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02/06/2016

La carte postale du jour ...

"Les souvenirs du bonheur passé sont les rides de l’âme."

- Xavier de Maistre, Expédition nocturne autour de ma chambre

jeudi 2 juin 2016.jpg

Je me souviens qu'au mitan des années 90, après avoir été pendant près de six ans un fan de Peter Greenaway (rencontré finalement lors de son passage à Genève en 1994, pendant son exposition itinérante Stairs), j'ai découvert les films de l'Islandais Fridrik Thor Fridriksson (grâce en soit rendue à la chaîne allemande 3sat qui a, pendant une semaine, diffusé pas moins de quatre de ses films, si je me souviens bien) ; je suis tombé simultanément amoureux de l'Islande, des films de Fridriksson évidemment, mais aussi de la musique à vous déchirer l'âme en deux, composée par Hilmar Örn Hilmarsson.

Je me souviens bien que j'ai acheté deux fois ce disque - la seconde chez Sounds, tiens.

Je me souviens aussi que la musique du film Angels of Universe a été l'occasion de découvrir Sigur Ros, puisque le groupe participe sur quelques titres à ce disque que je décrirais volontiers par le terme auguste...

https://www.youtube.com/watch?v=UZivyeW3drU

 

Pierre Girard est né le 21 août 1892 à Genève, où il est mort le 28 décembre 1956. Pour le reste, il faudrait le lire - mais ce serait là maigre chronique. Voyageur indirect, de ceux qui ne quittent par leur chambre, à l'instar de Cendrars qui nous faisait voyager en Russie dans sa Prose du transsibérien, sans l'avoir pris lui-même, ou, mieux, Xavier de Maistre et son fameux Voyage autour de ma chambre. Pierre Girard a peu voyagé, mais bien voyagé, et il est souvent retourné dans les mêmes endroits, probablement pour y vérifier la véracité de ses écrits. N'empêche : on lui doit de savoureux récits de voyages à Venise, aux Etats-Unis (dans le truculent passage intitulé Anges américains, comparant parfois le modèle suisse avec l'américain!), à Paris, où il fréquente Léon-Paul Fargue, Valery Larbaud et Jean Giraudoux, en Suisse, bien sûr, mais aussi dans l'Allemagne des années 30, car le voyage n'est pas seulement géographique avec Pierre Girard, il est aussi temporel. Et puis l'auteur aime les gares, surtout pour n'y rien faire. Les Sentiments du voyageur, magnifiquement réédité par les éditions Fario, est un livre qui fait l'éloge du voyage immobile et des livres, ceux de Larbaud, de Proust, mais aussi l'Odyssée et, à sa suite, l'Ulysse de Joyce. Tout cela est exquis.

Extrait de Les Sentiments du voyageur suivi de Anges américains, de Pierre Girard (oublié aux éditions Fario) :

"... Ils ne disparaissent jamais. Leurs livres reviennent obstinément dans les boîtes des bouquinistes, comme les poissons morts que ramène le flot. L'an passé, j'ai vu un appointé qui lisait, au corps de garde, Chaste et Flétrie. Les gens n'ont pas tous du goût, mais ils sont curieux. Curieux des êtres, des choses, d'eux-mêmes. Et les livres sont pour eux des miroirs à trois faces.

 Francis de Miomandre disait un jour qu'on pouvait écrire n'importe quoi, et que ce n'importe quoi trouvait assurément des lecteurs. Comme ces peintres qui n'ont peut-être personne à leur vernissage, mais qui sont entourés, tandis qu'ils peignent dans la rue, de jeunes boulangers approbateurs et de petites blanchisseuses admiratives. (On sent si bien cela chez Breughel, la présence, derrière lui et en demi-cercle, de ses petits personnages bruns.)"

 

28/03/2016

La carte postale du jour...

"Mon intérêt pour la musique a toujours été très personnel et très obsédant. Je ne pense pas apporter le bonheur à l’humanité. J’écris juste une pièce musicale et je la joue."
- Philip Glass

lundi 28 mars 2016.jpg

Je ne me souviens pas exactement quand j'ai découvert Philip Glass, probablement en même temps que Wim Mertens et Michael Nyman, qui sont autant de musiciens que j'associe avant tout avec le cinéma, la musique de Glass, le titre Opening en particulier, résonnant en moi avec le film Le Pornographe (de Bertrand Bonello).

