’avait ni porte ni fenêtre. Il faisait alors deux ou trois fois le tour de l’église à la recherche de quelque entrée cachée. Il s’en allait déçu et inquiet car il soupçonnait un mystère auquel il n’était pas initié. D’autres trouvaient d’inspiration le « Sésame, ouvre-toi ». Ils entraient dans l’église en traversant les murs de brouillard.

La grande nef était admirable. Cent cinquante-quatre colonnes de brume coulaient lentement ver le haut et se rejoignaient en sept clefs de voûte. La vapeur s’y condensait en gouttes d’eau qui tombaient une à une au rythme du hasard. Elles étaient reçues au sol par d’admirables iris sculptés par l’orfèvre Wolfers. Les fleurs de ces iris d’un bleu profond étaient hérissées d’acier vibratile dont les lamelles s’émouvaient de sons ténus à chaque goutte. Cette musique, que selon la mode du temps tout le monde s’accordait à trouver violette, remplaçait les cloches que l’architecte V. n’avait pu accrocher dans la tour de brume. Mais le son au lieu de s’envoler dans l’espace comme le son des cloches n’était perçu que par l’oreille du visiteur et allait loin, très loin en lui. Et on avait l’impression que c’était la clochette d’un petit cheval qui tirait un traîneau dans la nuit que nous portons en nous, et qu’il glissait vers les plus lointaines frontières de nous-mêmes au-delà desquelles la musique meurt en une douce agonie. Ici et là, partout, en haut, de tous côtés, les branches des arbres qui entouraient la clairière traversaient les murs et la voûte de brume. Elles avaient l’air de tenir toute l’église suspendue entre ciel et terre. Cette impression était renforcée par le lierre qui, ne pouvant s’accrocher aux parois, recouvrait le sol d’un épais tapis don la couleur verte était exaltée par une lumière diffuse d’un gris exquis. Malgré la protection de la forêt, l’église se dispersait les jours de grande tempête. Elle ne se reformait qu’au crépuscule à l’heure où le vent tombe. C’était alors que l’on y priait le mieux, comme si quelque archange avait soufflé la tempête de ses ailes immenses en survolant la forêt ce jour-là et puis, le soir venu, s’était posé dans le chêne millénaire proche de la cathédrale. Mon père disait que dans cette église la prière était d’une haute ferveur parce quelle ne s’y formulait pas en mots. Debout sur le tapis de lierre, en entendant sans l’écouter la musique des iris, on était saisi par une sorte de ravissement muet. On devenait silence. Aucune voix même au plus profond de soi ne s’élevait. L’être entier se portait en un élan intense vers quelque chose, mais quoi ? Pas vers un but qui puisse se formuler, ni vers l’accomplissement d’un désir, ni vers un combat, ni vers une consolation. On se portait vers quelque chose dont on ignorait la nature. Vers tout. Vers rien. Et la joie qui répondait à cet élan n’avait pas de nom. En sortant ces soirs-là de l’église et en s’en allant par le sentier forestier, on n’aurait pu se confier à personne. On n’aurait même pu rien se dire à soi-même, car on ressentait une sorte de vide bienfaisant, comme si l’homme qui habite en nous, qui nous questionne et nous juge, était absent. Mon père me disait qu’il avait compris alors que les réponses aux questions ne sont jamais données par les explications mais par l’acceptation de la douleur et de l’angoisse.

