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14/01/2016

La carte postale du jour...

"Il y a ceux qui jouissent de la vie, et les rêveurs exaspérés : quand les deux se rencontrent dans un même, il se fait une œuvre très forte et très violente. Quand la gloutonnerie de vivre et l'impossibilité de le faire se rejoignent, la résolution ne peut se faire que dans la violence. L'art est cette violence."

- Pierre Michon, Le roi quand il veut

jeudi 14 janvier 2016.jpg

Je ne me souviens pas comment j'ai découvert Ela Orleans, c'est étrange, presque inquiétant même, mais je remercie le hasard ou quelqu'un, quelque chose, car Upper Hell est de loin le disque le plus inattendu, le plus surprenant et le plus déroutant que j'ai écouté depuis longtemps.

Je me souviens bien d'avoir constaté qu'Ela Orleans emprunte des fragments tirés de la Divine Comédie (L'Enfer) de Dante, ainsi que de certains textes d'Aleister Crowley.

Je me souviens aussi d'avoir d'abord écouté en boucle le titre Through Me, qui clôt l'album, pour son ambiance trip-hop croisée à de la minimal-wave à cause de sa boîte à rythme (une TR-808 je présume - ma favorite), mais qu'au final tout l'album est fantastique, transcendant les genres avec grâce et charme, que la forme de cette œuvre, a priori mutante, révèle un fond solide de pop-électronique intelligente, originale et souvent audacieuse, où la présence même de l'artiste est fantomatique, distante, on comprend d'ailleurs pourquoi elle décrit elle-même sa musique comme du cinéma pour les oreilles, comme sur le sombre et fascinant We are one...

 

I bring you laughter and tears
The kisses that foam and bleed
The joys of a million years
The flowers that lear no seed

...

 

https://www.youtube.com/watch?v=hgRbdK2qY4Y

 

Pour un "écrivain de la distanciation", Jean Echenoz n'a jamais été aussi présent que dans son nouveau livre, Envoyée spéciale.

Roman d'aventure ? d'espionnage ? On aura peut-être déjà tout entendu et tout lu sur cette nouvelle publication - rien n'est tout à fait vrai, rien n'est tout à fait faux. Le plus simple, pour ne pas gâcher son plaisir, c'est de prendre le risque de la lecture, de se laisser embarquer dans ce roman aux tournures singulières où tout le génie d'Echenoz vous explose à la figure comme dans un film d'action drolatique et hors normes : protagonistes aussi facilement reconnaissables qu'ils sont improbables, bouleversements continuels, références diverses à la culture pop et littéraire (Pierre Michon à la télé...) et puis le narrateur qui s'immisce dans la lecture pour nous donner son avis, un complément d'information, faire une boutade... la recette a l'air simple, et pourtant : on a un vrai petit chef-d'œuvre entre les mains.

Extrait de Envoyée spéciale, de Jean Echenoz (publié aux éditions de Minuit) :

"Il ne lui est arrivé qu'une fois d'examiner le gros tableau de commandes occupant toute une paroi de l'habitacle. Constance l'a étudié en espérant, sans trop y croire, comprendre quelque chose au système électrique, a vite abandonné cet espoir mais, par jeu, a pressé un bouton juste pour voir, ce qui a paru ne rien changer à l'état des choses. Sauf que, sans qu'elle s'en aperçut, les pales de l'éolienne ont très progressivement ralenti le mouvement, se sont arrêtées un moment puis ont repris leur rotation, mais cette fois dans le sens inverse et Constance, sans prendre conscience que l'hélice tournait à présent comme le font les aiguilles d'une montre est retournée s'allonger, a rouvert son encyclopédie : lettre T, entrée Trahison."

29/11/2015

La carte postale du jour...

Il parait que c'est un peu ma ligne, sinon ma destinée, de n'avoir pas où reposer ma tête.