Je me souviens bien de cet épisode de South Park qui se moque (gentiment) de Philip Glass.

Je me souviens aussi que c'est le titre Opening, figurant sur cette vieille compilation du label norvégien Unitron, qui a été le déclencheur de son achat, quoique j'aie aussi bien apprécié la pochette ainsi que la citation de Keats qui se trouve à son dos (A thing of beauty is a joy forever), ainsi que la présence de Brian Eno & Harold Budd, Durutti Column et Japan et plein d'inconnus qui le resteront, pour une compilation ambiante et mélancolique avec parfois des passages synthétiques assez vintage et presque désuets, comme si on croisait de la new wave avec du Satie, car oui : on est bien en 1985 ...


https://www.youtube.com/watch?v=P7NUz5ivqYg


En 2014, Patrice Robin hésite à accepter une résidence d'écriture dans un hôpital psychiatrique, car sa mère vient de sombrer dans la démence. Il accepte pourtant et note ses allers-retours entre le potager où l'on tente d'occuper les malades et l'hôpital spécialisé où se trouve sa mère qui ne le reconnaît plus. Le ton est humble, sobre, l'écriture est ce que l'on désigne par "blanche", sans fioriture, elle va à l'essentiel, se tient à proximité, mais ni trop près, ni trop loin non plus. On peut éventuellement reprocher l'aspect presque journalistique et finalement pas assez littéraire de ce livre, qui se complait dans une certaine observation sans prendre part, tel un documentaire sans voix off ; reste toutefois une expérience d'une rare intensité émotionnelle pour un auteur qu'on sent perdu des deux côtés de sa vie dont il essaie de retrouver, tant bien que mal, le centre. Pour les néophytes de l'œuvre de Patrice Robin je conseillerais plutôt l'excellent Une place au milieu du monde, paru il y a deux ans et qui se penchait, par le biais de la fiction, sur les ateliers d'écriture ; Des bienfaits du jardinage rappelle néanmoins, et en cela c'est un livre important, que l'écrivain, dans sa survie - survie qui consiste à accepter les animations culturelles, les ateliers d'écritures et les résidences qu'on lui propose -, que l'écrivain donc est constamment ramené à la réalité et que la condition même de la création de fiction, celle-là même qui pourrait être une promesse de liberté totale, eh bien cette liberté est assujettie à l'aspect économique de cette profession bien particulière. Patrice Robin est un exemple parmi tant d'autres, et son nouveau livre l'aboutissement de cette étrange vie qu'est celle de l'écrivain, obligé ici de passer dans une autre réalité, celle de personnes internées en hôpital psychiatrique, toutes différentes, et c'est bien cette multitude étrange qui fait office de jardin sauvage et constitue l'attrait majeur du livre de Patrice Robin.

Extrait de Des bienfaits du jardinage, de Patrice Robin (publié chez POL) :

"Je prends souvent un café dans un bar voisin de l'hôpital de jour en attendant l'heure de la séance. Parmi les consommateurs, quelques patients, un buveur de bière au matin, en bonnet de laine, anorak d'hiver, bermuda et baskets sans chaussettes. Il se balance d'un côté sur l'autre, me sourit. Un autre jour, une femme discutant fort avec son compagnon, et moi qu'est-ce que tu veux que je fasse, avec tout ce qu'il y a à payer, le gaz, l'électricité... Ce jour-là, un homme, que je ne connais pas cette fois, s'arrête près de la table où je suis assis, se penche vers moi et me demande s'il a des paupières, si je les vois. Désarçonné, je garde le silence. Il fait de la dysmorphobie, dit-il, ne perçoit pas des parties de son corps parfois. Il a rendez-vous chez son psychiatre, va le lui demander. Je l'approuve. Je le revois la semaine suivante, il me pose la même question. Moins surpris cette fois, je regarde attentivement son visage et le rassure. Il sort de chez son psychiatre qui lui a donné la même réponse. Il dit trois fois qu'on lui fait beaucoup de bien en disant cela, qu'il est content de m'avoir rencontré.
 
 La femme aux cigarettes, me voyant un matin penché au-dessus du parterre où sont plantés les thyms dont j'ai entrepris d'établir la liste comme je l'ai fait pour les pélargoniums et menthes, me propose spontanément de m'en dicter les noms. Nous passons une dizaine de minutes ainsi, elle parle, je note, Thym Capitatus, Thym Atticus, Thym Doré, Camphré, Serpolet, Résineux, Hirsute, Laineux, Foxley, Golden King... Puis elle s'interrompt et s'en va aussi brusquement qu'elle était venue.