Pour aller à la cathédrale de brume on prenait un sentier assez large où l’on marchait facilement à trios ou quatre de front. Mais pour le retour (et surtout après les prières, ou devrais-je dire: méditations?) on prenait un autre sentier plus étroit où l’on marchait seul parce que l’on avait besoin de silence et que de visiteur on était devenu pèlerin. Mon père a visité plusieurs fois la cathédrale de brume. Il m’a raconté qu’il y avait passé la veillée de Noël avec des amis en 1901. Ils avaient soigneusement préparé cette petite expédition. Pour laisser à la nuit son mystère ils avaient décidé de ne pas se munir de lanternes ni d’aucune autre lumière, renonçant même à la pipe et aux cigarettes estimant que la flamme des allumettes abîmerait l’obscurité. Se souvenant du petit poucet, ils avaient envoyé l’un d’eux pendant le jour baliser de cailloux blancs le sentier de la forêt. Ils se mirent en marche vers onze heures du soir pour arriver à minuit à l’église. Bottés et chaudement habillés, ils avaient l’impression de marcher dans une d ces immenses forêts du nord qui n’ont jamais livré leurs secrets. Tout autour d’eux le silence des bois d’Houthulst était impressionnant et était rompu seulement par le bruit de leurs pas sous lesquels se brisaient les feuilles mortes gelées avec des sons transparents comme si de minces plaques de verre volaient en éclats. Ils suivaient les cailloux blancs faiblement éclairs par les vagues reflets du ciel et qui avaient l’air de petites étoiles mourantes. Quand ils arrivèrent dans la clairière ils distinguèrent la masse obscure et comme ouatée de l’église, à la fois plus profonde et plus douce que la dure nuit de la forêt. Ils traversèrent les murs à tâtons. Aussitôt ils furent plongés dans l’obscurité totale. Le tapis de lierre souple sous leurs pieds dégageait un parfum amer. Ils surent qu’ils étaient dans la grande nef. L’un d’eux se cogna contre un iris dont la fleur vibratile fit entendre une plainte ténue qui était effrayante dans le silence et l’obscurité. Comme si à quelques pas d’eu, un être minuscule et charmant leur disait qu’il allait mourir. Ils se rendirent de tomber des clefs de voûte et que la musique des iris s’était tue. Alors aucun d’eux n’osa plus bouger. * Mon père me raconta qu’ils étaient restés immobile pendant des heures. Ils avaient l’impression que leur pensée même gelait. «Étrange, me dit-il, toutes les sensations s’ankylosent une à une et la respiration se fait toute petite comme si elle n’osait plus sortir de la poitrine. Nous avions la certitude qu’une sorte de miracle allait se produire. Peut-être allions-nous assister à notre propre mort, ou à quelque chose de plus simple et de plus merveilleux encore. Et c’est pour cela que nous restions tout à fait immobiles.

Nous avions la certitude qu’une sorte de miracle allait se produire. Peut-être allions-nous assister à notre propre mort, ou à quelque chose de plus simple et de plus merveilleux encore. Et c’est pour cela que nous restions tout à fait immobiles. Nous avions l’impression que si nous bougions nous bouleverserions les immenses mécanismes de l’Immobilité et du Silence où se préparait un événement extraordinaire. Cela te semblera incroyable, continuait mon père, mais nous sommes restés là sans bouger pendant près de sept heures. Et ce temps fut à la fois très long et très court. Soudain, au moment où le froid se faisait le plus intense, la voûte de la cathédrale s’ouvrit sur un ciel bleu, presque noir, où était accroché un croissant de lune et où brillaient cruellement des milliers d’étoiles.» Mon père se taisait à ce moment de son récit pour me laisser le temps d’imaginer le ciel, immense lac gelé, où es étoiles et la lune restaient prises dans une glace de jais. «Alors, continuait mon père, une chose étrange et merveilleuse s’accomplit dans la lenteur. La lenteur des aiguilles d’une montre. Après avoir dévoré la voûte de l’église, le froid s’attaqua aux murs et aux colonnes. L’église entière fut absorbée par la nuit et les conduites gelées cessèrent de souffler de la vapeur.» Quand le soleil se leva un peu après sept heures, mon père et ses amis poussèrent un cru d’admiration. Certains tombèrent à genoux, d’autres dansaient sur place comme des enfants, d’autres levaient la main, comme les personnages de certains tableaux romantiques qui, d’un geste, fixé pour l’éternité par le peintre. Désignent à notre attention un paysage de montage où glisse sans bouger le chaos d’un glacier. «Mais, disait mon père, ce que nous voyions n’était pas un chaos, c’était l’harmonie la plus parfait que j’aie vue de ma vie, véritable vision qui semblait être une sorte d’aboutissement de notre longue attente gelée. La cathédrale de brume s’était condensé en givre au millions de ramilles des hêtres et des chênes immenses qui entouraient la clairière. Elle étincelait au soleil, reconnaissable dans tous les détails de son architecture. J’avais l’impression que nous la voyions reflétée dans un de ces grands miroirs légendaires où l’hiver gèle à jamais ses plus beaux souvenirs. Certains de mes compagnons (ceux qui s’étaient défaite de ses murs, de ses colonnes et de ses voûtes, qu’elle avait abandonné aux arbres jusqu’à son image et qu’elle s’était jointe aux rois mages pour offrir à l’Enfant une église de rêve. Pendant que nous parlions non sans exaltation continuait mon père, le vent avait brusquement tourné à l’ouest, la température s’était adoucie, et la neige s’était mise à tomber à flacons serrés. En un quart d’heure, à innombrables petites touches et chutes silencieuses, la neige effaça de sa blancheur la blancheur de l’église de givre. Et les branches lentement fléchirent sous le poids immense des flocons légers. Le silence de la neige est différent de celui de la gelé. C’est un silence qui efface tout, même les formes, même les êtres humains. Le son de nos voix changea et ploya aussi sous tant de blancheur, pendant que les flocons s’amoncelaient sur nos vêtements et nos chapeaux.