- extrait d'une lettre de Maurice Sachs datant de 1942

dimanche 29 novembre 2015.jpg

Je ne me souviens plus si j'ai acheté ce maxi chez Divertimento ou Sounds, mais je pencherais pour le second disquaire, probablement peu de temps avant le passage du groupe au Palladium en 1988, aux côtés de Sad Lovers & Giants (nul) et The Essence ('suis parti après deux titres...) - ce soir là And Also The Trees furent magique.

Je me souviens bien de quelques anecdotes amusantes sur le groupe ; comme le fait que le frères Jones disposaient dans les années nonante d'un stock impressionnant d'invendus de leur deuxième album, Virus Meadow, en version limitée contenant un 45tours, et que, pensant ne jamais arriver à les vendre et pour gagner un peu de place chez eux, ils avaient décidé de tout jeter, ce qu'ils ont bien sûr amèrement regretté quand, dès la décade suivante, le public délaissa le format compact disc pour revenir au vinyle...

Je me souviens aussi qu'And Also The Trees ont toujours eu un lien particulier avec Genève, en y jouant en 1988, en 1992, 1994, et de très nombreuses fois ensuite jusqu'à ce concert acoustique dans la salle des abeilles du Palais de l'Athénée en juin 2009, ou encore ce mémorable concert au Casino-Théâtre en 2012 où ils jouèrent une magnifique version de Shaletown qui reste à ce jour l'un de mes titres favoris de ce groupe qui continue sa flânerie singulière, bon an mal an, depuis près de trente cinq ans, avec talent.

On the blue-green rising, falling tide
Breathing in the pebbles
Sighing out the salt breeze

Chaff is blowing from the stubble fields
Leaving the dried earth land it threads the gate
Tunnel hedges
Old man's beard
Sticking to the wild plums
Old man's beard
And follows the pot-holed tracks
That lead to Shaletown

The ox-man's soul forever turns around
And ploughs the stubble field
Caught in the lonely mile
Between the roads to Shaletown
He watches the chaff leave his dry brown eye
And swing over rose-hip stile
To Shaletown

Under bronze-red sunset, cobweb clouds
Dipping to the shadows
Dancing through the dead trees
Over carts that struggle up the hills
Sticking into the sweat and blistered hands
Nailed sacks flap
From blackened walls
Flailing arms to welcome
From blackened walls
In to the groaning heart of Shaletown

The ox-man turns and walks into the wind
Towards the ceaseless sea
Ploughing the lonely mile
As chaff settles in Shaletown
The machines they groan and the hammers they pound
As night falls on Shaletown
The chaff settles in Shaletown
 
https://www.youtube.com/watch?v=83IO34aMqS0
 
 
Belle trouvaille que ce livre écrit au bord du lac des Quatre-Cantons dans les années 43-44 ; réédité maintenant par l'Arbalète (Gallimard) mais qui avait été à l'origine publié en Suisse, à Genève, par les éditions Jeheber, en septembre 1945. La préface est (pour la réédition présente) signée par Patrick Modiano : "Ce qui fait la singularité de Rien où poser sa tête c'est qu'on ne peut pas identifier son auteur de manière préciseJe préfère ne pas connaître le visage de Françoise Frenkel, ni les péripéties de sa vie après la guerre, ni la date de sa mort. Ainsi son livre demeurera toujours pour moi la lettre d'une inconnue, oubliée poste restante depuis une éternité et que vous recevez par erreur, semble-t-il, mais qui vous était peut-être destinée". L'auteur de Dora Bruder et des Boutiques obscures, récemment nobélisé, appuie sur l'importance du quasi-anonymat de son auteure, en ajoutant bien "qu'à notre époque, l'écrivain se montre sur les écrans (...), dans les foires du livre, (...)" s'interposant sans cesse entre le lecteur et son œuvre, devenant ainsi un "voyageur de commerce", précise-il encore. Héroïne (presque) inconnue, Françoise Frenkel ouvrit la première librairie française de Berlin, en 1921, pour tout quitter sous la menace nazie en 1939 (ce qui dénote son courage - si ce n'est sa folie - puisqu'elle était franco-polonaise d'origine juive!). Son récit couvre la montée des violences nazies, puis son exil pour la France et ses différentes tentatives pour rallier Genève et la Suisse, avec un ultime essai enfin couronné de succès en juin 1943. Le récit de cette passionnée de livres et de littérature est d'une douce simplicité, ce qui le rend d'autant plus beau. Il y a d'ailleurs quelque chose de modianesque dans ce texte qui a traversé le siècle passé et qui ressort de l'oubli pour rendre le témoignage rigoureux des petites vies tourmentées par la grande Histoire - puisse-t-il trouver de nombreux lecteurs.
 