 Un jeune homme vient me saluer au début d'une séance puis s'éloigne. Lors de la suivante, il me confie qu'il a été rédacteur en chef du journal de son lycée, m'a apporté un article qu'il veut me faire lire. Il y traite du 11 septembre 2001, date de la séparation de ses parents, précise-t-il. À peine ai-je terminé qu'il me donne deux autres textes de quelques pages. Les roses qui éclosent, les roses qui implosent. Je les lis également. Il tente, dans le premier, de raconter sa vie d'avant sa dépression et, dans le second, sa vie d'après, y parle à nouveau du divorce de ses parents et du 11 septembre, de la guerre en Afghanistan, de la présence de Le Pen au second tour de l'élection présidentielle de 2002, met la grande histoire et la sienne sur le même plan. Son écriture est alerte, je lui dis."

17/03/2016

La carte postale du jour...

"Si je regarde l'obscurité à la loupe, vais-je voir autre chose que l'obscurité ?"
- Clarisse Lispector

jeudi 17 mars 2016.jpg

Je me souviens d'avoir acquis un coffret CD de Wim Mertens qui contenait plusieurs de ses albums, de ses débuts en 1983 jusqu'à 1989 ; le design était affreux et me semblait très éloigné de l'image que je me faisais de la musique de ce musicien belge que je rangeais (à tord peut-être) quelque part entre la new-wave expérimentale de Tuxedomoon ou The Durutti Column et la musique minimaliste de Philip Glass ; j'ai d'ailleurs perdu ce coffret depuis longtemps, mais mon attachement à la musique de Wim Mertens est resté, presque intact.

Je ne me souviens pas bien quand cela a commencé, mais j'ai un jour décidé que les petit-déjeuners du dimanche matin se ferait sur fond de Whisper me qui - chance! - est un titre qui s'étale dans une lent mouvement progressif sur plus de dix-huit minutes et occupe la totalité de la face B du maxi - il suffit donc de remettre le diamant sur la ceinture du vinyle pour écouter à nouveau ce titre de musique contemporaine dont, décidément, je ne me lasse pas (le goût de la marmelade et du café y sont peut-être pour quelque chose).

Je me souviens aussi qu'un titre de Wim Mertens, Close Cover, a été une sorte de hit à la radio belge (en 1983 je crois), passant environ trois fois chaque nuit pendant plusieurs mois, ce qui est incroyable pour un titre instrumental ; j'adore aussi son travail en tant que producteur sur le titre intitulé Pardon up here, couplé (en guise de seconde partie) à une très belle chanson des autres belges Bernthøler, My Suitor ; et puis j'aime aussi énormément Struggle for pleasure, l'autre "tube" de Wim Mertens, popularisé grâce à son utilisation dans la musique du film de Peter Greenaway, Le ventre de l'architecte ; mais au final, mon favori reste encore et toujours Whisper me...

https://vimeo.com/66930444

Je dois à Mathieu Amalric la découverte de l'écrivain Daniele Del Giudice. En effet, l'acteur-cinéaste français a brillamment adapté, en 2002 et de manière rocambolesque (il faut absolument voir les bonus dans la version DVD) le Stade de Wimbledon, un livre de 1983 qui retrace l'enquête littéraire d'un étudiant (une étudiante dans le film ; interprétée par Jeanne Balibar) sur les traces de Roberto Bazlen, l'écrivain triestin sans œuvres mais d'une influence durable puisqu'on le retrouve dans de nombreux livres, dont ceux de Vila-Matas ou Jouannais par exemple. Si le livre de Del Giudice est excellent, le film est lui aussi formidable : grâce à son rythme particulier, son ambiance nouvelle vague, c'est un exemple de réussite d'adaptation de roman sur grand écran (et les exemples sont rares, sans vouloir être trop négatif) ; et lorsqu'un livre me plait, je pars à la découverte du reste de l'œuvre de son auteur, et voilà qu'en feuilletant le catalogue de la collection La librairie du XXIè^siècle (où a été publié le Voyage d'hiver de Perec, et qui est l'édition qui propose le plus de titres de Del Giudice), je tombe sur ce titre intriguant : Dans le musée de Reims. Allez savoir pourquoi, à la lecture de la première phrase de ce court roman, phrase que je reproduis ici "Quand j'ai su que je deviendrais aveugle, j'ai commencé à aimer la peinture", j'ai pensé à un film que je n'ai toujours pas vu (mais dont j'ai lu et entendu des descriptions quand même) : Le dos rouge. Peut-être parce que Jeanne Balibar y est présente, aussi parce qu'il se passe dans un musée et probablement parce qu'on y décrit des peintures et parce que le protagoniste central, Bertrand Bonello, cherche à voir, à comprendre, à trouver quelque chose dans les peintures. Et c'est là tout l'enjeu du livre de Del Giudice. Qu'est-ce qu'on voit quand on ne peut plus voir ? Et comment expliquer une peinture à un homme atteint de cécité ? C'est là deux questions parmi beaucoup d'autres qui font de ce livre une magnifique expérience de lecture autour d'un homme qui perd la vue, d'une fille qui murmure à l'homme les descriptions des peintures, et d'une peinture en particulier, celle de David : La Mort de Marat (ou Marat assassiné), dont on apprendra tout, ou presque... une merveille ce livre car en peu de pages il va vers un essentiel qui - le croirait-on à tord - en demanderait dix, vingt ou cent fois plus. Tristesse que cet écrivain soit gravement malade et si peu connu.