Alors, sans nous concerter, nous sommes partis en empruntant le sentier des pèlerins don ton devinait encore le tracé grâce à  une légère dépressions de la neige. Je me retournai une dernière fois vers la clairière. Déjà les flocons s’affairaient en une sorte de chuchotement silencieux à effacer nos pas, afin que personne ne puisse jamais en suivre les traces et retourner vers la clairière pour y chercher quelque vestige attestant l’événement extraordinaire auquel nous venions d’assister. D’ailleurs le givre et les traces de pas dans la neige appartiennent à l’Éphémère. Et on ne saurait jamais effacer assez vite les indices matériels d’un miracle qui n’appartient qu’à l’instant et dont la duré en peut se prolonger que dans la mémoire. Toute ma vie, disait mon père avec émotion, j’ai porté l’église de givre en moi et j’essaye de t’en transmettre l’image. Ne va jamais dans la forêt d’Houthulst. D’ailleurs elle a été presque entièrement détruite en 1918 lors d’une bataille meurtrière entre les armées belges et allemandes. On m’a dit que ses amis ont voulu rendre hommage à son génie. Ils ont eu l’idée saugrenue de lui élever un tombeau dans la forêt. Mais comme la forêt n’existe plus, ils ont dû se rabattre sur un petit bois de quelques hectares, dernier vestige des bois immenses qui faisaient euxmêmes partie il y a mille ans de la Fôret-Charbonnière. Et vois, concluait mon père, pour évoquer le souvenir de l’architecture V, pour rendre son nom indestructible, ils ont place sur le lourd tombeau une lourde pierre de granit, et l’épitaphe est gravée en lourdes lettres. On lit : 
Ci-gît l’architecte V. Il construisit une cathédrale de brume 
Nul doute, disait mon père sans dissimuler sa joie, que la tombe de granit que personne ne va plus saluer, s’enfonce lentement dans le sol où la Pierre retrouve les ténèbres aimées.» "

07/03/2016

La carte postale du jour...

"Lisez d'abord les meilleurs livres, de peur de ne les lire jamais."

- Henry David Thoreau

lundi 7 mars 2016.jpg

Je me souviens d'être bien installé dans mon canapé devant l'émission Kulturzeit  - que j'enregistre chaque soir pour la regarder le lendemain -, ce soir du 13 septembre où je mets un peu de temps pour réaliser que la présentatrice vient d'annoncer, en fin d'émission, que Johnny Cash s'est éteint ; d'ailleurs, à peine l'information a-t-elle pu pénétrer mon esprit distrait par une journée de travail assommante que l'image est comme coupée par le démarrage d'une vieille bande vidéo qui est en fait le clip de Hurt : probablement le titre le plus beau mais aussi le plus triste jamais chanté par Johnny Cash - quelle émotion.

Je me souviens bien que l'une de mes premières rencontres avec Johnny Cash - qui ne serait d'ailleurs pas la dernière -, fut la reprise de Ring of Fire par le groupe Wall of Voodoo que je devais découvrir avec un énorme retard (en 1992... alors que cette reprise date de 1980!) mais que j'écoute très souvent depuis, fasciné que je suis par cette version qui tend autant vers le dénuement synthétique quoique hystérique de Suicide que vers les sonorités western-spaghetti (Ennio Morricone en tête, évidemment). 

Je me souviens aussi que parmi les nombreuses reprises interprétées par Johnny Cash pour ses derniers albums, mes favorites sont celles de Depeche Mode, Paul Simon, Bonnie Prince Billy, Nick Cave et, au-dessus de toutes et bien mieux que l'originale, celle de Nine Inch Nails et sa chanson Hurt dont son texte emblématique colle si bien à ce Johnny Cash âgé et rien moins que fascinant, comme on peut le voir dans ce clip à tomber à genoux ...

I hurt myself today
To see if I still feel
I focus on the pain
The only thing that's real
The needle tears a hole
The old familiar sting
Try to kill it all away
But I remember everything

What have I become?
My sweetest friend
Everyone I know
Goes away in the end
You could have it all
My empire of dirt
I will let you down
I will make you hurt

I wear this crown of shit
Upon my liar's chair
Full of broken thoughts
I cannot repair
Beneath the stains of time
The feelings disappear
You are someone else
I am still right here

What have I become?
My sweetest friend
Everyone I know
Goes away in the end

You could have it all
My empire of dirt
I will let you down
I will make you hurt
If I could start again
A million miles away
I would keep myself
I would find a way

https://www.youtube.com/watch?v=vt1Pwfnh5pc

 

