Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22/05/2016

La carte postale du jour ...

"Je n'ai par-devers moi aucun autre horizon que celui qui m'entoure immédiatement. Je me considère comme ayant quarante ans, comme ayant cinquante ans, comme ayant soixante ans. Ma vie est un rouage monté qui tourne régulièrement. Ce que je fais aujourd'hui, je le ferai demain, je l'ai fait hier. J'ai été le même homme il y a dix ans."
- Gustave Flaubert, extrait d'une lettre à Louise Colet (1852)
 

dimanche 22 mai 2016.jpg


Je me souviens d'avoir récemment évoqué l'hôtel où dormirent les And Also The Trees avec leur chanteur, Simon Huw Jones, lorsque celui-ci, alors que nous nous trouvions au Remor à boire un verre, me demandait de lui confirmer qu'ils avaient bien dormi dans ce quartier lors de l'après-concert de 1992 à l'Usine, ce à quoi j'avait répondu positivement, l'hôtel se trouvant autrefois dans le même immeuble et donc juste au dessus du café où nous étions assis à discuter et c'est d'ailleurs à cet instant précis qu'un souvenir jailli soudainement : après le départ du groupe en cette fin de matinée du 11 mai 1992, l'hôtel m'avait contacté par téléphone, chez moi, m'intimant de passer au plus vite pour payer deux oreillers et le remplacement d'une clé, qu'un ou des musiciens avaient emporté en quittant l'endroit...
 
Je me souviens bien m'être dit que la musique des frères Jones (Simon & Justin) ne faisait que se bonifier avec le temps, devenant paradoxalement toujours plus intemporelle, hors des modes et du bruit du monde, alors que le duo en est maintenant à plus de trente sept ans de carrière, me rappelant ainsi que beaucoup d'œuvres fantastiques avaient été créées sur le tard, comme les Frères Karamazov, écrit par Dostoïevski à plus de soixante ans, idem pour le Don Quichotte de Cervantès, ou encore le magnifique et immense Paradis du Tintoret, exécuté à quatre-vingt ans !
 
Je me souviens aussi qu'Arnaud Laporte, qui anime l'émission La Dispute sur France Culture, a, par deux fois, affirmé qu'And Also The Trees était l'un de ces groupes favoris - mais qu'attend t-il donc pour parler de ce très beau Born into the waves alors ? Message transmis.
 

I can't know you
Guess my faces my eyes
Your guess is as good as mine
The weight of your head in my arms
And the sound of the Streets
The taste of your tongue sweet
 
I can't know you
 
And when the night open up in golden wings
Lift me up, lift me up, lift me up
Wrapped in your fine bead dress
Your cages love bird song
Maësharn Maësharn Maësharn
 
https://www.youtube.com/watch?v=rkGuyxtDUdI
 

Il est des œuvres qui nous hante, celle de Philippe Muray, que j'ai découvert sur le tard, en fait partie, comme celle de Cioran, de Lautréamont. Au programme de ce premier volume d'exorcismes spirituels : quarante cinq essais rédigés entre 1978 et la fin des années 90 (même si la plupart date plutôt de la période allant, disons, de 1985 à 1996), traitant de sujets de sociétés comme le sport, l'hôpital, la culture, le mariage, les drogues, les jeunes etc. tout ça de manière polémique et avec beaucoup de style, car comme Muray le disait lui-même : "Un grand style, comme les crimes parfaits, doit être longuement prémédité." On retiendra aussi de cet auteur adulé par Fabrice Luchini de magnifiques pages sur Balzac, Rabelais, Swift, Bloy, Sade et bien d'autres ; pages qui se relisent sans fin, surtout celle sur cette "encyclopédie de la bêtise humaine" qu'a rédigé Flaubert à la fin de sa vie, y travaillant d'arrache pied pendant huit ans, puis mourant, laissant l'œuvre inachevée... Jetez votre lecture du moment aux orties et précipitez vous sur ce Rejet de Greffe, car le temps lui a donné raison, malheureusement pour nous...
 