Extrait de Rien où poser sa tête, de Françoise Frenkel (L'arbalète Gallimard 2015) :
 
" Je revoyais clients et amis... Combien, à chaque tentative de départ, ils s'étaient montrés profondément affectés. "La librairie, disaient-ils, est le seul endroit où nous puissions venir reposer notre esprit. Nous y trouvons l'oubli et le réconfort, nous y respirons librement. Elle nous est plus que jamais nécessaire. Restez ! "
 Je compris cette nuit-là pourquoi j'avais pu supporter l'accablante atmosphère des dernières années à Berlin... J'aimais ma librairie, comme une femme aime, c'est-à-dire d'amour.
 Elle était devenue ma vie, ma raison d'être.
 L'aube me trouva assise à ma place habituelle devant ma table de travail, au milieu des livres.
 La librairie paraissait presque irréelle dans la première lueur du jour.
 Alors je me levais pour faire mes adieux...
 je passais de rayon en rayon, caressant tendrement le dos des livres... Je me penchais sur ls exemplaires numérotés. Combien de fois avais-je refusé de céder l'un ou l'autre par attachement !
 Je relisais les dédicaces d'auteurs. Certains n'étaient plus. Ni Claude Anet... Comme il m'avait parlé avec enthousiasme de sa vie en Russie ! Ni Henri Barbusse... Il m'avait raconté ses souvenirs de Roumanie, de Russie, de Lénine... Ni Crevel, jeune, fantasque, inquiétant dans sa fougue et dans son pessimisme.
 Certaines dédicaces évoquaient un instant de sympathie, d'autres un hommage éphémère... Tous ces trésors allaient rester. Quelles mains en prendraient soin?
 Je cherchais auprès de mes livres réconfort et encouragement.
 Et subitement je perçus une mélodie infiniment délicate... Elle venait des étagères, des vitrines, de partout où les livres menaient leur vie mystérieuse.
 J'étais là, j'écoutais...
 C'était la voix des poètes, leur consolation fraternelle à ma grande détresse. Ils avaient entendu l'appel de leur amie et faisaient leurs adieux à la pauvre libraire dépossédée de son royaume.
 Les premiers bruits du matin me rappelèrent à la réalité."

21/10/2015

La carte postale du jour...

"Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli. Evoquons une situation on ne peut plus banale : un homme marche dans la rue. Soudain, il veut se rappeler quelque chose, mais le souvenir lui échappe. A ce moment, machinalement, il ralentit son pas. Par contre, quelqu’un essaie d’oublier un incident pénible qu’il vient de vivre accélère à son insu l’allure de sa marche comme s’il voulait vite s’éloigner de ce qui se trouve, dans le temps, encore trop proche de lui.
Dans la mathématique existentielle cette expérience prend la forme de deux équations élémentaires : le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli."

- Milan Kundera, La lenteur

mercredi 21 octobre 2015.jpg

Je me souviens d'avoir découvert The Wedding Present sur la compilation Indie Top 20, en 1989, aux côtés de groupes que j'adulais alors comme Front 242 ou The Young Gods, et, à défaut de partager le même style musical que ces derniers, d'avoir particulièrement flashé sur leur version française de Why are you being so reasonnable now?- traduit très justement Pourquoi es tu devenue si raisonnable? -, avec cet accent anglais si charming, mais d'avoir par la suite été quelque peu rebuté par la pochette de l'album (argh, un footballeur dessus!).

