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peter murphy

  • La carte postale du jour...

    "...là où la légèreté nous est donnée, la gravité ne manque pas."

    - Maurice Blanchot

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    Je me souviens de mettre les pieds chez Sounds comme presque toutes les semaines, ça doit être l'été 1990, un bel après-midi d'ailleurs, il fait beau c'est sûr, et comme toujours j'ai l'impression de pénétrer dans une grotte où le disquaire se cache derrière un comptoir qui me paraît disproportionné par rapport à la taille du lieu, comptoir qui laisse à peine entrapercevoir la tête de Jean-Marie, et là - avant même de prononcer le salut habituel - je reconnais cette voix qui m'est chère, celle de Peter Murphy, mais la chanson m'est inconnue, c'est Cuts you up, et je me sens comme sur un bateau ivre - il me faut ce disque.

    Je me souviens bien d'être allé voir un concert de Peter Murphy, cet ancien leader de Bauhaus, ce vrai dandy aux fausses poses de Bowie, c'était à la Salle du Faubourg, l'automne de la même année, mais d'avoir été un peu déçu - trop pop, trop propre peut-être ?

    Je me souviens aussi qu'avec le temps j'ai délaissé l'album Deep pour ce maxi composé de deux versions de Cuts you up et sa mélodie aguicheuse dont je ne me suis jamais lassé ainsi qu'une version alternative de la très belle ballade A strange kind of love, qui reste à ce jour mon titre favori de Peter Murphy.

     

    A strange kind of love
    A strange kind of feeling
    Swims through your eyes
    And like the doors
    To a wide vast dominion
    They open to your prize

    This is no terror ground
    Or place for the rage
    No broken hearts
    White wash lies
    Just a taste for the truth
    Perfect taste choice and meaning
    A look into your eyes

    Blind to the gemstone alone
    A smile from a frown circles round
    Should he stay or should he go
    Let him shout a rage so strong
    A rage that knows no right or wrong
    And take a little piece of you

    There is no middle ground
    Or that's how it seems
    For us to walk or to take
    Instead we tumble down
    Either side left or right
    To love or to hate

    https://www.youtube.com/watch?v=y3Cy7B9x0qk

     

    Si David Bosc déclare qu'il aime animer les choses anciennes, celles qu'on n'invente pas, à la faveur d'une brume de fiction - ce qu'il avait précédemment fait pour Claire Fontaine, son roman sur les dernières années de Courbet -, l'écrivain procède ici presque à l'inverse : il utilise un fait divers, un visage entraperçu dans le carnet d'un poète, pour inventer une chose nouvelle qui se déploie en toute liberté - cette chose est bien sûr ce beau roman dont le titre est tiré d'un poème de Mandelstam : Mourir et puis sauter sur son cheval. Pour ne pas gâcher une lecture qui a besoin autant d'attention que de virginité, il ne faudrait presque rien savoir de plus et ne plus rien dire ni écrire ; mais j'ajouterais quand même pour guider le curieux vers ce livre,  que celui-ci m'évoque la Métamorphose de Kafka ainsi que, moins connu - malheureusement -, le magnifique Gorgô de Claude Louis-Combet ; animalité et sensualité ; appétit de vivre, frénésie de liberté, besoin d'art et d'amour jusqu'à ce que l'aventure tourne à la dévoration... Car ce livre possède à la fois la gravité de la bonne littérature et la légèreté qui lui permet de s'envoler vers les sommets. Voilà, il faut le lire, maintenant.

    Extrait de Mourir et puis sauter sur son cheval, de David Bosc (publié aux éditions Verdier) : 

    "À l'aube, les arroseuses mouillent la poussière des rues ; elle reviendra avant midi cet empêchement de voir et de respirer que l'on croyait à demeure chez les porteurs de babouches et de sombrero. Poudre de briques, plâtre des murs et des plafonds ; on dit que trois cent mille bombes sont tombées sur la ville.

