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11/06/2015

La carte postale du jour...

"Thoreau avait encore la forêt de Walden - mais où est maintenant la forêt où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?"
- Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (1955)

jeudi 11 juin 2015.jpg

Je me souviens d'avoir cherché pendant près de deux heures la tombe de Raspail au cimetière du Père Lachaise, à Paris ; un peu en retrait parmi d'autres tombeaux, elle ne s'offre pas tout de suite aux regards, elle se mérite en quelque sorte, et si on prend la peine d'en faire le tour, elle cache un spectre qui représente la femme de Raspail, décédée alors que son mari était - une fois de plus - incarcéré ; faire une photo de la tombe de Raspail était un classique (ça l'est encore, peut-être) des années 90, pour pouvoir orner son salon d'un agrandissement fait maison de la pochette de ce disque de Dead Can Dance.

Je me souviens de cet embarrassant entretien avec Dead Can Cance, alors que ceux-ci étaient invités en 1993 sur le pateau de l'émission de Michel Field, Le Cercle de Minuit ; le présentateur affirmait trouver que leur musique avait des tendances "spinoziste" (sic), ce à quoi Brendan Perry et Lisa Gerrard, étonnés, ayant du mal à comprendre où il voulait en venir, répondirent le plus simplement du monde qu'ils n'avaient pas lu Spinoza ; et plus récemment sur la chaîne Arte, dans l'émission Tracks, ce court documentaire (douze minutes) sur le groupe où il est affirmé que son premier album (éponyme) date de 1981 - alors qu'il date de 1984 ; et que les musiciens devaient leur succès mondial au film Baraka (1992), qui utilise un de leur titre, The host of Seraphim, alors que Dead Can Dance était tout de même depuis la fin des années 80 l'un des plus gros vendeurs du label 4ad et que son album Into the labyrinth (1993) se vendra à un demi-million d'exemplaires rien qu'aux Etats-Unis, succès qui profitera en retour au film Baraka (et pas le contraire) ; Tracks donne aussi l'information erronée que le groupe a composé de nombreuses musiques de films à partir des années 2000, dont celle de Gladiator de Ridley Scott, alors que c'est Lisa Gerrard et Hans Zimmer qui sont les signataires de la musique de ce film, Dead Can Dance s'étant séparé depuis 1998... trois erreurs en douze minutes, c'est quand même pas mal.

Je me souviens aussi à quel point Within the realm of a dying sun a été composé dans l'ombre du soleil noir de la mélancolie, le duo ayant été influencé à la fois par la musique classique et la poésie symboliste, il y règne une ambiance fin de siècle, solennelle aussi, un peu grandiloquente parfois, mais cela reste l'un de leur plus beau disque, avec ces faces distinctes, l'une avec la voix de Lisa Gerrard, l'autre - ma préférée - avec celle de Brendan Perry qui rappelle un Scott Walker dérivant en solitaire dans un film d'Ingmar Bergman, et puis, comme sur l'album précédent (Spleen and ideal), cette influence Baudelairienne qui enveloppe le tout d'un voile de mystère, surtout sur le magnifique titre d'ouverture, Anywhere out of the world :

 

We scale the face of reason to find at least one sign
That could reveal the true dimension of life lest we forget.
And maybe it's easier to withdraw from life with all of it's misery and wretched lies.
Away from harm.

We lay by cool clear waters and gazed into the sun.
And like the moths great imperfection succumbed to her fatal charms.
And maybe it's me who dreams unrequited love, the victim of fools who stand in line.
Away from harm.