Je me souviens bien que The Wedding Present - croisement de The Fall et The Smiths sous amphétamines - fait partie de ces groupes dont les disques, achetés de manière impulsive, sont aller rejoindre les centaines d'autres peu, voir pas écoutés du tout, mais que j'ai finalement redécouvert le groupe au mitan des années 2000 avec le très bon album Take Fountain, plus serein et bien plus mature évidement, comme bonifié par le temps passé, leur pop tumultueuse perdant en vitesse pour gagner en subtilité.

Je me souviens aussi d'avoir récemment craqué quand j'ai vu cette version du George Best en coffret contenant quatre vinyle 10pouces (mon format favori!) et que le dernier titre de la liste était...

Tu ne m'avais jamais dit ca
Toujours le dernier a savoir
Je dois deviner chaque jour comment tu te sens

Tu n'as jamais rien a me dire
T'aurais du parler
Je ne comprends pas
Pourquoi tu n'as rien dit

Tu sais que je hais ce que je te fais
Je ne veux pas te blesser mais tu te voiles la face
Je refuse de jouer le dernier acte
Mais pourquoi es tu devenue si raisonnable?
 

https://www.youtube.com/watch?v=A-dBBfi0wc4

 

Grace aux éditions de Minuit j'aurais fait l'acquisition d'un livre nommé Berceau (signé Éric Laurrent - magnifique) et maintenant Football, de Jean-Philippe Toussaint. Pour faire pire il faudrait au moins que j'achète une biographie de Phil Collins ou un livre de Jean D'Ormesson (je plaisante, j'aime trop la vie). Football alors... Toussaint nous prévient : "Voici un livre qui ne plaira à personne, ni aux intellectuels, qui ne s'intéressent pas au football, ni aux amateurs de football, qui le trouveront trop intellectuel. Mais il me fallait l'écrire, je ne voulais pas rompre le fil ténu qui me relie encore au monde." Heureusement, l'auteur se trompe - volontairement peut-être... ce livre s'adresse aux uns comme aux autres (la preuve par moi : je déteste le football, où plutôt ce qui enrobe ce sport, le déforme, le rend hideux). Car oui, cet essai qui n'en ait pas vraiment un s'adresse aux bons lecteurs comme aux footballeurs (et il doit y avoir pas mal de personnes qui rentrent dans ces deux catégories à la fois), qui apprécieront dans ce texte la qualité d'écriture de l'expérience vécue, du souvenir, le fait de lier le football à l'enfance, à la liesse, à l'espoir et, évidement, aux voyages ; après tout, Toussaint est allé suivre des coupes du monde au Japon et en Allemagne et ses récits prennent alors une tournure presque ethnologique (surtout au Japon). Et puis, comme il le dit lui-même, "Je fais mine d'écrire sur le football, mais j'écris, comme toujours, sur le temps qui passe." Le football est lié aux saisons comme aux émotions et à la mélancolie qui les accompagnent. Ainsi ce qui débute comme une tentative d'épuisement d'un sport populaire teinté d'un humour sensible, se mue très lentement en récit personnel qui passe par la lecture du magnifique Survivance des lucioles de Didi-Huberman et par l'évocation de la mort du père de l'auteur, deux "actions" remettant en question son devenir en tant qu'écrivain, affirmant aussi, comme un couperet, son possible désamour (ou plutôt désaffection?) du Football.

Magnifique, de bout en bout.