     Un gamin d'une quinzaine d'années est assis dans la vitrine crevée d'un marchand de livres d'occasion. Le bâtiment menace ruine, il a perdu son toit et son dernier étage, les occupants ont été évacués. Dans son costume de laine, avec une cravate qui ressemble à la ceinture d'un vieux peignoir, le bonhomme est en pleine lecture. Il a le pied sur une pile bien ordonnée - son premier choix - tandis que tous les autres livres, au sol et jusque sur le trottoir, s'étalent, se chevauchent et font les écailles d'un dragon terrassé. Il y a là comme une sécession et la guerre s'en trouve repoussée à mille lieues, au diable.

     - Dis, c'est un miroir ou un trou de serrure ?

     - Hein ?

     - Dans ton bouquin, tu regardes vivre les autres ou tu ne vois partout que toi ?"

  • La carte postale du jour...

    "L’errance dans l’indéfini est notre marque à tous. Nul paradis, et nulle soif de celui-ci. Une nostalgie qui n’a d’infini que son inaccomplissement. Voici tout ce qui, en nous, est positif : nous avons transformé la malchance en charme. Nous avons donné un sens vivant à la négation."
    - E.M. Cioran, Bréviaire des vaincus II

    dimanche 18 janvier 2014.jpg

    Je me souviens très clairement du jour où j'ai acheté The Idiot d'Iggy Pop, c'était au marché aux puces, j'avais 18 ans, et je l'ai beaucoup écouté sur ma platine portable - une platine et deux enceintes détachables qui servaient de couvercle ; 20.- aux puces, quand j'y repense, la vie pouvait vraiment être très bon marché en 1988/89 -, d'abord dans le comble d'un vieil immeuble aux Acacias (le squat des Épinettes) qui me servait de chambre, et puis dans une chambre d'un immeuble juste à côté, mais cette fois-ci au rez, avec les fenêtres murées...
    Je me souviens bien d'avoir toujours eu une écoute indirecte de l'iguane rocker, d'abord durant mon apprentissage de disquaire en découvrant la reprise de Funtine sur l'album Love Hysteria de Peter Murphy en 1988 (à la même époque je regardais pour la première fois Les Prédateurs, film vampire homo-érotique, avec David Bowie et Catherine Deneuve, où l'on pouvait entendre un extrait de Funtime et voir une scène mémorable avec Bauhaus, le groupe de Peter Murphy), un peu auparavant c'est Siouxsie qui m'avait converti à Iggy en reprenant son Passenger sur Through the Looking Glass, Sans oublier Sisters of Mercy qui reprenait 1969 en face B de leur maxi Alice - à l'époque où ils étaient encore intéressants (avant de faire du métal-fm à la fin des années 80 en somme) -, mais le tout premier à m'avoir fait entendre Iggy Pop (sans le savoir) fut bien sûr David Bowie et sa version de China Girl (difficile de parler de reprise puisqu'il a composé ce titre avec Iggy Pop pour l'album The Idiot), cette chanson qui marqua tant Ian Curtis, le chanteur de Joy Division, qui le fit découvrir à Bernard Sumner en 1977, The Idiot portant en lui les germes de l'album Unknown Pleasures, et China Girl celui de Love Will Tear Us Apart.
    Je me souviens aussi de l'amertume de cet album, du sarcasme qui pèse dans la chanson Funtime, à l'époque où je lisais Cioran et Lautréamont, c'était probablement, avec Joy Division, Kraftwerk et Bowie bien sûr, l'une des œuvres les plus marquantes, qui m'a le plus touché, j'ai toujours des frissons quand je réécoute The Idiot aujourd'hui, spécialement Funtime :

     Fun
     hey baby we like your lips
     Fun
     hey baby we like your pants
     all aboard for funtime
     Fun
     Hey, I feel lucky tonight
     Fun
     I'm gonna get stoned and run around
     All aboard for funtime
     Fun
     Last night I was down in the lab
     Fun
     Talkin' to Dracula and his crew
     All aboard for funtime
     Fun
     I don't need no heavy trips
     Fun
     I just do what I want to do
     All aboard for funtime