In our vain pursuit of life for ones own end,
Will this crooked path ever cease to end.

https://www.youtube.com/watch?v=pUVtmf9zXt8


Si Baudelaire nous invite à "plonger dans l'inconnu pour trouver du nouveau", Rémy Oudghiri, lui, tente de cerner ce besoin de fuir hors du monde, pour finalement aboutir au constat paradoxal que : la fuite hors du monde n'est peut-être rien d'autre qu'une façon d'y entrer. Deleuze voyait la fuite comme un engagement alors que Laborit expliquait, dans son Éloge de la fuite, que l'homme contemporain a besoin d'échappatoires pour résister à la pression sociale, prônant pour cela une fuite dans l'imaginaire, que l'on soit artiste, ou pas. Ainsi ce Petit éloge de la fuite hors du monde est à la fois un essai philosophique et un essai littéraire, car il n'est meilleur outil pour s'évader qu'un (bon) livre. Oudghiri propose ainsi une ligne de fuite où l'on suit Pétrarque sur son Mont Ventoux ; Rousseau qui renait quand il fuit les hommes ; Gauguin, dont l'art surgit lors de son exil ; Tolstoï dans sa fuite ultime ; Pascal Quignard, qui lui décide de vivre dans un angle caché du monde ; Alex Supertramp, le jeune protagoniste de Into the wild (le livre de Jon Kracauer qui sera adapté au cinéma par Sean Penn), de son vrai nom Christopher McCandless, inspiré par ses lectures de Thoreau et Tolstoï, il partit en quête de lui-même et de liberté un peu comme les personnages des films Easy Rider de Denis Hopper (1969) et Zabriskie Point d'Antonioni (1970) ; et puis surtout Le Clézio, que je découvre ainsi grâce à ce livre, qui plaide pour un mode de vie qui échappe aux impératifs de l'économie moderne, un peu comme l'avait fait avant lui l'une de mes idoles de jeunesse : Hermann Hesse. Mais l'auteur de ce très bon livre ne se contente pas d'évoquer la fuite comme solution, non. Il y traite aussi ses limites, avec notamment l'échec de Des Esseintes, le protagoniste de À rebours, le fabuleux roman fin de siècle de Huysmans. En effet Des Esseintes en créant "son" monde artificiel, en se retirant du monde réel, en l'absence de dépassement de soi et d'ouverture vers autre chose, se dévitalise, comme une plante privée de soleil, et son médecin finit par lui ordonner de revenir à Paris ! ici on a le cas absolu d'une fuite sur un chemin circulaire, une fuite ne menant à rien.
Au final, c'est un essai intelligent, qui donne des pistes, des envies de lectures (le passage sur Emmanuel Bove est super et m'a donné très envie de découvrir son livre Pressentiment, qui traite de l'effacement - social - d'un homme), et qui se lit agréablement - des échappatoires de la sorte, on en redemande,, et si toutefois nous n'avons plus la forêt de Walden pour nous cacher, il reste heureusement des forêts de livres.

 

extrait de Petit éloge de la fuite hors du monde, de Rémy Oudghiri :

 

"Dans un lieu isolé, il est une activité que prise particulièrement Pascal Quignard, c'est la lecture. Loin de tout, il a le temps de s'abîmer dans les livres. Lire, c'est une autre façon de se retirer du monde. Pour lire, on doit s'éloigner de sa familles, de ses amis, du groupe social auquel on appartient, de notre époque. Les livres sont contraires aux "moeurs collectives" écrit Quignard. À travers eux, on se glisse hors du temps. On s'évade.
 L'auteur de Vie secrète ne cesse d'écrire. Lire est une attente qui ne cherche pas à aboutir : une errance. La lecture est une dérive. Elle "redéboîte le puzzle" note-t-il. Se perdre dans la lecture, c'est se mettre à nu, se réinventer, jaillir à nouveau comme au premier jour. C'est, en tout cas, s'en donner la possibilité. Il peut paraître surprenant d'envisager la lecture, et en particulier la lecture régulière, dévorante, insatiable, comme un moyen de se déshabiller. Comment ces milliers de signes pourraient-ils produire autre chose qu'un trop-plein ? Comment n'entraîneraient-ils pas, dans leur prolifération, une indigestion ?
 C'est que la lecture est un apprentissage infini. En lisant, on apprend plus qu'on ne connaît. Et dans cet apprentissage réside la vraie joie du lecteur. Le lecteur n'est pas un savant - être savant, c'est encore jouer un rôle. Le lecteur n'accumule pas, ne capitalise pas, ne cherche pas à optimiser son savoir, il se contente d'errer dans la dispersion infinie des ouvrages. Là où la majorité des gens n'envisage les études que comme une préparation à la vie sérieuse, Pascal Quignard y entrevoit la condition de la vraie vie. Lui n'a jamais cessé d'étudier. En un sens, il n'a jamais quitté les bancs de l'école ou de l'université : éternel étudiant qui préfère apprendre plutôt que connaître. Car on ne connait jamais vraiment. On ne peut que déambuler, libre et heureux, dans l'univers foisonnant du savoir."

