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25/10/2015

La carte postale du jour...

"Ne m'attendez pas ce soir, car la nuit sera blanche et noire"

- Nerval

dimanche 25 octobre 2015.jpg

Je me souviens que The Sound partagèrent l'affiche du festival Hot Point de Lausanne en 1987 avec And Also The Trees, The Woodentops (très à la mode alors), Public Image Ltd, Jad Wio et I Scream, et que c'est à cette période que j'ai du découvrir ce groupe dont le chanteur Adrian Borland me sembla, quelques années plus tard, très lié à Genève où j'ai le (mauvais?) souvenir qu'il a joué de nombreuses fois, en solo, de manière acoustique durant la première moitié des années 90.

Je me souviens bien que, pour moi (et moi seul évidement) The Sound, et particulièrement cet album qui date de 1981, est, idéalement, la rencontre de Wire et Joy Division, mais qu'en réalité ce groupe n'a jamais passé le cap des "second couteaux" du post-punk, un peu comme les Comsat Angels ou Modern Eon, à cause peut-être de compositions pas assez travaillées, encore trop naïves, juvéniles, et d'une production qui manque d'épaisseur, ainsi que cette façon de chanter à la U2 dès débuts qui semble aujourd'hui dépassée, mais - parce qu'il y a toujours un mais - cet album avait quand même attrapé mon regard et gagné mon estime par sa pochette que je trouve aujourd'hui encore très belle et qui reprend le Daniel dans la tanière des lions, du britannique Briton Rivière (vers 1883).

Je me souviens aussi que deux titres sortaient quand même du lot dans ce From the lion's mouth, l'un étant Winning, hymne new-wave avec sa mélodie de synthé jouée à deux doigts et un texte über-positif que le chanteur contredira tristement en se jetant sous un train 18 ans plus tard, miné par une dépression qui le poursuivait déjà depuis plus de dix ans, et l'autre titre, Silent air, dont il me faudra attendre pas mal d'années pour comprendre qu'il s'agit là d'un hommage à Ian Curtis et la chanson de Joy Dvision, Atmosphere, tant par son ambiance générale que par son texte :

 

You showed me that silence,
That haunts this troubled world,
You showed me that silence
Can speak louder than words 

https://www.youtube.com/watch?v=U4gggZTAdSE

 

Stanislas Rodanski fut une comète brillante que peu osèrent regarder sans couvrir leurs yeux d'une main tremblante ; je suppose que son incandescence le rendait probablement difficile à vivre pour ses contemporains d'ailleurs. Si Alfred Jarry fut, selon ses propres mots, "l'anarchiste parfait", Rodanski fut peut-être le surréaliste parfait ; dandy qui s'accommodait de la compagnie des voyous, habité par ses lectures, hanté par Jacques Vaché et Antonin Artaud, il fut une comète dont la traine regorgeait de surprises littéraires, comme la superbe Lettre au Soleil Noir, par exemple. Mais tout ça, aveugle que je suis, je ne l'aurais pas découvert sans ce livre fantastique de Bertrand Lacarelle, déjà auteur de deux essais qui sont de magnifiques hommages, l'un à Jacques Vaché, l'autre à Arthur Cravan. Ainsi, pour ce troisième ouvrage, La Taverne des ratés de l'aventure, Lacarelle se lance dans une enquête littéraire sur les traces de Rodanski, poète né en 1927 et qui écrira à André Breton : "il y a un monde et une vie à faire, car j'ai dix-neuf ans, je refuse ma solitude morale et je refuse aussi l'amitié des imbéciles... Je ne suis pas encore fou" ; pourtant, ce Desdichado, ce malchanceux, pour reprendre les mots de Nerval, fait naître en lui une "folie volontaire", jusqu'à son internement dans un hôpital de Lyon, à 27 ans, où il mourra (volontairement?) parmi les délaissés et les clochards quelques 27 ans plus tard, en 1981. Tout cela est relaté dans une langue de feu qu'on imagine comme une suite à la lecture des Chants de Maldoror ; en effet Bertrand Lacarelle s'enferme 27 jours dans cette Taverne des ratés de l'aventure pour tout savoir, comprendre, sur et autour de Stanislas Rodanski, sur la littérature comme dernière aventure et ses ratés, évidemment. C'est un livre qui fait des sauts entre l'époque de Rodanski et la nôtre. C'est aussi une galerie d'œuvres culturelles puisqu'on y parle des films de zombies de Romero, de Kerouac, d'Arthur Cravan (évidemment), de John Kennedy Toole et sa Conjuration des imbéciles, de William Burroughs, d'Alain Jouffroy, grand ami de Rodanski, etc. Tous ces allers retours, ses connections, ces correspondances entre de multiples références dans des temporalités très différentes, donnent un beau portrait de ce Soleil Noir du Surréalisme qui se décrivait avec un certain humour noir en ces mots : "Je suis à pétrir avec les débris de mon ombre un substance poétique qui ne lèvera qu'après ma mort, me laissant dans le pétrin qui est le cercueil."

La taverne des ratés de l'aventure est une comète dans la littérature actuelle - levez-vite vos yeux au ciel, la nuit n'est pas si blanche et noire, il y brille un beau Soleil Noir!