    Comment ne pas être séduit par le nouveau roman de Virginie Despentes : Vernon Subutex 1 est non seulement un clin d'œil à l'Attrape-cœur de Salinger, mais c'est un roman rock où l'auteur se pose en formidable observatrice des mœurs contemporaines, avec un certain goût pour les stéréotypes, dans un style simple et direct, cinglant même. Et comme la chair est faible, il suffit pour ma part qu'on cite Joy Division et Einstürzende Neubauten dans un paragraphe pour qu'un sourire en forme de banane se forme sur mon visage, les extrémités allant jusqu'à rejoindre mes deux oreilles. Mais Despentes a du génie, en effet on ne lâche que difficilement ce roman tant on est entraîné dès le premier paragraphe. Résolument dans son époque, Vernon Subutex 1 s'adresse aux quinquagénaires, aux trentenaires, aux post-ados, aux rockers, mais pas seulement, à ceux qui avaient des posters de Siouxie ou de Cure dans leur chambre d'ados, à ceux qui ont suivi le renouveau du rock (pour peu que cela existe vraiment...) avec les Kills, les Strokes et que sais-je encore. Le ton est acerbe, parfois brutal, sans concession, c'est même - pour paraphraser un défaut de langage actuel - : c'est TROP. Oui, on est dans l'excès permanent, enfermé dans un post-modernisme qui donne dans l'hyper-référentiel. À partir de la moitié du roman j'ai eu cette vague sensation de me faire un peu avoir, de lire quelque chose d'un peu facile car oui : les "mecs de droite" sont bas du front et racistes, les "jeunes rockeuses" ont des franges et des santiags, etc. Heureusement, la question "Mais où est donc la littérature?" est en définitive contrebalancée par le fait que Virginie Despentes arrive à faire un roman "pop" avec une véritable intelligence, par un sens aigu de la phrase, du paragraphe, une écriture qui pointe tous les défauts de nos sociétés occidentales (les musulmans ne sont pas épargnés ici non plus), qui parle à la fois d'errance (qui renvoie à l'Ulysse de Joyce), mais aussi de rock, de dope, de baise. Et comme le protagoniste est un ancien disquaire, ça me parle, évidemment, mais sans me bouleverser pour autant. En tout cas, chacun en prend pour son grade, moi y compris... allez, trois extraits pour le prix d'un, tiens, pour vous montrer que Despentes manie quand même le paragraphe coup de poing à merveille ! La suite en mars.

    "D'aucuns prétendaient que c'était karmique, l'industrie avait connu une telle embellie avec l'opération CD - revendre à tous les clients l'ensemble de leur discographie, sur un support qui revenait moins cher à fabriquer et se vendait le double en magasin... sans qu'aucun amateur de musique n'y trouve son compte, on n'avait jamais vu personne se plaindre du format vinyle. La faille, dans cette théorie du karma, c'est que ça se saurait, depuis le temps, si se comporter comme un enculé était sanctionné par l'Histoire."

    "Tous à dégueuler leur caviar, le nez plein de coke, après avoir récompensé du cinéma roumain. Les intellos de gauche adorent les Roms, parce qu'on les voit beaucoup souffrir sans les entendre parler. Des victimes adorables. Mais le jour où l'un deux prendra la parole, les intellos de gauche se chercheront d'autres victimes silencieuses."

    "Facebook n'a plus rien à voir avec le joyeux bordel auquel il avait participé, il y a une dizaine d'années. On ne savait trop s'il s'agissait d'un gigantesque baisodrome, d'une boîte de nuit, d'une mise en commun de toutes les mémoires affectives du pays. Internet invente un espace-temps parallèle, l'histoire s'y écrit de façon hypnotique - à une allure bien trop rapide pour que le cœur y introduise une dimension nostalgique. ça n'a pas le temps de prendre qu'on est déjà dans un autre paysage. Vernon traîne sur son réseau Facebook comme il errerait dans un cimetière, les derniers occupants des lieux sont des zombies furieux, qui vocifèrent comme s'ils étaient des cobayes enfermés dans leur cellules, écorchés vifs et les plaies passées au gros sel."