 

Extrait de Football, de Jean-Philippe Toussaint (éditions de Minuit) :

"À quelques secondes du coup d'envoi, dans l'ambiance électrique des tribunes du stade de Saitama, tandis que les joueurs étaient déjà en place et que la rencontre allait commencer, le stade fut soudain survolé à basse altitude par quatre avions de chasse sidérants qui frôlèrent les toits et disparurent dans un vacarme tonitruant en laissant dans leur sillage d'inquiétants lambeaux de fumée et de sinistres réminiscences de guerre, de violence et d'attentats. Mais, à part ces enfantillages militaristes, la soirée fut des plus douces. Le coup d'envoi du match fut donné, et lorsque, telle une délivrance inattendue, la Belgique ouvrit le score sur un spectaculaire retourné acrobatique de Wilmots, je bondis de mon siège, les bras au ciel, tournant sur moi-même et sautillant dans les gradins, ne sachant où aller, avec qui fêter l'événement, avant d'apercevoir un autre Belge tout aussi isolé que moi dans les tribunes. Nous nous précipitâmes gauchement l'un vers l'autre, ignorant comment concélébrer notre but, nous contentant de nous frapper violemment les paumes l'une contre l'autre, é la manière de deux basketteurs américains qui viennent de réussir quelque exploit. Rien de plus, nous n'échangeâmes pas un mot, je ne sais même pas si ce type parlait français (c'est une des relations les plus étranges que j'aie entretenue dans ma vie), le retrouvant un quart d'heure plus tard au même endroit pour répéter le même geste à l'occasion du deuxième but de la Belgique. J'aurais pu me contenter de fêter les buts belges, mais je dois confesser que, presque sans me l'avouer, j'ai éprouvé à chaque fois une satisfaction secrète de voir ce stade exploser et trembler sur ses bases à chacun des buts des Japonais. Finalement, ce match nul me convenait à merveille, c'était même exactement le score que j'appelais de mes vœux. Je me souviens que, début décembre, quand fut connu le tirage au sort des rencontres, j'avais envoyé un courriel à Kan Nozaki, mon traducteur japonais, pour lui dire que j'espérais que nous ferions assaut de civilités lors de ce Japon-Belgique, et que, connaissant de réputations les excellentes manière des gens de son pays, j'espérais que les Japonais auraient l'exquise politesse de ne pas nous battre et que nous aurions l'élégance de ne pas en profiter pour gagner."

 

19/10/2015

La carte postale du jour...

 

"J’aime le mot « croire ». En général, quand on dit « je sais », on ne sait pas, on croit. Je crois que l’art est la seule forme d’activité par laquelle l’homme en tant que tel se manifeste comme véritable individu. Par elle seule il peut dépasser le stade animal parce que l’art est un débouché sur des régions où ne dominent ni le temps, ni l’espace. Vivre, c’est croire ; c’est du moins ce que je crois."

- Marcel Duchamp, Duchamp du signe, Écrits

lundi 19 octobre 2015.jpg

Je me souviens qu'au début du film Youth, de Paolo Sorrentino, lorsqu'apparaît Mark Kozelek et sa guitare, oui, je me souviens clairement de ce sentiment de joie qui s'est emparé de moi à l'idée que Mark soit là, qu'il gagne des sous et touche peut-être un plus large public, après toutes ces années, ses probables errances et doutes et ses dizaines de disques, parus sous son nom ou Red House Painters et Sun Kill Moon... (à la fin du film ne restait plus que Mark Kozelek pour sauver un tant soit peu ce naufrage sur-esthétisé... quel dommage...)

Je me souviens bien d'avoir été étonné par cet album où l'habituelle guitare laisse la place à l'électronique subtile et minimale de Jimmy Lavalle (The Album Leaf), compositions synthétiques d'une grande homogénéité et qui servent parfaitement les longs textes très intimes de Mark Kozelek, donnant au final un disque pour fin de soirée d'automne, un album dont la fausse simplicité est, au fond, un véritable et salutaire raffinement.

Je me souviens aussi de cette sensation d'écouter de la littérature, comme si Perils from the sea était une autre manière de combler l'absence par les sons, mais aussi par le texte, comme si Kozelek plongeait un regard sentimental dans un rétroviseur nostalgique pour nous donner sa version de la Recherche du temps perdu, sans garantir pour autant que ce temps est réellement existé...