Extrait de Dans le musée de Reims, de Daniele Del Giudice (publié en 2003 aux éditions La Librairie du XXiè siècle / Le Seuil) :

"... La nature sera ce qui me manquera le plus, mes camarades, au premier embarquement, me disaient : "Tu ne te rends pas compte comme ton visage change en mer", et ils souriaient, il me manquera certains bleus et certains rouges à perte de vue, il me manquera la perte de vue, et le sentiment d'espace et de sécurité et de quiétude qui donne la perte de vue. Comment vais-je faire sans couleur ? Dans cette obscurité, la nuit, parfois je me concentre et surgit alors de je ne sais où un orange chaud, ou un bleu, des couleurs pures sans aucune forme, comme si elles étaient vendues par plaques de couleur pure, qui sait si, quand je serais complètement aveugle, je garderais cette capacité de m'inventer les couleurs que je ne vois pas, certains turquoises brillants, certains jaunes aveuglants, certains bruns pleins de résonances basses, profondes, certains verts si délicats... C'est comme avec la musique, il doit y avoir pour elle aussi un dépôt dans l'esprit, et quand il fait si noir, avec un effort, j'arrive à réentendre des morceaux entiers, c'est une machine difficile à mettre en mouvement au début, mais ensuite on ne peut pas l'arrêter, elle commence seulement avec le thème, diverses trames, et les accents s'y ajoutent, les harmonies entrent, la musique se gonfle, elle passe de la tête aux oreilles, mais non par une voie intérieure, elle passe du dehors, comme si vraiment je l'écoutais. C'est une température chaude, de même que la température des couleurs est chaude, et en des heures comme celle-ci elle prend à la gorge et accélère la respiration..."

07/03/2016

La carte postale du jour...

"Lisez d'abord les meilleurs livres, de peur de ne les lire jamais."

- Henry David Thoreau

lundi 7 mars 2016.jpg

Je me souviens d'être bien installé dans mon canapé devant l'émission Kulturzeit  - que j'enregistre chaque soir pour la regarder le lendemain -, ce soir du 13 septembre où je mets un peu de temps pour réaliser que la présentatrice vient d'annoncer, en fin d'émission, que Johnny Cash s'est éteint ; d'ailleurs, à peine l'information a-t-elle pu pénétrer mon esprit distrait par une journée de travail assommante que l'image est comme coupée par le démarrage d'une vieille bande vidéo qui est en fait le clip de Hurt : probablement le titre le plus beau mais aussi le plus triste jamais chanté par Johnny Cash - quelle émotion.

Je me souviens bien que l'une de mes premières rencontres avec Johnny Cash - qui ne serait d'ailleurs pas la dernière -, fut la reprise de Ring of Fire par le groupe Wall of Voodoo que je devais découvrir avec un énorme retard (en 1992... alors que cette reprise date de 1980!) mais que j'écoute très souvent depuis, fasciné que je suis par cette version qui tend autant vers le dénuement synthétique quoique hystérique de Suicide que vers les sonorités western-spaghetti (Ennio Morricone en tête, évidemment). 