Extrait de La taverne des ratés de l'aventure, de Bertrand Lacarelle (éditions Pierre-Guillaume de Roux) :

"La présence des livres se fait d'avantage sentir la nuit, comme s'ils sortaient des murs, du plafond, du sol, pour respirer, bruire et s'étirer. Ils prennent possession des lieux ; la Taverne n'est plus un bistrot mais une bibliothèque ou une librairie clandestine, et le silence s'impose naturellement, l'œil à l'écoute. La Taverne ressemble alors à une annexe de la librairie voisine, Un Regard Moderne, tenue depuis les années soixante par Jacques Noël. Entre ses murs de livres, ses empilements savants à l'équilibre précaire, Noël à reçu la visite de Burroughs ou des membres de Sonic Youth. On peut y trouver des illustrés de Bazooka, des pulp fictions aussi bien que Ulysse de James Joyce. Je n'ai pas encore vu à la Taverne le discret libraire, toujours de noir vêtu, mais il est probable que Bernard Schwartz, lors de ses apparitions, aille s'entretenir avec lui de Rodanski ou des Throbbing Gristle."

 

 

01/09/2014

La carte postale du jour...

"Le cœur est fendu en deux et ne sait ce qu'il veut.
 La barque doit aller pour lui - jour et nuit ne sont qu'un rideau changeant à traverser. Avancer d'un courage farouche. Pas à cause des hommes. À cause d'énigmes embarrassantes.
 Le cœur est fendu en deux en grand secret."
- Vesaas, La Barque le soir

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Je me souviens d'avoir découvert Marc Seberg en achetant un peu par hasard l'album intitulé 83 au marché aux puces, on en trouvait plein à cette époque, tout comme le maxi Velvet tales des Suissesses The Vyllies ou Victorialand des Cocteau Twins, classiques des soldes vinyles à la fin des années 80, mais dans le cas de Marc Seberg j'avais été étonné par la puissance de la voix, les affiliant assez vite à mes favoris de cette époque : And Also The Trees.
Je me souviens bien m'être rendu au Leysin Rock Festival de 1990, pour voir les Cure principalement, mais aussi, un peu, pour Marc Seberg, d'arriver sur les hauteurs où régnait un froid de canard sous un ciel de plomb, pluie fine et d'autant plus désagréable, boue, tout cela en total désaccord avec mon pantalon en similicuir et mes chaussures pointues à sangles "têtes de mort" (il faut que jeunesse se passe), ce qui, ma copine et moi (mais surtout moi), nous a fait prendre le chemin du centre du village pour boire une bière au sec ; bière qui a fini par accident sur mon pantalon, avec comme résultat de me faire reprendre le train pour Nyon et passer la soirée à regarder un film (Le ventre de l'architecte de Greenaway - excellent) avec la mère de cette même copine... depuis lors je déteste les festivals (mais j'aime toujours autant Marc Seberg et Peter Greenaway).
Je me souviens aussi que la chanson Quelque chose, noir m'a fait penser, un peu, à Atmosphere de Joy Division - et venant de moi c'est LE compliment ultime - mais que, par contre, j'ai vivement regretté que l'album en entier soit produit de façon si eighties puisqu'il a mal vieilli, comme je m'y attendais, à part ce titre, puissant et sombre, avec cette voix, immense, cette présence, nocturne, celle de Philippe Pascal :

Le général Hiver plonge sa dépression
Du bout des nerfs, sous une chape de plomb.
Je me souviens d'un morceau de bleu,
Dans le feu de l'absinthe, une couleur s'est éteinte.
QUELQUE CHOSE, NOIR se traîne
Dans le silence s'enfonce

Je ne sais pas qui est Gabriel Dufay, et c'est une chance. Pas de préjugé, négatif ou positif, seulement une lecture apportée par le hasard et qui s'avère intéressante, car comme disait Paul Valery "ce qui m'intéresse n'est pas ce qui m'importe".
Hors jeu est un livre sur le théâtre, un éloge mais pas seulement puisque comme Thomas Bernhard, Gabriel Dufay critique tout aussi vertement le "système", les corrompus, les abuseurs, les tristes clowns, les imposteurs du métier qui est le sien. Même si je continue à penser que vouloir critiquer le système de l'intérieur n'est qu'une façon de se corrompre soi-même, j'ai trouvé ce livre vraiment bien écrit, honnête, avec de beaux passages sur la poésie, sur le métier d'acteur, sur le rêve... la nuit aussi :

"J'aime par ailleurs sortir d'un spectacle et me retrouver enveloppé par la nuit, marcher silencieusement dans la ville, accompagné des émotions fortes que j'ai ressenties. Quand je viens de jouer, une bonne marche nocturne me permet de recouvrer mes esprits et de faire durer un peu un peu plus longtemps l'euphorie éprouvée sur scène. La nuit calme et console, elle offre au théâtre comme un écrin de velours soyeux et mystérieux.
 Ordinairement, le théâtre commence le soir et se prolonge dans la nuit. Je n'aime pas tellement ce qu'on appelle les matinées, ces représentations qui ont lieu l'après-midi, que je trouve contraires à l'essence même des spectacles, aux fantômes, qui ne s'éveillent pas dans la journée. Le théâtre pour moi se marie à la nuit, et c'est du noir que naissent les spectacles et les personnages qui nous ravissent. Comme c'est du noir que la naissance et la mort procèdent. Est-ce à dire que le théâtre a des accointances avec ces deux gouffres qui nous encerclent ? Je le crois, tant la nuit et le théâtre ont pour moi une force métaphysique peu commune.
 Nuit du théâtre et théâtre de la nuit. Les nuits de Patrice Chéreau et de Claude Régy, tout comme les nuits de Caspar David Friedrich et de Edward Hopper, m'ont fait entrer dans des espaces inconnus et accéder à de nouvelles perceptions. Et Hamlet, prince du théâtre, prince de la nuit, nous fait entendre ses interrogations et se heurte à une folie sans nom. Est-ce parce qu'il est entouré de nuit qu'il semble tomber dans le piège de la folie qu'il voulait feindre ? La nuit du monde et la nuit de l'homme s'embrassent au théâtre. Et le royaume d'Elseneur nous ouvre ses portes."