Extrait de Rejet de greffe (exorcismes spirituels 1), de Philippe Muray (publié aux éditions des Belles Lettres) :
 
"Qu'est-ce qu'un vie d'artiste ou d'écrivain ? Une guerre assurément. Sur tous les fronts, avec toutes les armes possibles et imaginables. Et d'abord une guerre pour essayer, sans trop d'espoir, de faire comprendre aux autres qu'on écrit. Voilà quelque chose qui ne va pas de soi du tout. Si les Carnets de travail ont un intérêt, c'est qu'ils livrent à l'état bouillonnant, dans la fraicheur de leur jaillissement, des tonnes de détails sur les armes employées par Flaubert pour livrer cette guerre. Il ne s'agit même pas de culture, de savoir, non. Même pas de "Beauté". il s'agit de vie.
 La littérature n'est pas plus ou moins "près" de la vie, pour ceux qui la pratiquent. Elle n'est même pas comme la vie. C'est la vie. Ou rien. Et rien d'autre n'est la vie. La vie chassant l'"autre vie", c'est-à-dire celles des autres. L'avalant. S'en nourrissant. Manger ou être mangé, telle est la question.
 "Un livre est pour moi une manière spéciale de vivre" ; Flaubert ne se vante pas quand il fait cette déclaration. Il y a tant de gens qui se prennent pour des écrivains et qui ne composent leurs "œuvres" que dans l'espoir, après, d'exister ; que dans l'espoir, après, d'entendre dire qu'ils ont fait quelque chose ! Ce ne sont pas eux qui se seraient demandé, par exemple, ce qu'on peut voir exactement à travers la vitre d'un fiacre lorsqu'on fait, de nuit, le trajet Fontainebleau-Paris ; ou encore dans quelle clinique une femme pouvait mettre au monde un enfant illégitime aux alentours de 1848 (question entre mille autres que Flaubert se pose durant la rédaction de L'Éducation sentimentale)."

 

 

 

29/11/2015

La carte postale du jour...

Il parait que c'est un peu ma ligne, sinon ma destinée, de n'avoir pas où reposer ma tête.

- extrait d'une lettre de Maurice Sachs datant de 1942

dimanche 29 novembre 2015.jpg

Je ne me souviens plus si j'ai acheté ce maxi chez Divertimento ou Sounds, mais je pencherais pour le second disquaire, probablement peu de temps avant le passage du groupe au Palladium en 1988, aux côtés de Sad Lovers & Giants (nul) et The Essence ('suis parti après deux titres...) - ce soir là And Also The Trees furent magique.

Je me souviens bien de quelques anecdotes amusantes sur le groupe ; comme le fait que le frères Jones disposaient dans les années nonante d'un stock impressionnant d'invendus de leur deuxième album, Virus Meadow, en version limitée contenant un 45tours, et que, pensant ne jamais arriver à les vendre et pour gagner un peu de place chez eux, ils avaient décidé de tout jeter, ce qu'ils ont bien sûr amèrement regretté quand, dès la décade suivante, le public délaissa le format compact disc pour revenir au vinyle...

Je me souviens aussi qu'And Also The Trees ont toujours eu un lien particulier avec Genève, en y jouant en 1988, en 1992, 1994, et de très nombreuses fois ensuite jusqu'à ce concert acoustique dans la salle des abeilles du Palais de l'Athénée en juin 2009, ou encore ce mémorable concert au Casino-Théâtre en 2012 où ils jouèrent une magnifique version de Shaletown qui reste à ce jour l'un de mes titres favoris de ce groupe qui continue sa flânerie singulière, bon an mal an, depuis près de trente cinq ans, avec talent.

On the blue-green rising, falling tide
Breathing in the pebbles
Sighing out the salt breeze

Chaff is blowing from the stubble fields
Leaving the dried earth land it threads the gate
Tunnel hedges
Old man's beard
Sticking to the wild plums
Old man's beard
And follows the pot-holed tracks
That lead to Shaletown

The ox-man's soul forever turns around
And ploughs the stubble field
Caught in the lonely mile
Between the roads to Shaletown
He watches the chaff leave his dry brown eye
And swing over rose-hip stile
To Shaletown

Under bronze-red sunset, cobweb clouds
Dipping to the shadows
Dancing through the dead trees
Over carts that struggle up the hills
Sticking into the sweat and blistered hands
Nailed sacks flap
From blackened walls
Flailing arms to welcome
From blackened walls
In to the groaning heart of Shaletown