Je me souviens aussi que parmi les nombreuses reprises interprétées par Johnny Cash pour ses derniers albums, mes favorites sont celles de Depeche Mode, Paul Simon, Bonnie Prince Billy, Nick Cave et, au-dessus de toutes et bien mieux que l'originale, celle de Nine Inch Nails et sa chanson Hurt dont son texte emblématique colle si bien à ce Johnny Cash âgé et rien moins que fascinant, comme on peut le voir dans ce clip à tomber à genoux ...

I hurt myself today
To see if I still feel
I focus on the pain
The only thing that's real
The needle tears a hole
The old familiar sting
Try to kill it all away
But I remember everything

What have I become?
My sweetest friend
Everyone I know
Goes away in the end
You could have it all
My empire of dirt
I will let you down
I will make you hurt

I wear this crown of shit
Upon my liar's chair
Full of broken thoughts
I cannot repair
Beneath the stains of time
The feelings disappear
You are someone else
I am still right here

What have I become?
My sweetest friend
Everyone I know
Goes away in the end

You could have it all
My empire of dirt
I will let you down
I will make you hurt
If I could start again
A million miles away
I would keep myself
I would find a way

https://www.youtube.com/watch?v=vt1Pwfnh5pc

 

Il y a des livres qui vous font des clins d'œil. L'édition d'abord, très important, car si le livre vous choisit, en quelque sorte, c'est bien le lecteur qui fait les premiers pas dans sa direction : Éditions Corti. Bien sûr, vous viennent alors à l'esprit les noms de Julien Gracq, Claude Louis-Combet, Sadegh Hedayat, Lautréamont, le suisse Julien Maret et quelques autres encore, selon votre collection privée. Puis vous faites attention au titre du livre ou à son auteur, mais là c'est bien le titre qui intrigue le plus : Le sage des bois. Comme on nage dans le bassin littéraire, il y a quelque ironie dans ce titre. Et puis l'auteur, Georges Picard, dont je ne sais pas grand chose pour avoir seulement feuilleté deux de ses essais dont les titres m'avaient quand même particulièrement accroché à l'époque de leur parution : Merci aux ambitieux de s'occuper du monde à ma place, et De la connerie. Franchement, je ne sais pas pour vous, mais moi, des titres comme ça m'attirent autant que ceux de Marc Levy ou Jean d'Ormesson me repoussent... Et vous voilà embarqué dans une lecture inattendue - une aventure quoi ! C'est que ce roman cache un essai sur l'écrivain-philosophe naturaliste et végétarien Henry David Thoreau, et, spécialement sur son magnifique livre : Walden. Le narrateur revient donc sur sa jeunesse à lui, ce temps où il rêvait de mettre ses pas dans ceux de Kerouac, Robinson, Rousseau et, surtout, Thoreau. Le voilà donc sur le départ, mal organisé, peu sûr de lui, ralenti par l'incompréhension de son entourage. Pour vous donner une idée, prenez Into the wild, le livre de Jon Krakauer porté à l'écran par Sean Penn, mais déplacez l'aventure en France et dans une version plutôt candide et comique, et vous avez Le sage des bois dans les mains. Légère mais pleine de rebondissements, souvent drôle, l'histoire vous emmènera au bord de l'étang convoité, symbole de liberté, mais pour peu de temps... en effet une autoroute va bientôt remplacer le petit bois accueillant et son étang ! Et nous voilà en pleine réflexion sur le monde moderne et la place de l'enseignement de Walden ; comme le disait Dagerman dans son magnifique petit opuscule Notre besoin de consolation est impossible à rassasier : "Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société." Pouvons-nous encore trouver de la liberté dans une France où tout est réglementé et où tout ce qui n'est pas encore interdit n'en est pas pour autant permis ? Georges Picard signe là un roman initiatique et philosophique, picaresque, qui recèle de citations et presque tout autant de critiques de Thoreau, le tout dans un style aérien et bon enfant, avec une morale (la liberté est en soi et les villes ne sont pas forcement hors la nature, mais une forme de nature) - un livre à mettre entre toutes les mains.