(...)

My girlfriend asked had I heard from that guy from Mexico?
I said you mean Gustavo?
And I just laughed and I said no
Not since he called from the Tijuana pay phone
Really I don’t give much thought to Gustavo
I love to go out to the mountains, though
And in the fall, feel the breeze blow
And in the winter, watch the falling snow
And in the spring, love the rainbows
And in the summer smell the roses
White and red and yellow

https://www.youtube.com/watch?v=3nSuTSyymvU

 

Ce dernier livre d'Enrique Vila-Matas s'inscrit dans la veine du précédent, le très intéressant Impressions de Kassel, réalisé à la suite de son (non)séjour durant la Documenta de Kassel - un livre où l'auteur barcelonais nous entretenait de l'art contemporain, "un art qui se confond avec la vie, et qui passe comme la vie". Il en va presque de même avec ce petit - mais essentiel - Marienbad électrique, ouvrage qui tient du journal intime, de l'essai, comme de la correspondance, de l'échange, avec l'artiste Dominique Gonzales-Foerster, qui se définit elle-même comme une "prisonnière littéraire dans un triangle formé par Enrique Vila-Matas, Roberto Bolano et W.G. Sebald". Bien sûr, la conversation de ces deux artistes tourne autour du livre, de la littérature, de l'art contemporain et de ses grandes questions, mais il parle aussi d'image et de cinéma, le titre fait d'ailleurs référence au film L'année dernière à Marienbad, dont l'étrange scénario fut écrit par Alain Robbe-Grillet ; on est alors tenté d'avoir des réserves devant l'accumulation constante de références, ce "name-dropping" trop à la mode aujourd'hui (quand on a rien à dire), mais comme souvent avec Vila-Matas, les références n'étouffent pas le lecteur, au contraire, elles le transportent. 

Pour ceux qui connaissent l'œuvre de Vila-Matas, ce nouveau livre ira prendre place près des merveilleux Journal volubile et Voyageur le plus lent, pour les autres il est une excellente introduction à son travail littéraire. Pour moi, Marienbad électrique aura été une façon de rencontrer l'œuvre de DGF, sa scénographie, son génial "tapis de lecture", et quelle rencontre magnifique.

Extrait de Marienbad électrique, de Enrique Vila-Matas (édité chez Bourgois) :

 

"Ce n'est pas pour me justifier mais cette attirance envers ce type de chambre unique, d'espace fermé, est logique. C'est la sorte de pièce qui attire é cause de ce qu'elle représente fondamentalement, car elle est le lieu mythique où se déroule toujours le grand drame humain, non exempt à l'occasion de lumière. Tout compte fait, une chambre est l'espace central de toute tragédie - l lieu où Hölderlin sombra dans la folie, où Juan Carlos Onetti médita sur le monde et décida qu'il valait mieux ne plus sortir du lit, où Emily Dickinson s'enferma avec ses mille sept cents poèmes -, mais aussi l'endroit ou Vermeer connut l'expérience de la plénitude et de l'indépendance du moment présent.

Une chambre fermée est probablement, comme dit un ami, le prix à payer pour parvenir à voir la luminosité. Elle était mon lieu préféré pour trouver ma vie à l'intérieur des textes que je lisais. Il y a ainsi, par exemple, une scène de Tolstoï que j'ai intériorisée et dans laquelle je me vois moi-même en train de lire : celle où un personnage est dans un train, un livre dans les mains, tandis que dans le compartiment, une lumière éclaire sa lecture. Pour moi, c'est une image du bonheur que seule la littérature peut probablement donner. Car il faut savoir que la littérature permet de penser ce qui existe, mais aussi ce qui s'annonce et qui n'est pas encore advenu. Penser aussi, par exemple, que le monde est un texte, une grande fiction que DGF lit passionnément tous les jours.