Il y a des livres qui vous font des clins d'œil. L'édition d'abord, très important, car si le livre vous choisit, en quelque sorte, c'est bien le lecteur qui fait les premiers pas dans sa direction : Éditions Corti. Bien sûr, vous viennent alors à l'esprit les noms de Julien Gracq, Claude Louis-Combet, Sadegh Hedayat, Lautréamont, le suisse Julien Maret et quelques autres encore, selon votre collection privée. Puis vous faites attention au titre du livre ou à son auteur, mais là c'est bien le titre qui intrigue le plus : Le sage des bois. Comme on nage dans le bassin littéraire, il y a quelque ironie dans ce titre. Et puis l'auteur, Georges Picard, dont je ne sais pas grand chose pour avoir seulement feuilleté deux de ses essais dont les titres m'avaient quand même particulièrement accroché à l'époque de leur parution : Merci aux ambitieux de s'occuper du monde à ma place, et De la connerie. Franchement, je ne sais pas pour vous, mais moi, des titres comme ça m'attirent autant que ceux de Marc Levy ou Jean d'Ormesson me repoussent... Et vous voilà embarqué dans une lecture inattendue - une aventure quoi ! C'est que ce roman cache un essai sur l'écrivain-philosophe naturaliste et végétarien Henry David Thoreau, et, spécialement sur son magnifique livre : Walden. Le narrateur revient donc sur sa jeunesse à lui, ce temps où il rêvait de mettre ses pas dans ceux de Kerouac, Robinson, Rousseau et, surtout, Thoreau. Le voilà donc sur le départ, mal organisé, peu sûr de lui, ralenti par l'incompréhension de son entourage. Pour vous donner une idée, prenez Into the wild, le livre de Jon Krakauer porté à l'écran par Sean Penn, mais déplacez l'aventure en France et dans une version plutôt candide et comique, et vous avez Le sage des bois dans les mains. Légère mais pleine de rebondissements, souvent drôle, l'histoire vous emmènera au bord de l'étang convoité, symbole de liberté, mais pour peu de temps... en effet une autoroute va bientôt remplacer le petit bois accueillant et son étang ! Et nous voilà en pleine réflexion sur le monde moderne et la place de l'enseignement de Walden ; comme le disait Dagerman dans son magnifique petit opuscule Notre besoin de consolation est impossible à rassasier : "Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société." Pouvons-nous encore trouver de la liberté dans une France où tout est réglementé et où tout ce qui n'est pas encore interdit n'en est pas pour autant permis ? Georges Picard signe là un roman initiatique et philosophique, picaresque, qui recèle de citations et presque tout autant de critiques de Thoreau, le tout dans un style aérien et bon enfant, avec une morale (la liberté est en soi et les villes ne sont pas forcement hors la nature, mais une forme de nature) - un livre à mettre entre toutes les mains.

Extrait de Le sage des bois, de Georges Picard (publié aux éditions José Corti) :

"C'est au lendemain de ma première nuit en forêt que je pris vraiment conscience de l'incongruité de ma conduite menée sans plan, dans la pure improvisation, uniquement guidée par une rêverie littéraire. J'en avais eu quelques intuitions ; maintenant, je regardais les choses en face. J'allais droit à l'échec ! Me voici confronté à un dilemme : poursuivre mon projet jusqu'au découragement ou inventer un raisonnement ingénieux pour en excuser l'abandon. Et dire que certains prétendent que la rhétorique n'est qu'une coquille creuse ! En réalité, elle peut venir en aide à la volonté quand celle-ci se met à patiner lamentablement. Par exemple, à l'endroit précis de mon expérience tout juste commencée, je pouvais soutenir que ce qui a été imaginé avec force n'a pas toujours besoin d'être réalisé. Henry Miller, écrivain que je lisais depuis mes seize ans, raconte comment il substituait à la réalité des rêves qui le rendaient heureux, comme, par exemple, celui de filer sur un magnifique vélo de course à une époque où il n'aurait même pas pu acheter une selle. Il prétend qu'une vraie bicyclette ne lui aurait pas procuré autant de plaisir : je crois bien qu'il mentait. Les personnes à l'imagination ardente connaissent trop bien ces dérivatifs ; la littérature n'est peut-être faite que de cela. Nanti d'un semblable alibi, j'aurais pu rebrousser chemin si ma mauvaise conscience avait pu s'en contenter. Elle ne le pouvait pas. D'ailleurs, j'imaginais déjà les ironies de Lucrèce et la maladresse des excuses que Rupert offrirait à mon désabusement. Je repliai ma tente, rangeai mon sac et m'enfonçai dans l'épaisseur de la futaie."

 

29/02/2016

La carte postale du jour...

"On peut assurément soutenir que le fait de donner raison au réel constitue le problème spécifique de la philosophie : en ce sens que c'est son affaire, mais aussi qu'elle n'est, en tant que telle, jamais tout à fait capable d'y faire face."