Extrait de Le sage des bois, de Georges Picard (publié aux éditions José Corti) :

"C'est au lendemain de ma première nuit en forêt que je pris vraiment conscience de l'incongruité de ma conduite menée sans plan, dans la pure improvisation, uniquement guidée par une rêverie littéraire. J'en avais eu quelques intuitions ; maintenant, je regardais les choses en face. J'allais droit à l'échec ! Me voici confronté à un dilemme : poursuivre mon projet jusqu'au découragement ou inventer un raisonnement ingénieux pour en excuser l'abandon. Et dire que certains prétendent que la rhétorique n'est qu'une coquille creuse ! En réalité, elle peut venir en aide à la volonté quand celle-ci se met à patiner lamentablement. Par exemple, à l'endroit précis de mon expérience tout juste commencée, je pouvais soutenir que ce qui a été imaginé avec force n'a pas toujours besoin d'être réalisé. Henry Miller, écrivain que je lisais depuis mes seize ans, raconte comment il substituait à la réalité des rêves qui le rendaient heureux, comme, par exemple, celui de filer sur un magnifique vélo de course à une époque où il n'aurait même pas pu acheter une selle. Il prétend qu'une vraie bicyclette ne lui aurait pas procuré autant de plaisir : je crois bien qu'il mentait. Les personnes à l'imagination ardente connaissent trop bien ces dérivatifs ; la littérature n'est peut-être faite que de cela. Nanti d'un semblable alibi, j'aurais pu rebrousser chemin si ma mauvaise conscience avait pu s'en contenter. Elle ne le pouvait pas. D'ailleurs, j'imaginais déjà les ironies de Lucrèce et la maladresse des excuses que Rupert offrirait à mon désabusement. Je repliai ma tente, rangeai mon sac et m'enfonçai dans l'épaisseur de la futaie."

 

26/02/2016

La carte postale du jour...

"Cela se voit à Berlin qu'il y a eu la guerre en Allemagne. L'après-guerre n'y est pas terminée. La contemplation des ruines stimule les idées "il faudrait", "si on essayait de" - des sentiments que ne susciteront jamais les zones piétonnières d'Allemagne de l'Ouest. L'utopie de la ruine va bien au-delà de l'esthétique."

- Klaus Hartung

vendredi 26 février 2016.jpg

Je me souviens de cette soirée glam / 70s, à Zürich, début nonante, où j'avais dansé sur la version allemande de Heroes, oubliant qu'à peine deux heures plus tôt, des skinheads avaient fait irruption dans ce qui ressemblait à un magasin abandonné (la disco' se passant dans le sous-sol), brisant une vitrine, se ruant sur les quelques punks présents pour les frapper et s'en aller aussitôt, laissant l'assemblée en état de choc, pour un moment du moins.

Je me souviens bien que si Berlin est au centre d'un roman d'Alfred Doblin (porté plus tard à l'écran par Fassbinder), la ville d'après-guerre - et surtout à partir des années 70 - fut un haut lieu d'inspiration pour des artistes en quête de renouveau comme David Bowie, Iggy Pop, plus tard Nick Cave et son groupe The Birthday Party, et qu'elle fut les coulisses de nombreuses expérimentations hors-normes comme celle des Einstürzende Neubauten, Maladia! ou encore la chanson Collapsing new people de Fad Gadget (qui fait ici ouvertement référence aux Neubauten), hymne du Berlin nocturne des années 80 et de sa scène new-wave aux yeux charbonneux, ce Berlin qui disparaîtra lentement après la sortie du film Les ailes du désirs, de Wim Wenders, et la chute du mur...

Je me souviens aussi que bien qu'affectionnant les reprises, comme celle de Ashes to ashes par les filles de Warpaint, Heroes m'est insupportable autrement que chanté par David Bowie, même si j'avoue avoir un faible pour sa version allemande...

 

Du
 Könntest Du schwimmen
 Wie Delphine
 Delphine es tun
 Niemand gibt uns eine Chance
 Doch können wir siegen
 Für immer und immer
 Und wir sind dann Helden
 Für einen Tag

 Ich
 Ich bin dann König
 Und Du
 Du Königin
 Obwohl sie
 Unschlagbar scheinen
 Werden wir Helden
 Für einen Tag
 Wir sind dann wir
 An diesem Tag

 Ich
 Ich glaub' das zu träumen
 die Mauer
 Im Rücken war kalt
 Die Schüsse reissen die Luft
 Doch wir küssen
 Als ob nichts geschieht
 Und die Scham fiel auf ihre Seite
 Oh, wir können sie schlagen
 Für alle Zeiten
 Dann sind wir Helden
 Nur diesen Tag
 Dann sind wir Helden
 Dann sind wir Helden
 Dann sind wir Helden
 Nur diesen Tag