07/06/2015

Pétersbourg

"Il pensait que la vie devenait plus chère ; que l'ouvrier avait du mal à vivre ; que, de là-bas, Pétersbourg enfonçait jusqu'ici les poignards de ses avenues, et poussait la horde de ses géants de pierre.
Là-bas, se levait Pétersbourg ; surgis de la vague des nuages, flamboyaient les bâtiments ; là-bas, quelque chose de froid, de haineux, semblait planer ; du chaos hurlant, un regard de pierre s'appesantissait sur les îles ; et émergeaient dans le brouillard un crâne et des oreilles.
Tout cela traversa la pensée de l'inconnu ; son poing se serra dans sa poche ; et il se souvint que les feuilles tombaient."

- Andreï Biély, Pétersbourg

Pétersbourg.jpg

 

"Zdrasvouitié"... c'est ce que j'ai failli dire à mon boulanger ce matin. Une semaine en russe ça laisse des traces. On m'avait dit Tu verras les gens sont durs ; tu verras les gens sont impolis ; tu verras ils te renversent dans la rue si tu ne t'écarte pas de leurs chemins - mais je n'ai rien vu de tout ça, ou à peine. Au contraire, j'ai découvert une ville vivante, jeune, originale. Bien sûr qui dit Saint-Pétersbourg dit ville-musée, Hermitage, Peterhof, ... mais j'ai pu aussi (surtout) découvrir les marges du décorum touristique en fréquentant assidûment des endroits forts sympathiques. Joseph de Maistre déclarait dans ses Soirées de Pétersbourg en 1821 : "C'est l'imagination qui perd les batailles." - la ville lui donne tord aujourd'hui, et elle a bien raison.

Je pense à Producti, un petit bar très sympa au bord du canal Fontanka, qui passe de la musique allant des Ronettes aux Ramones, avec une serveuse qui était le sosie de Maria Calas jeune ce qui n'est pas rien. Pas loin se trouve aussi une excellent quoique minuscule librairie : L'ordre des mots (Порядок слов). Un excellent choix de biographies, de livre sur l'art, les avant-gardes, des collections qui m'ont fait penser à Allia version russe pour des livres de / sur Walter Benjamin, Hannah Arendt, etc. Un choix d'une grande qualité, des livres choisis, un plaisir pour les yeux. D'ailleurs la librairie est très fréquentée, les gens y flânent à la découverte des propositions sur tables. Cerise sur le gâteau : quatre exemplaires du colloque 1913 qui s'est déroulé il y a deux ans à Genève (en russe) !!!

Un autre café ? Coffee 22, un ravissant petit bar de la rue Kazanskaya, en sous-sol, super chaleureux ; ambiance branchée, mais sympathique, petite carte, mais très originale ; une limonade au cassis maison délicieuse, sans parler des croissants rucola fromage de chèvre ! j'en bave encore. Côté musique, le Coffee 22 passe pêle-mêle The Cure, Cat Power, Thom Yorke et... du hip-hop. Les gens qui le fréquentent sont bien habillés, très jeunes, entre la top-modèle blonde et le hipster impeccable au manteau de mode noir hyper stylé, mais tout ça dans une ambiance vraiment très sympathique, j'insiste là-dessus, on s'y est senti vraiment bien. On a décidé aussi que la serveuse cette fois sortait d'une peinture de Botticelli - décidément...