- Clément Rosset, Le réel - traité de l'idiotie

lundi 29 février 2016.jpg

Je ne me souviens pas exactement depuis quand je cherche le quarante-cinq tours de Claudine Chirac, très longtemps, trop longtemps même, mais je suis bien heureux d'être tombé un beau jour sur cette compilation de groupes suisses, perdue dans un bac de vinyles soldés et datant de 1982, mon regard ayant d'abord été attiré par le nom de Grauzone pour découvrir plus bas celui de Claudine Chirac - fantastique !

Je me souviens bien d'avoir joué Eisbaer, le tube de Grauzone, au moins tous les samedis, de 1989 à 1992, au cours nos soirées dark au Midnight, et d'en avoir ainsi tant usé et abusé que je n'ai plus pu le supporter des années durant avant d'y revenir timidement, jusqu'à découvrir récemment que l'artiste Jesper Just l'avait choisi dans sa liste des Ten songs that saved your life, juste avant Decades de Joy Division, ce qui n'est pas rien (mais qui n'est pas si étonnant quand on réalise que l'un de ses courts-métrages s'intitule It will all end in tears, titre qui fait directement référence à un autre classique de cette période new-wave : This Mortal Coil).

Je me souviens aussi que lors de l'enregistrement du titre Eisbaer, en 1980, il avait été reproché au groupe de faire un titre par trop ressemblant à celui de The Cure, A Forest, et que c'est finalement Stefan Eicher qui avait ajouté les bruits de synthé qui font toute la différence ; mais personnellement je préfère plutôt les bluettes naïves de Grauzone que sont Ich lieb' sie ou Träume mit mir, ou encore Moskau, son rythme stakhanoviste et ses nuages noirs...

 Bern: Heiter, null
 Prag: Bewölkt, eins
 Warschau: Bewölkt, ein Grad
 Moskau: Bedeckt, Schneefall, minus vier
 Moskau: Bedeckt, Schneefall, minus vier
 Moskau: Bedeckt, Schneefall, minus vier

 Moskau, dein Körper brennt
 Du hast mich Weinen gelernt
 Dein Tod ist das Schweigen
 Es zwingt mich, allein zu bleiben

 Schwarze Wolke über Moskau
 Diese Stille macht dir Angst
 Deine Kinder, sie weinen nicht mehr
 Deine Kinder, sie hungern zu sehr

Wir dienen Moskau

https://www.youtube.com/watch?v=ldJx9lZfDhE

 

Qui n'a pas encore découvert la prose desprogienne de Iegor Gran ne sait pas ce qu'il perd ; dans ce cas je recommande de toute urgence la lecture de La Revanche de Kevin ; puis de tous ses autres romans - avec Iegor Gran on est toujours déçu en bien, comme on dit en Suisse. Avec ce nouveau livre on a affaire à un conte fantastique non conforme, décalé, imprévisible même. Le canon tonne dans ce roman qui commence dans un asile de fou avec l'arrivée d'un Napoléon - mais pas n'importe quel Napoléon, car celui-ci est une femme, ce qui contrarie beaucoup le Général De Gaule. Pour le soigner, le Docteur Day, qui est un inculte absolu en histoire-géographie, décide d'emmener son Napoléon en Russie pour y revivre la retraite de la Grande armée après la fausse prise de Moscou, qui s'était soldée par un vrai désastre - une expérience censée guérir le malade... On l'aura sans doute vite compris : Le Retour de Russie est, au premier abord, une pochade. C'est plutôt facile à lire, mais c'est aussi un texte difficile à lâcher, parce que très bien construit, drôle, passionnant, et qui, par sa forme même - le conte fantastique -, a beaucoup à nous dire sur la folie ; on ne peut s'empêcher de penser à l'antipsychiatrie chère à Deleuze et Guattari (le droit à la folie). D'ailleurs l'une des premières (bonnes) rencontres que font notre Napoléon féminin et notre déraisonnable docteur, eh bien cette rencontre n'est autre qu'"André le débile", le simple d'esprit qui vit seul dans la forêt et semble être le plus heureux des hommes. Et puis Iegor Gran a eu la bonne idée d'utiliser les dessins de sa fille, Sophie, pour illustrer son histoire, et de faire aussi des clins d'œil à certains textes de son père, le célèbre dissident André Siniavski qui, lui, mêlait satire de la réalité et fantastique, à la façon de Boulgakov. D'ailleurs s'il fallait employer un simple slogan pour vendre ce livre, je dirais qu'il est justement dans cet entre-deux improbable et fantastique, quelque part entre Desproges et Boulgakov, tiens - rien moins que génial, quoi. 