 Dann sind wir Helden

https://www.youtube.com/watch?v=ytBsRXL0R6Q

 

Comme David Bowie ou Nick Cave, Samuel Beckett a eu lui aussi sa période non pas berlinoise (il y passe à peine un mois lors de son premier séjour), mais du moins allemande, en 1936. L'écrivain irlandais n'est pas encore la légende qu'on connaît, mais sa "rencontre" avec la philosophie de Geulincx et, surtout, les œuvres picturales de Caspar David Friedrich va être capitale. Avec une approche aussi érudite que délicate, Stéphane Lambert (responsable déjà de très bons livres sur ou autour de Rothko et Nicolas de Staël) détaille avec finesse les liens entre certaines peintures du peintre allemand et l'œuvre à venir de l'écrivain anglophone (qui écrira ensuite principalement en français). Cette collusion artistique se fait en douceur : "L'art avait adouci la terreur en mettant en partage notre nuit." Stéphane Lambert nous fait alors découvrir le peintre par les yeux et les mots de Beckett, car Beckett fait partie de ces écrivains qui sont leurs mots. Et par effet de miroir, on peut discerner les écrits de Beckett, ses obsessions, dans ce qui n'est pas discernable dans l'œuvre de Friedrich et qui est pourtant là, on le sent bien. Avant Godot fait la part belle à la littérature, la peinture et la philosophie. C'est aussi un livre qui se demande pourquoi l'Allemagne, et pourquoi précisément à cette période ? C'est un ouvrage sincère sur l'influence d'un artiste sur un autre, magnifiquement argumenté - chapeau bas.

Extrait de Avant Godot, de Stéphane Lambert (publié aux éditions Arléa) :

"Puisque un jour sera le dernier, ce jour est déjà là inscrit dans chacun que l'on vit. On peut tourner les choses dans tous les sens : il n'y a pas d'autre explication que l'acte de créer, pas d'autre origine à nos errances dans les musées, à nos heures passées dans les livres. L'art qui est prière, disent mêmement Friedrich et Beckett. Et j'aime que cette pensée les unisse. De même que j'aime que l'art soit une chapelle où les âmes se retrouvent dans le même espace pour prier. J'aime cette adresse silencieuse, cette attente sans objet, ce pas de côté dans le cours de nos vies qui s'acheminent vers la même seconde où tout s'arrête. J'aime que mes pas dans les pas de Beckett et de Friedrich me mêlent à la même prière, qu'un chemin tracé par je ne sais quel réseau de convergences et d'impératifs intérieurs mais conduit à eux alors qu'un autre chemin tracé selon le même ordre mystérieux les a conduits à moi. On ne sait pas comment cela se trame. Comment on se rejoint. Ce qui fait l'évidence des rencontres. Pour préparer ce livre dont le sujet s'était progressivement imposé à moi, j'ai cherché à l'extérieur des repères, des faits, des lieux, des traces, pour tenter de comprendre, j'ai rempli des carnets avec des listes et des listes de points de rapprochement, mais je n'ai pas répondu à la question, comment cela se trame, comment une œuvre nous parle alors que d'autres restent muettes, d'où ce qui relie tire ses racines, à quoi cela tient. Alors me voici arrivé face au mur, que je redoutais tant, butant contre lui, à devoir chercher la réponse ailleurs que dans cette montagne de données consultées, annotées, répertoriées, mais dont l'usage, à force de désespérément les parcourir, s'avérait vain, car elles ne parvenaient pas à faire taire autre chose, dont elles semblaient vouloir me détourner, car il faut que je l'avoue à présent, il faut que j'avoue la peur que j'avais d'écrire au sujet d'un autre écrivain, et pas n'importe lequel, au sujet de Samuel Beckett, SAMUEL BECKETT, dont l'œuvre avait inspiré pléthore de commentateurs - on parlait de plus d'un milliers d'essais et de thèses -, d'appréhender la peinture à travers son regards, de m'immiscer dans son regard devant l'œuvre de Friedrich, j'avais l'impression de tenir des torches en feu et de devoir les faire passer d'une main à l'autre alors que je n'avais aucun talent pour la jonglerie. Pourquoi Beckett m'intimidait-il autant alors que son œuvre m'aguillait vers lui, alors que la voix que j'y entendais était comme l'écho de celle qui hélait en moi ? Était-ce l'homme lui-même dont la réserve naturelle l'avait nimbé d'une aura d'intouchable, presque d'irréalité ?"