Un film ? Saint-Pétersbourg regorge de cinéma, et mieux encore : les gens les fréquentent. À ma grande surprise, pas moins de trois cinémas projettent actuellement Jacky au royaume des filles, de Riad Sattouf. J'avoue l'avoir déjà vu trois fois en français, mais l'idée de le voir en russe était trop forte, et, chance, le film était projeté à la Maison du Cinéma (Дом кино), un vestige du passé soviétique, avec plusieurs salles sur les étages, un salle des fêtes, un bar super sympa, un restaurant avec des nappes turquoise pour les grandes occasions, le tout très haut de plafond, un rien délabré, magnifique. Excellent accueil pour le film de Sattouf, fous rires nombreux. Attention les gens prennent leurs appels dans les cinémas et ça a pas l'air de déranger (enfin si : moi). Autre cinéma, le "Cinéma sans pop-corn" (Без попкорна), situé au premier étage d'un immeuble dont l'entrée est bien cachée, à la rue Belinskogo. Au programme le dernier Nolan et... Jacky au royaume des filles. Ce qui est génial dans ce cinéma c'est qu'il abrite aussi le mini restaurant Jiva Burgers qui fait des burgers vegan absolument exquis et qui coûtent en moyenne 180 roubles (donc 3.60 francs suisse, quand on pense au burgers du café Remor à 22.-, ça fait un peu mal au derrière...). Les deux filles qui s'occupent de Jiva Burgers changent les recettes fréquemment. Elles proposent aussi pas mal de thé et un vin chaud sans alcool - très bon. L'endroit est décoré par des murs de vieilles cassettes VHS. Chic.
Pas loin de cet endroit se trouve le petit musée-appartement Anna Akhmatova, dans une cour intérieure, véritable oasis de calme. Ce musée est une merveille et à l'avantage d'être peu visité. On peut y trouver aussi une salle où est reconstitué le bureau du poète Joseph Brodsky. Les amateurs de littérature seront ravis.

Shopping ? Les magasins de disques se trouvent sur la Ligovsky prospekt. Elliott Smith, The Cure, Dead Can Dance, rock 60s, 70s, etc. plein de vinyles, à prix un rien moins cher qu'ici mais que du neuf, donc souvent la même chose que ce qu'on peut trouver par ici (sans les merveilleuses occasions). Mais ça va venir. Peu de groupes russes en vinyle, trop cher pour le moment, mais ça aussi, ça va venir. À noter quand même le magnifique vinyle de Megapolis : Из Жизни Планет, qui est sorti en double-vinyle (voir photo) et dont la musique - pour donner une vague idée - est une sorte de post-rock un rien jazzy et ambiant, à la rencontre de Sigur Ros, les finlandais de Tenhi et Tortoise, avec de temps à autre une voix en russe, plus narratif que chanté (heureusement). C'est excellent.
Par contre, un lieu extraordinaire se trouve aussi sur la Ligovsky prospekt : le Loft Project Etagi. Cinq étages de magasins de créateurs, d'espaces d'expositions, d'expérimentations, le tout surmonté d'un toit terrasse pour boire une petite bière. C'est un peu alternatif, un peu branché, mais surtout : convivial. On y mange bien, on y boit pour pas cher (du cola biélorusse par exemple), et l'une des (nombreuses) serveuses parlait presque parfaitement français dans sa tenue simili-traditionnelle ce qui a rendu le contact encore plus simple. Génial endroit pour se détendre et ne soyez pas surpris si en voulant redescendre vous croisez une véritable horde d'ados surexcités : le toit le plus haut se loue pour des fêtes.