Extrait de Le Retour de Russie, de Iegor Gran (publié aux éditions P.O.L.) :

"De grandes silhouettes noires et immobiles se découpent en effet au loin. On dirait des toits, des poteaux. On s'approche. Aucune lumière. Ce doit être des granges abandonnées. La route s'élargit légèrement, comme quand on est près d'un village. Et aussi, on le sent tout de suite, une odeur de brûlé. On s'approche encore, quand Pauline crie :

 - C'est le POJAR, docteur !

 Il y a une pointe d'angoisse dans sa voix, qui me fait s'arrêter.

 - Encore et toujours le pojar!

 Comme je ne comprends pas ce mot, elle m'explique.

 - Le pojar, c'est une spécialité de ce pays de malheur. À chaque fois que l'on s'approchait d'un village, on le découvrait vide et brûlé. Les Russes s'enfuyaient en mettant le feu à leurs maisons, vous imaginez ça, docteur ? Et comme tout était en bois, et qu'on était en été, le pojar se propageait rapidement.

 - Alors il n'y avait pas que Moscou.

 - Non, dit Pauline. Smolensk aussi. Et Dorogobouj. Et Malo-Iaroslavetz. Et toutes les autres, petites ou grandes, brûlaient semblablement. De gigantesques colonnes de fumée nous attendaient partout. On entrait dans les rues dévastées. Les stocks de nourriture, le foin pour les chevaux, les magasins d'habillement, les ateliers de réparation, les tavernes : tout brûlait ou était déjà noir. Un air irrespirable. On prenait la ville, certes, et les Russes reculaient, mais impossible d'y rester, d'établir une garnison solide."

 

10/02/2016

La carte postale du jour...

"Et maintenant, réfléchissez, les miroirs."

- Jacques Rigaut, Écrits

mercredi 10 février 2016.jpg

Je me souviens que l'ami russe qui m'a dégoté ce disque a dû véritablement se démener pour le trouver, parcourant une partie de Moscou - et Moscou c'est grand, très grand... - pour l'acheter chez un privé, et puis le disque a fini dans la valise d'Annick qui l'a transporté jusqu'à Genève et a traduit une partie des textes pour moi - qu'ils en soient tout deux remercié chaleureusement.

Je me souviens bien que j'ai été amusé de découvrir ces deux groupes d'électro-pop, Прощай, Молодость! (Prochai Molodost) et Биоконструктор (Biokonstruktor), avec une préférence pour les derniers, plus sombres au niveau de la musique, groupe d'ailleurs considéré comme l'équivalent russe des Depeche Mode et célébré "meilleur groupe de l'année" en 1986 par le magazine Moskovskiy Komsomolets.

Je me souviens aussi d'avoir été scotché par la chanson qui donne son nom au groupe - superbe hymne néoromantique synthétique, que j'ai immédiatement inscrite dans ma liste de titres à passer en soirée...

 

Он все время что-то читает

Или по долгу смотрит на солнце.
Женщины его не привлекают.
Он чертит на песке бензольные кольца.
Он хочет научиться решать проблемы,
Ответить на вопрос: "быть или не быть",
И, погруженный в расчеты и схемы,
Он синтезирует способ жить.
Конструктор, конструктор.... 

Il passe son temps à lire
Ou à observer longuement le soleil
Les femmes ne l'intéressent pas
Il dessine sur le sable des cercles benzéniques.
Il veut apprendre à résoudre des problèmes
À répondre à la question "Être ou ne pas être"
Et, plongé dans ses calculs et ses schémas,
Il synthétise une manière de vivre
Le constructeur, le constructeur

https://www.youtube.com/watch?v=CLPbMA_HFz4

 

Matei Vișniec est roumain, écrit surtout du théâtre (plus de vingt pièces) et réside à Paris où il travaille comme journaliste. Auteur d'un premier roman en 2013, il fait paraître ces jours ce second roman, mille-feuille, kaléidoscopique et surréaliste ; il y est question d'une quête, celle de la première phrase, puis de celles des romans de Kafka, Camus, Thomas Mann et beaucoup d'autres encore ; il y est question aussi de souvenirs familiaux, de début d'un roman fantastique, d'une rencontre amoureuse dans une librairie en désordre, d'un logiciel d'écriture de romans et de bien d'autres histoires encore pour avoisiner la douzaine de récits sans rapport les uns avec les autres et qui s'entrechoquent au fil de ce livre qui est en définitive un éloge à la littérature dont le contenu jubilatoire est follement addictif. Bravo aux éditions Jacqueline Chambon de prendre le risque insensé de publier un tel livre - livre qui est comparable dans sa forme (pas forcément dans le fond, bien sûr) à des objets littéraires insolites comme l'ont été, pour ne citer que quelques noms et m'adonner ainsi à la facilité plaisante du "name dropping", Vies et opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne, Pétersbourg de Biély ou encore Ulysse de Joyce. En effet, ce labyrinthe littéraire qu'a fabriqué Matei Vișniec s'adresse aux bibliovores, qui, au contraire des amateurs de fastfood littéraire, aiment relever des défis en forme de courses d'obstacles, avec cette satisfaction stimulante qu'est la certitude que ce livre bien particulier s'inscrira en eux de façon définitive - et un grand bravo à Laure Hinckel pour avoir traduit ce merveilleux Marchand de premières phrases.