 Le monde est un passage, celui-ci est notre vie et il est dans les livres. Nous ne vivons vraiment qu'au fur et à mesure que nous lisons notre histoire en la transcendant. Parce que seule la littérature est vraiment transcendante, elle nous fait découvrir les autres et nous demander comment il se peut que les signes sur une tablette d'argile, les signes tracés par une plume ou un crayon soient capables de créer une personne (un don Quichotte, un Gregor Samsa, une Béatrice, un Jakob von Gunten, un Falstaff, une Anne Karénine), dont la substance excède dans leur réalité, leur longévité personnifié, la vie elle-même.

 Il n'est pas d'énigme plus grande que celle de la pièce unique. Dans ce cabinet, aussi paradoxal que cela puis paraître, nous finissons tous pas ressemblér à Robinson Crusoé. Les vagues alentour, l'eau infinie comme l'air, la chaleur de la jungle derrière : "je suis retranché du nombre des hommes ; je suis un solitaire, un banni de la société humaine." "

 

 

 

 

 

 

04/10/2015

La carte postale du jour...

“Je sais maintenant qu'à l'origine, le chaos fut illuminé d'un immense éclat de rire.”

- René Daumal, L'évidence absurde

dimanche 4 octobre 2015.jpg

Je me souviens vaguement d'avoir écouté (mais peut-être pas entièrement) le premier album de Trentemøller à sa sortie, il y a presque dix ans ; d'avoir aimé certaines ambiances, certains sons, sans avoir été - dans la globalité - réellement attiré ni pleinement intéressé ; puis son nom est revenu au fil des années aux côtés de ceux de Maps, Depeche Mode, The Knife, Moby, Chimes and Bells (superbe remix présent sur cette compilation d'ailleurs) alors lorsque j'ai vu ce volume de la collection LateNightTales révélant les influences musicales de l'artiste à travers un choix pointilleux, je l'ai acheté pour satisfaire ma curiosité et mon goût de la découverte - et je n'ai pas été déçu (enfin presque pas...).

Je me souviens bien d'avoir été content de retrouver dans cette collection des groupes mythiques (de vieilles connaissances, quoi) comme This Mortal Coil, Nick Cave et Warren Ellis ainsi que le Velvet Underground & Nico, et puis d'avoir surtout trouvé le tout très homogène, bande sonore idéale pour bouquiner le dimanche sur son sofa ou une chaise au soleil.

Je me souviens aussi d'avoir été particulièrement déçu par la reprise qu'a faite Trentemøller du Blue Hotel de Chris Isaak, vidé de sa substance suave originale par un mix trop lent et routinier (dommage), mais d'avoir réécouté en boucle certains titres, dont celui de Low, qui clôt la face A de ce double disque vinyle, à savoir le très lent et Joy Divisionesque (That's how you sing) Amazing Grace, un des beaux moments de cette collection pleine de pépites :

I knew this girl when I was young
She took her spikes from everyone
One night she swallowed up the lake
That's how you sing amazing grace
Amazing grace
Amazing grace
It sounds like razors in my ears
That bell's been ringing now for years
Someday I'll give it all away
That's how you sing amazing grace
Oh, can you hear that sweet sweet sound
Yeah, I was lost but now I'm found
Sometimes there's nothing left to save
That's how you sing amazing grace
Amazing grace
That's how you sing amazing grace

 

https://www.youtube.com/watch?v=e3mB31w7QSw

 