Un concert ? On s'est pris deux places pour Auktyon au club Kosmonaut. Bon, en fait on croyait que c'était Megapolis... mais on a eu de la chance, parce qu'Auktyon c'est pas trop mal. Ils mélangent grassement rock russe, ska, post-rock et ambiance balkanique (comprendre explosive). Le trio de cuivre était génial, le chanteur pas mal, et au milieu de tout ces gens (neuf en tout), un électron libre gesticulant et crachant (pour de vrai...) qui visiblement ne sais rien faire d'autre que beugler et faire semblant de jouer du sifflet à coulisse, ce qui peut s'avérer, au bout d'une demi-heure, carrément chiant. N'empêche... un jeudi soir, pas moins de six cent personnes. Le club est super classe, on peut manger sur place, réserver une table pour deux sur l'étage. Étonnant. J'aurais préféré voir Megapolis certes, mais bonne expérience.

Un endroit paisible ? Le cimetière de Volkovo, en dehors du centre. dans le chaos des fougères et de l'herbe qui envahi tout, au milieu des arbres nombreux, se trouvent les tombes de professeurs, d'artistes, de danseurs, musiciens et de nombreux écrivains dont Gontcharov, l'auteur d'Oblomov (!!!), Tourgueniev, Kouprine, Andreïev, Kouzmine, etc. Peu visité, on y croise toutefois quelques personnes qui, en un coup d'œil, vous laisse supposer à quel point elles apprécient elles aussi tous ces auteurs et quel plaisir elles ont à vous rencontrer là.

Un musée ? Avec celui cité plus haut (Anna Akhmatova), il faudrait aussi voir ceux de Nabokov, Pouchkine et Dostoïevski, toutefois j'ai eu une préférence majeure pour le Musée Russe où on peut voir Les Bateliers de la Volga de Repin ou encore le magique portrait d'Akhmatova par Nathan Altman. C'est aussi un musée plus tranquille que les autres.

Comme toutes les villes-musée, Saint-Pétersbourg est assaillie de bus déversant leur flot continu de touristes qui viennent tous voir la même chose... il est possible  toutefois de s'échapper, en quelques arrêts de métro, ou mieux : en banlieue. Constructions faites à la hâte dans les années 50 côtoyant de gigantesques tours encore en travaux, usine de briques rouges dont les arbres ont transpercés le toit, fabrique en montage, centre commercial à taille inhumaine... Saint-Pétersbourg est en plein boum démographique et s'agrandit à toute vitesse - c'est impressionnant. Et soudain, là, au pied de l'une des dernières statues de Lénine, sur une immense place dont la coulisse se compose d'un bâtiment officiel de style soviétique (immense), près de trois cent adolescents se sont réunis pour la "bataille de l'eau" annuelle. des jeunes garçons se courent après avec des seaux d'eau sous le regard amusés des filles qui restent à distance. Du jamais vu. Et il se trouve que c'est cette image qui sera pour moi la dernière de ce voyage à Saint-Pétersbourg.

 

 

 

 

24/05/2015

La carte postale du jour...

 

"Nous sommes ceux qui viennent après. Nous savons désormais qu'un homme peut lire Goethe ou Rilke, jouer des passages de Bach ou de Schubert, et le lendemain matin vaquer à son travail quotidien, à Auschwitz."
- George Steiner, Langage et silence

dimanche 24 mai 2015.jpg

Je me souviens que Death In June est le fruit de multiples influences allant de Throbbing Gristle et Joy Division à Ennio Morricone et Scott Walker pour la musique, Les Damnés de Visconti et (surtout) Portier de Nuit de Liliana Cavani pour le cinéma, Yukio Mishima et Jean Genet pour les textes et l'homoérotisme troublant que dégage ce projet, qui, avec le punk G.G. Alin peut-être, fait partie des groupes de musique pop (pour peu qu'on puisse encore désigner ainsi une musique épurée au maximum et au pessimisme qui vous plonge dans un malaise constant!) les plus radicaux de ces dernières trente années.