 

Extrait de Le Marchand de premières phrases, de Matei Vișniec, publié aux éditions Jacqueline Chambon (2016) :

" - Ce qu'est un roman ? Avant tout, c'est une quantité de temps. Quand vous voyez un roman dans une librairie, si vous êtes un peu attentif, vous pouvez évaluer immédiatement la quantité de temps qu'il contient. Et cela dans un double sens : le temps qui a été nécessaire à l'auteur pour l'écrire et le temps qu'il faudra pour le lire.

 Ah, comme elle m'était connue cette voix !

 Mais il y a encore quelque chose, quelque chose que personne ne peut évaluer... C'est combien de temps vous serez marqué par un roman après l'avoir lu. Il y a des romans qui vous accompagnent durant toute une vie, qui restent en vous, qui durent... Voilà pourquoi je dis qu'un bon roman est une victoire sur le temps.

 La voix de M. Courtois semblait collée à mon tympan, j'entendais ses mots sans le voir, mais je n'étais ni intrigué ni irrité, car ces considérations m'intéressaient et ma seule surprise était qu'elles ne sortaient pas de mon propre cerveau.

 - Je vous devais cette phrase, dit encore M. Courtois avant de se jeter sur une nouvelle série de saucisses qui étaient cuites juste comme il le fallait, selon les conseils de Victor.

Je sentis que dans ma main droite venait de se glisser un billet, un rectangle de papier plus consistant qu'une carte de visite : c'était un morceau de papier plié.

 Seigneur, le moment était-il venu ? Tout mon être fut ravagé par un frisson, un spasme. Tenais-je donc entre mes doigts la phrase miracle qui devait me propulser vers l'immortalité ? Mais pourquoi M. Courtois avait-il décidé de me la remettre d'une façon si peu protocolaire, si peu culturelle ? J'avais attendu pendant des mois et des mois qu'il me convoque dans un lieu chargé de mythologie, dans un de ces cafés parisiens chargés de mémoire culturelle, comme l'étaient La Rotonde ou La Coupole, ou alors Les Deux Magots ou Le Procope... Mais qu'importait la forme, ce qui comptait était qu'enfin l'on m'avait remis la phrase, la source primaire de ce que j'allais devenir, construire, laisser derrière moi après mon passage dans l'univers. En définitive, mon minuscule potager parisien était un espace culturel. Le mot culture, au sens figuré, n'avait-il pas son origine dans le sens premier de "terre cultivée" ?

 La main dans laquelle je tenais le bout de papier glissé par M. Courtois se mit à trembler et à se liquéfier littéralement. Je devais immédiatement lire ce que m'avait écrit M. Courtois, me dis-je, sinon le papier allait s'imbiber et la phrase deviendrait illisible... Je me souvins que M. Courtois écrivait toujours ses lettres au stylo plume, ce qui était évidemment aussi le cas de ma phrase, écrite à l'encre bleue sur un morceau de papier fragile, or il est bien connu que rien ne se dissout, ne se dilate, ne se déforme plus facilement qu'un texte écrit à l'encre sur un bout de papier fragile en contact avec l'humidité et la chaleur.

Avant de déplier ce billet qui me brûlait les doigts, je jetai un œil alentour, pour m'isoler de tous ces gens rassemblés là non sans une certaine intention... M. Courtois ne m'avait-il pas dit que je devais être le dernier bénéficiaire de l'Agence ? Était-ce lui qui avait choisi ce lieu et ce symbole, mon potager entouré de rosiers, pour en faire le cadre de son geste final?"

 

 

24/01/2016

La carte postale du jour...

"Je vins en un lieu où la lumière se tait,
mugissant comme mer en tempête,
quand elle est battue par vents contraires."

- Dante Alighieri, L'enfer (Chant V)

dimanche 24 janvier 2016.jpg

Je me souviens de cet été '91, d'avoir réussi à obtenir un passe pour le festival Contemporary (du label et distributeur florentin Contempo), de prendre un mauvais bus depuis le centre ville et de perdre ainsi une bonne heure dans une banlieue de Florence, puis d'arriver finalement à l'amphithéâtre Cascine, de voir Clock DVA en concert et de penser "oh, je suis dans la ville de Diaframma".