"La fiction est un pouvoir d'hallucination" nous dit Maylis de Kerangal. Son nom (difficile à retenir à en croire cette cliente qui m'avait demandé "une auteure dont le nom ressemble à celui d'un marin breton") circule dans les milieux littéraires depuis des années déjà ; ses livres se trouvent maintenant facilement et dans toutes les librairies. Bref : Maylis de Kerangal n'est plus un nom sur un livre, mais un visage connu. Sénèque nous dit qu'il faut séparer les choses du bruit qu'elles font, et Deleuze nous met en garde dans son Abécédaire : "Ecrire, c'est propre, parler c'est sale... parce que c'est faire du charme" ; nous devrions donc nous intéresser à l'écrit, et à l'écrit seul. Cela évite d'être déçu, d'avoir cette vilaine impression que l'écrivain n'a pas parlé du livre qu'il a écrit, mais de l'idéalisation de celui-ci et que tout le charme déployé à en parler ne se retrouve pas, mais alors pas du tout, dans le dit livre qui est misérable et à peine écrit. Mais voilà... la chair est faible et lorsque j'ai vu que l'excellente revue Décapage invitait Maylis de Kerangal à déballer sa panoplie dans ce nouveau numéro (53), je n'ai pas résisté à la curiosité bien naturelle d'en savoir plus sur cette auteure - et je suis tombé sous le charme, évidemment... Savoir qu'elle vient du Havre et qu'elle a longtemps édité de la littérature jeunesse m'a ouvert les yeux sur cette adolescence souvent si présente et bien décrite dans plusieurs de ses romans (dont l'excellent Dans les rapides, qui mêle la musique de Kate Bush et Blondie). Maylis de Kerangal parle ainsi de musique, d'influences (elle aime Sebald, Ponge, Didi-Huberman, Jim Harrison, etc.) et s'en explique merveilleusement bien. J'ai aimé le fait qu'elle crée des "collections" qui accompagnent l'écriture d'un livre. Ainsi, pour Naissance d'un pont, elle a "emporté" avec elle les livres de Joan Didion (L'Amérique), Julien Gracq (La forme d'une ville) et Richard Brautigan (La pêche à la truite en Amérique), pour n'en citer que trois sur neuf et vous laisser l'envie de découvrir cette revue où, en plus de cette merveilleuse panoplie proposée par Maylis de Kerangal, vous pourrez lire l'hilarant texte donné par Iegor Gran répondant à la question "Comment apprend-on qu'on va être publié?" (posée à une dizaine d'autres écrivains) ; mais aussi un entretien fictif avec Céline aujourd'hui, le journal d'Alice Zaniter ou un texte inédit d'Alex Barthet, La lettre, qui se passe sur fond de Sonic Youth. Il y a tant de bonnes raisons de lire cette revue - c'est hallucinant.

Extrait de la panoplie de Maylis de Kerangal, tiré de la revue Décapage #53 (Flammarion) :

"Quand je commence un livre, mon premier mouvement est de constituer une "collection" : une quinzaine de volumes, prélevés dans la bibliothèque ou acquis au dehors - jeux de pistes, chasse au trésor. Une fois établie, cette collection n'évolue plus tellement - ou alors c'est une bifurcation, un coup de théâtre dans ce projet de livre ! Je la garde près de moi durant tout le temps de l'écriture.

La collection réunit toutes sortes de textes - poèmes et manuels, guides de voyage et ouvrages techniques, romans, récits, essais, livres d'histoire et atlas -, des livres qui n'ont pas forcément un rapport avec ce qui m'occupe, ni en termes d'écriture, ni en termes de sujet, de thème ou de motif. Ce sont les liens que je forme entre ces livres qui créent la collection. Si je les associe, c'est parce que chacun d'eux porte l'intuition de ce texte qui me travaille - parfois un mot, parfois seulement leur titre, parfois une résonnance plus visible, plus documentaire. J'écris ainsi à travers ces autres voix, à travers ces autres écritures qui émergent dès lors comme une seule matière, prennent corps comme un tout. Inventer la collection n'est donc pas seulement une phase de préparation, une prise d'élan : pour moi, c'est déjà écrire le livre.

Réunir cette collection est un moment de rêverie active et de tension euphorique. Il faut être concentré, disponible et en même temps plonger dans le secret. Je me dis parfois que c'est comme former une bande avant d'aller faire un coup, un braquage - le grand braquage du langage. Voilà : la collection c'est le désir du livre."