Je me souviens bien à quel point Death In June porte en lui toutes les questions liées au dépassement des normes, à la transgression, au lien entre éthique et esthétique,  à la banalisation du mal, et qu'il est difficile de juger son oeuvre sans devoir s'en expliquer préalablement pour éviter un tant soit peu la polémique ; mais je me rappelle aussi de moments amusants comme cette discussion privée (que je me permets de retranscrire ici - vingt ans après, il y a prescription, je crois) où Doug' ne cachait pas que son fantasme était surtout de faire l'amour avec un camionneur australien, ou encore, dans un entretien paru à la fin des années '90, répondant à la question de savoir quel message il aimerait donner à ses fans du sexe opposé, Doug' disait en riant : "Merci de m'envoyer des photos de vos grands-pères avec leurs adresses!"

Je me souviens aussi que cette compilation intitulée Corn Years fut le premier CD réalisé par Death In June à la fin des années 80, et que cette magnifique réédition contenant deux vinyles colorés (gris-vert, évidemment) est un peu ternie parce que réalisée directement depuis le CD, ce qui donne un son un peu plat, mais heureusement, restent ces chansons où désir et désespoir s'entrecroisent comme sur le morriconesque Come before Christ and murder love, le froid et obsédant To Drown a rose ou encore - mon titre préféré après toutes ces années -, le martial et épique Torture by roses...

 

Lost the will?
 A germ in foreign blood
 A glimmer of the past
 Power and misery
 Pathetic whore
 To the ignorance of life
 This is the best
 It will ever be
 Think of the things
 That will never be
 Sorrow, the empty well?
 Hollow and useless
 Consume to the inside
 Something I will not hide
 My love wilts on
 My comrade in tragedy
 This is the best
 It will ever be
 Think of the things
 That will never be

Your image is burnt
 You are dead
 You are nothing
 Yes, I love you

https://www.youtube.com/watch?v=u_YJQ5iydX4

 

Nicole Malinconi fait partie de ces auteurs qui n'ont pas passé le cap du premier livre aux éditions de Minuit, car oui : elle a fait paraître son très durassien premier roman au mitan des années 80 sous la prestigieuse étoile des éditions de Minuit. Malheureusement Jérôme Lindon ne validera pas le manuscrit suivant, ce qui vaudra à l'auteur de faire paraître ses livres à un rythme régulier, certes, mais chez (trop) de différents éditeurs. Pour ma part je l'ai découverte il y a quelques années pour son magnifique roman À l'étranger, qu'il faut lire absolument car il raconte - avec cette écriture du réel qui lui est chère -, le retour aux pays d'exilés italiens ; un retour voué à l'échec, un retour voulu par le mari, regretté par son épouse, un retour "vu" par la petite fille qui est la narratrice de ce court mais admirable roman - c'est un livre bouleversant. C'est donc avec plaisir que je découvre Un grand amour, paru aux éditions l'Esperluette. Je retrouve son écriture sensible, serrée, son souci de traiter le réel sans fioriture. Partant du livre de la journaliste Gitta Sereny paru dans les années septante  (un livre d'entretiens avec Franz Stangl, ex-commandant du camp d'extermination de Treblinka, qui avait réussi à s'échapper avec l'aide de l'église catholique pour l'Amérique du sud, où il vécut seize ans avant d'être enfin arrêté et remis à la justice allemande), Nicole Malinconi se met dans la tête de la femme de Franz Stangl, Theresa Stangl, qui, par amour pour lui, est toujours restée à ses côtés tout en condamnant ses actes. C'est donc un livre qui revient sur la guerre, la découverte des atrocités commises par les nazis, du point de vue de cette femme dont le seul désir est de vivre près de son mari, de leurs enfants, mais qui, à l'arrestation de Franz, est obligée de faire face au resurgissement du passé. Un grand amour est un livre perturbant, bien écrit, efficace, qui pose les bonnes questions dont celle de la responsabilité de chacun, presque égal à la puissance dramatique du roman philosophique de Georges Steiner "Le transport d'A.H." (1981)  dont je ne peux que recommander la (re)lecture. 

extrait de Un grand amour, de Nicole Malinconi :

 