Je me souviens bien d'avoir visité les nouveaux locaux du label Contempo, achetés à prix d'or dans l'euphorie du moment, un beau bâtiment du centre historique, tout boisé à l'intérieur, c'était peut-être en 1992, juste avant qu'ils fassent lamentablement faillite, comme le label Factory, de Manchester, dans des conditions d'ailleurs assez similaires et à la même époque, ce qui est une drôle de coïncidence quand on pense que le label mancunien a débuté en 1978 avec Joy Division et que Contempo fut fondé quelques années plus tard pour sortir les premiers disques de Diaframma, considéré à ses débuts comme les équivalents de Joy Division (mais préférant à la langue de Shakespeare celle de Dante, ce qui fait toute leur originalité).

Je me souviens aussi d'avoir discuté de Diaframma avec une amie italienne et enseignante de lettres (salut Claudia!), lors d'une soirée d'hiver il y a deux ans peut-être, et qu'elle insistait sur le fait que Federico Fiummani, le guitariste du groupe, était aussi un parolier de génie, ce qui est bien vrai...

 

La musica che vive nel sottosuolo,
la musica che non vuole venire alla luce.
Le mura trasudano calde
e dietro le inferriate le grida
dividono il mondo
dai battiti del cuore.
Una vita disperata, protesa verso il nulla
ma vissuta fino in fondo
questa e' la mia rinuncia a vivere.
Mi sento staccato da terra
le infinite gradazioni del nero
e morire in un respiro, in un respiro.

https://www.youtube.com/watch?v=jaSIWYnzowM

 

On écrit toujours à la suite d'un autre, ou des autres. On écrit pour être personne, mais aussi pour être les autres, en toute impudence. Ainsi Yan Gauchard est un autre Jean-Philippe Toussaint et un autre Jean Echenoz et un autre Tanguy Viel peut-être. Yan Gauchard en est tant qu'on s'y perd parce que son roman est savamment melvillien (les amateurs de Bartleby comprendront, les autres iront le lire ou jouer à la pétanque). Ainsi son protagoniste, le traducteur Fabrizio Annunziato, ne préfèrerait pas... en tout point comme Bartleby, mais dans le somptueux décor de la ville de Florence, et, pour être précis, au Museo beato Angelico. L'auteur s'amuse beaucoup dans cette satire qui rappelle le meilleur cinéma italien (celui d'Ettore Scola qui vient de nous quitter et qui est cité dans ce livre), et on s'amuse beaucoup avec lui quand on découvre que l'enfermement peut être une libération - vous ne comprenez pas ? Alors il ne reste plus qu'à lire ce premier roman qui est une réussite en tous points, car c'est sûr : s'il s'inscrit dans une veine très Minuit, Yan Gauchard n'en est pas moins un auteur singulier, à suivre de près.

Extrait du Cas Annunziato, de Yan Gauchard (publié par les éditions de Minuit) :

"Beaucoup de visites, surtout pour une chambre strictement privative. En plus, il y a le téléphone : Laurent Tongue par exemple, à la mi-avril. Le ton est franchement détendu. Au téléphone : nulle solennité du décor n'intervient.

« Alors d'abord bravo, s'écrie, enthousiaste, Laurent Tongue. On ne pouvait pas faire mieux. En Italie, en France, dans les pages "Culture", on ne parle que de toi. Et c'est rien encore : tu débordes même sur les séquences politiques. Ça fait des jaloux. Parce que vu d'ici, c'est ce que l'on appelle un coup. Je ne sais pas où t'as eu cette idée de génie. Mais en dix ans, jamais pensé à un truc qui vaudrait le quinzième de cette histoire de couvent. Alors voilà, je te le dis : bravo. Bravo et merci. »

 - C'est pas volontaire. Le coup, c'est pas prémédité, interrompt Annunziato.

 Laurent Tongue n'a cure du mouvement d'humeur porté par la voix du traducteur, au contraire, il s'égaye visiblement. Il s'égaye et jubile :

« Je m'en doute mais le résultat est là. Ils ont revendu trente-deux mille exemplaires de Portland en une semaine. Même les exemplaires français sont épuisés en Italie, ça augure d'un beau carton avec la prochaine traduction, surtout si t'es encore dans les murs. Jardel a appelé pour nous féliciter. Il est aux anges. J'en ai profité pour l'avertir que dans ces conditions, ton nom, tes droits...

 - Quoi, mon nom ?

- Ton nom, l'éditeur italien va le passer en première page sur la couverture.

 - Ah non, pas de ça, prévient Fabrizio Annunziato. On ne va pas commencer maintenant. Ce livre est un désastre. "