The ox-man turns and walks into the wind
Towards the ceaseless sea
Ploughing the lonely mile
As chaff settles in Shaletown
The machines they groan and the hammers they pound
As night falls on Shaletown
The chaff settles in Shaletown
 
https://www.youtube.com/watch?v=83IO34aMqS0
 
 
Belle trouvaille que ce livre écrit au bord du lac des Quatre-Cantons dans les années 43-44 ; réédité maintenant par l'Arbalète (Gallimard) mais qui avait été à l'origine publié en Suisse, à Genève, par les éditions Jeheber, en septembre 1945. La préface est (pour la réédition présente) signée par Patrick Modiano : "Ce qui fait la singularité de Rien où poser sa tête c'est qu'on ne peut pas identifier son auteur de manière préciseJe préfère ne pas connaître le visage de Françoise Frenkel, ni les péripéties de sa vie après la guerre, ni la date de sa mort. Ainsi son livre demeurera toujours pour moi la lettre d'une inconnue, oubliée poste restante depuis une éternité et que vous recevez par erreur, semble-t-il, mais qui vous était peut-être destinée". L'auteur de Dora Bruder et des Boutiques obscures, récemment nobélisé, appuie sur l'importance du quasi-anonymat de son auteure, en ajoutant bien "qu'à notre époque, l'écrivain se montre sur les écrans (...), dans les foires du livre, (...)" s'interposant sans cesse entre le lecteur et son œuvre, devenant ainsi un "voyageur de commerce", précise-il encore. Héroïne (presque) inconnue, Françoise Frenkel ouvrit la première librairie française de Berlin, en 1921, pour tout quitter sous la menace nazie en 1939 (ce qui dénote son courage - si ce n'est sa folie - puisqu'elle était franco-polonaise d'origine juive!). Son récit couvre la montée des violences nazies, puis son exil pour la France et ses différentes tentatives pour rallier Genève et la Suisse, avec un ultime essai enfin couronné de succès en juin 1943. Le récit de cette passionnée de livres et de littérature est d'une douce simplicité, ce qui le rend d'autant plus beau. Il y a d'ailleurs quelque chose de modianesque dans ce texte qui a traversé le siècle passé et qui ressort de l'oubli pour rendre le témoignage rigoureux des petites vies tourmentées par la grande Histoire - puisse-t-il trouver de nombreux lecteurs.
 
Extrait de Rien où poser sa tête, de Françoise Frenkel (L'arbalète Gallimard 2015) :
 
" Je revoyais clients et amis... Combien, à chaque tentative de départ, ils s'étaient montrés profondément affectés. "La librairie, disaient-ils, est le seul endroit où nous puissions venir reposer notre esprit. Nous y trouvons l'oubli et le réconfort, nous y respirons librement. Elle nous est plus que jamais nécessaire. Restez ! "
 Je compris cette nuit-là pourquoi j'avais pu supporter l'accablante atmosphère des dernières années à Berlin... J'aimais ma librairie, comme une femme aime, c'est-à-dire d'amour.
 Elle était devenue ma vie, ma raison d'être.
 L'aube me trouva assise à ma place habituelle devant ma table de travail, au milieu des livres.
 La librairie paraissait presque irréelle dans la première lueur du jour.
 Alors je me levais pour faire mes adieux...
 je passais de rayon en rayon, caressant tendrement le dos des livres... Je me penchais sur ls exemplaires numérotés. Combien de fois avais-je refusé de céder l'un ou l'autre par attachement !
 Je relisais les dédicaces d'auteurs. Certains n'étaient plus. Ni Claude Anet... Comme il m'avait parlé avec enthousiasme de sa vie en Russie ! Ni Henri Barbusse... Il m'avait raconté ses souvenirs de Roumanie, de Russie, de Lénine... Ni Crevel, jeune, fantasque, inquiétant dans sa fougue et dans son pessimisme.
 Certaines dédicaces évoquaient un instant de sympathie, d'autres un hommage éphémère... Tous ces trésors allaient rester. Quelles mains en prendraient soin?
 Je cherchais auprès de mes livres réconfort et encouragement.
 Et subitement je perçus une mélodie infiniment délicate... Elle venait des étagères, des vitrines, de partout où les livres menaient leur vie mystérieuse.
 J'étais là, j'écoutais...
 C'était la voix des poètes, leur consolation fraternelle à ma grande détresse. Ils avaient entendu l'appel de leur amie et faisaient leurs adieux à la pauvre libraire dépossédée de son royaume.
 Les premiers bruits du matin me rappelèrent à la réalité."

01/09/2014

La carte postale du jour...