"Tenter d'approcher ensemble une vérité, m'a dit la journaliste. Moi, à force de lui parler, je croyais que ma vérité c'était notre amour à lui et moi, que l'amour m'avait guidée durant toutes nos années et même après, même là devant elle, tandis que je parlais. La force de l'amour, elle devait l'avoir comprise déjà, quand ils s'étaient rencontrés ; elle l'avait entendu lui dire combien il avait de désir pour moi, combien je lui manquais. Autrement, elle ne m'aurait pas posé sa question, à la fin, ou bien il lui en serait venu une autre : elle n'aurait pas pensé justement au pouvoir de l'amour, à ce qu'il peut exiger quelquefois que l'on fasse ; ni donc supposé qu'ainsi, à cause de l'amour, j'aurais pu demander à mon mari de choisir entre Treblinka et moi, lui dire de quitter Treblinka sans quoi moi et les enfants nous allions le quitter. Elle ne se serait pas demandé non plus ce qu'il aurait alors décidé, en réponse, ni ne m'aurait demandé à moi ce que je croyais qu'il aurait décidé, si je le lui avais dit.

Elle me l'a demandé."

03/05/2015

La carte postale du jour...

"Même Maïakovski a un jour traité l'inspiration de "Morue".
 C'est ce que nous remarquons par les interruptions qui parsèment l'oeuvre de Gogol : ce désir douloureux d'exprimer l'inexprimable, de moissonner la récolte quand le temps  n'est pas encore venu."
- Victor Chklovski, Le Forage des Profondeurs

 

dimanche 3 mai 2015.jpg

 

Je me souviens d'avoir acheté ce disque de Complot Bronswick par un jour d'hiver ensoleillé de la fin des années 80 sur les conseils d'Antony Leone (salut Antony!), alors qu'il fouillait le bac à vinyles soldés jouxtant celui dans lequel j'étais tout entier plongé.

Je me souviens bien d'avoir donné une cassette compilant uniquement des groupes cold-wave français (Trisomie 21, Opéra de nuit, Kas Product, etc) à mes amis Gabrielle et Kristian qui partaient pour quelques vacances dans le sud de la France, et qu'à leur retour ils m'avaient dit avoir écouté cette compilation en boucle et d'avoir particulièrement aimé la chanson Born in a cage de Complot Bronswick, ce qui m'avait fait très plaisir.

Je me souviens aussi que le concept de ce disque m'a quelque peu échappé dans mes jeunes années, mais que le simple titre Maïakovski évoquait tout un univers, me ramenant d'ailleurs aux passages de la révolution russe que j'avais lu dans l'excellent Moravagine de Blaise Cendrars, mais ce n'est que bien plus tard que j'ai découvert les textes du grand poète russe et à quel point ils servaient de piliers pour ce disque dont la musique rappelle à la fois Joy Division et Orchestre Rouge - et dont, aujourd'hui encore, je suis épaté par la bonne production -, avec une préférence personnelle pour les titres chantés en français (vilain accent pour les parties anglophones) comme cette magnifique adaptation de La Flûte de Vertèbre de Maïakovski, écrit en 1915 :

A vous toutes
que l’on aima et que l’on aime
icône à l’abri dans la grotte de l’âme
comme une coupe de vin
à la table d’un festin
je lève mon crâne rempli de poèmes
Souvent je me dis et si je mettais
le point d’une balle à ma propre fin
Aujourd’hui à tout hasard je donne
mon concert d’adieu
Mémoire !
Rassemble dans la salle du cerveau
les rangs innombrable des biens-aimées
verse le rire d’yeux en yeux
que de noces passées la nuit se pare
de corps et corps versez la joie
que nul ne puisse oublier cette nuit
Aujourd’hui je jouerai de la flûte sur
ma propre colonne vertébrale

https://www.youtube.com/watch?v=NoPvrxJrXdE

 