     

  • La carte postale du jour ...

    "Tous les autoportraits, tous les mémoires ne sont que des impostures conscientes, ou, plus tristement encore, inconscientes."

    - Henri Laborit, éloge de la fuite (1976)

    tones on tail, roberto arlt, bauhaus, daniel ash, peter murphy, l'écrivain raté

    Je me souviens avoir acheté ce disque pour sa pochette minimale, j'étais certain qu'elle serait du plus bel effet aux côtés de celle toute verte et tout aussi simple du premier maxi de New-Order : Ceremony.
    Je me souviens qu'il fallait autrefois choisir sa chappelle : Rolling Stones ou Beatles, guitare ou synthé', rock 'ricain ou pop britannique, je me suis alors demandé s'il fallait choisir entre les membres de feu-Bauhaus : le dédaigneux mais génial compositeur Daniel Ash (Tones on Tail) ou le dandy magnifique mais arrogant Peter Murphy, comme s'il fallait toujours choisir entre fromage et dessert et que si vous aviez le malheur d'opter pour les deux, vous passiez pour une personne sans tact ni délicatesse, tiède et consciliante, sans personnalité. Mais comme je m'en fous, j'ai finalement choisi les deux.
    Je me souviens avoir eu le béguin pour Lions de Tones on Tail dès sa première écoute, pour son ambiance samba synthétique et dépressive, la voix douce quoique insidieuse de Daniel Ash, et puis cette phrase récurrente :

    Lions always hit the heights
    'Cause they kill, it's always been an easy way out

    La solution de facilité c'est aussi celle choisie par le narrateur de L'Écrivain raté, ce court texte de l'argentin Roberto Arlt. Devant la page blanche il choisit de fonder d'abord un club des non-écrivains, puis de devenir critique littéraire pour dénigrer ceux qui écrivent encore... Satire anarchisante de la République des lettres, ce texte est un petit joyau.

    "Nous mîmes au clair, sans que le moindre doute puisse subsister, que les génies officiels, les talents consacrés, c'était du baratin, et d'une lâcheté exemplaire. La menace d'un brûlot, l'insinuation d'une critique anticipée suffisaient pour que, malgré le fait qu'ils détestent notre jeunesse agressive, ils nous sourient amicalement en nous voyant et viennent à notre rencontre, nous adressant les éloges les plus grossiers et l'adulation la plus servile.
     Que notre oeuvre soit négative ne nous empêcha pas de révéler courageusement les escroqueries des bandits de la littérature ; nous démontrâmes que le romancier se vendait au breutteur d'idées, le poète à l'essayiste, constituant ensemble un ramassis d'épouvantables truands - qui adulaient sans réserve les politiciens, les hommes d'épée, troquant leurs scupuleuses besognes de laquais contre des prix bien réels qui provoquaient le rire du cercle des spectateurs. Quelle vie, mon Dieu, quelle vie !
     Là se dissipèrent le peu d'illusions qui me restaient encore sur la dignité humaine. La technique n'avait rien à voir avec l'homme. Ceux qui écrivaient une belle strophe étaient la plupart du temps des latrines ambulantes.
     Cette désillusion nous contamina tous, et un jour nous nous séparâmes. Notre cohésion résista aussi longtemps que les soudures de l'échec nous unirent.
     Pour finir, nous nous lassâmes de sévir dans le vide. Certains étaient excédés par les autres, et même un tantinet honteux des petites canailleries que nous avions commises en nous prévalant de l'impunité conférée par l'associaition des forces. L'homme finit par se fatiguer de tout, même de cracher à la figure de son prochain. Il faut convenir ici que nos insultes procédaient d'une bonne intention, mais il n'est pas possible d'être généreux éternellement, et nous nous dispersâmes. Deux ans étaient passés, peut-être plus."