"Le cœur est fendu en deux et ne sait ce qu'il veut.
 La barque doit aller pour lui - jour et nuit ne sont qu'un rideau changeant à traverser. Avancer d'un courage farouche. Pas à cause des hommes. À cause d'énigmes embarrassantes.
 Le cœur est fendu en deux en grand secret."
- Vesaas, La Barque le soir

lundi 1 sept 2014.jpg

Je me souviens d'avoir découvert Marc Seberg en achetant un peu par hasard l'album intitulé 83 au marché aux puces, on en trouvait plein à cette époque, tout comme le maxi Velvet tales des Suissesses The Vyllies ou Victorialand des Cocteau Twins, classiques des soldes vinyles à la fin des années 80, mais dans le cas de Marc Seberg j'avais été étonné par la puissance de la voix, les affiliant assez vite à mes favoris de cette époque : And Also The Trees.
Je me souviens bien m'être rendu au Leysin Rock Festival de 1990, pour voir les Cure principalement, mais aussi, un peu, pour Marc Seberg, d'arriver sur les hauteurs où régnait un froid de canard sous un ciel de plomb, pluie fine et d'autant plus désagréable, boue, tout cela en total désaccord avec mon pantalon en similicuir et mes chaussures pointues à sangles "têtes de mort" (il faut que jeunesse se passe), ce qui, ma copine et moi (mais surtout moi), nous a fait prendre le chemin du centre du village pour boire une bière au sec ; bière qui a fini par accident sur mon pantalon, avec comme résultat de me faire reprendre le train pour Nyon et passer la soirée à regarder un film (Le ventre de l'architecte de Greenaway - excellent) avec la mère de cette même copine... depuis lors je déteste les festivals (mais j'aime toujours autant Marc Seberg et Peter Greenaway).
Je me souviens aussi que la chanson Quelque chose, noir m'a fait penser, un peu, à Atmosphere de Joy Division - et venant de moi c'est LE compliment ultime - mais que, par contre, j'ai vivement regretté que l'album en entier soit produit de façon si eighties puisqu'il a mal vieilli, comme je m'y attendais, à part ce titre, puissant et sombre, avec cette voix, immense, cette présence, nocturne, celle de Philippe Pascal :

Le général Hiver plonge sa dépression
Du bout des nerfs, sous une chape de plomb.
Je me souviens d'un morceau de bleu,
Dans le feu de l'absinthe, une couleur s'est éteinte.
QUELQUE CHOSE, NOIR se traîne
Dans le silence s'enfonce

Je ne sais pas qui est Gabriel Dufay, et c'est une chance. Pas de préjugé, négatif ou positif, seulement une lecture apportée par le hasard et qui s'avère intéressante, car comme disait Paul Valery "ce qui m'intéresse n'est pas ce qui m'importe".
Hors jeu est un livre sur le théâtre, un éloge mais pas seulement puisque comme Thomas Bernhard, Gabriel Dufay critique tout aussi vertement le "système", les corrompus, les abuseurs, les tristes clowns, les imposteurs du métier qui est le sien. Même si je continue à penser que vouloir critiquer le système de l'intérieur n'est qu'une façon de se corrompre soi-même, j'ai trouvé ce livre vraiment bien écrit, honnête, avec de beaux passages sur la poésie, sur le métier d'acteur, sur le rêve... la nuit aussi :

"J'aime par ailleurs sortir d'un spectacle et me retrouver enveloppé par la nuit, marcher silencieusement dans la ville, accompagné des émotions fortes que j'ai ressenties. Quand je viens de jouer, une bonne marche nocturne me permet de recouvrer mes esprits et de faire durer un peu un peu plus longtemps l'euphorie éprouvée sur scène. La nuit calme et console, elle offre au théâtre comme un écrin de velours soyeux et mystérieux.
 Ordinairement, le théâtre commence le soir et se prolonge dans la nuit. Je n'aime pas tellement ce qu'on appelle les matinées, ces représentations qui ont lieu l'après-midi, que je trouve contraires à l'essence même des spectacles, aux fantômes, qui ne s'éveillent pas dans la journée. Le théâtre pour moi se marie à la nuit, et c'est du noir que naissent les spectacles et les personnages qui nous ravissent. Comme c'est du noir que la naissance et la mort procèdent. Est-ce à dire que le théâtre a des accointances avec ces deux gouffres qui nous encerclent ? Je le crois, tant la nuit et le théâtre ont pour moi une force métaphysique peu commune.
 Nuit du théâtre et théâtre de la nuit. Les nuits de Patrice Chéreau et de Claude Régy, tout comme les nuits de Caspar David Friedrich et de Edward Hopper, m'ont fait entrer dans des espaces inconnus et accéder à de nouvelles perceptions. Et Hamlet, prince du théâtre, prince de la nuit, nous fait entendre ses interrogations et se heurte à une folie sans nom. Est-ce parce qu'il est entouré de nuit qu'il semble tomber dans le piège de la folie qu'il voulait feindre ? La nuit du monde et la nuit de l'homme s'embrassent au théâtre. Et le royaume d'Elseneur nous ouvre ses portes."