Iouri Olécha est plutôt l'homme d'un grand roman : L'envie (1927), paru d'abord, pour sa version française, à l'Âge d'Homme en 1978, puis repris au Seuil dans les années 80, et qui vient de ressortir en format semi-poche au Sillage. Journaliste, auteurs de nombreuses pièces de théâtre, poète, il cesse toutefois l'écriture d'autres romans dans les années 30, mais, à partir des années 50, Olécha décide de s'atteler à son journal commencé vingt ans plutôt, comme il s'en explique d'ailleurs dans une lettre à sa mère en 1956 : "C'est un livre sur moi-même, sur la littérature, la vie, le monde" ; journal qui ne sera jamais achevé, l'auteur meurt en 1960, à Moscou. Il ne croit plus à la fiction, et se passionne alors pour les mémoires, même s'il avoue parfois simplement manquer d'imagination. Reste alors ses écrits, formidables, avec ce merveilleux titre, Pas de jour sans un ligne (aucun rapport avec la coke ni avec la chansonnette gniangnian de 1974), référence à Stendhal, influence majeure d'Olécha, avec Shakespeare, Edgar Poe et bien d'autres encore puisque c'est un grand lecteur, dès son enfance à Odessa, ville particulièrement bien décrite dans le premier tiers de ce livre métaphorique. On croise beaucoup d'écrivains contemporains d'Olécha : Mandelstam et Akhmatova, furtivement, Boulgakov, Kataïev, Ilf, tous très proche de l'écrivain, et puis bien sûr Maïakovski qui inonde l'imaginaire de ses contemporains d'alors... Pas un jour sans une ligne est aussi un très beau livre sur la littérature, sur les livres, sur les arts en général ; Olécha nous parle ainsi de Gogol, de Tolstoï, du journal de Delacroix, de Rossini, d'Alexandre Grine et son fantastique Attrapeur de rats, etc. Pas de jour sans un ligne est un livre rare et généreux, et les passages sur Maïakovski sont admirables et permettent d'imaginer l'émulation qui existait à cette époque autour du poète qui est allé rejoindre, en 1930, la cohorte des écrivains suicidés avant lui - Kleist, Trakl, Essenine, etc. - et que d'autres encore rejoindront - Tsvetaieva, Walter Benjamin, René Crevel, Unika Zurn, Osamu Dazai, Silvia Plath, etc. -.

 

extrait de Pas de jour sans une ligne, de Iouri Olécha :

"J'aimerais bien me rappeler quand pour la première fois mon attention s'est arrêtée sur ce nom... Non, ce n'est pas au moment de la visite des futuristes à Odessa ! À cette époque je n'étais pas encore poète, je vivais encore des sensations du sport, du football qui commençait juste à naître dans notre pays. Oh, on était loin de la littérature, avec ces jeux sur terrains de sport verdoyants avec fanions pointus aux quatre coins ! Il ne s'agissant même pas tant d'éloignement que d'hostilité ! Nous étions des sportsmen, des coureurs de fond, nous sautions à la perche, nous jouions à la perche, qu'avions-nous à faire de la littérature ! C'est vrai, j'avais en ce temps-là traduit le prologue des Métamorphoses d'Ovide et reçu pour la peine un "cinq" en latin... Mais j'étais encore sourd au prodige qui se déroulait à côté de moi : à la naissance de la métaphore chez Maïakovski. Je n'entendais pas encore que le cœur ressemblât à une chapelle et que l'on pût tenter de sauter hors de soi-même en prenant appui sur ses côtes*.
 Manifestement, c'est peu pour un grand poète d'être seulement poète. Pouchkine, ne l'oublions pas, se désole que les décembristes, bien qu'ils sachent par coeur ses vers, se refusent à l'initier de leurs plans ; l'auteur de la
Divine Comédie peuple l'enfer de ses ennemis politiques ; lord Byron aide les insurgés grecs dans leur lutte contre les Turcs.
 Il en est de même de Maïakovski : lui non plus n'était pas satisfait d'être seulement poète. Il s'était engagé dans la voie de l'agitation, proche parente de celle de la tribune politique. Rappelons-nous : c'est d'abord un jeune homme qui porte une blouse en velours extravagante, c'est un peintre qui nourrit un penchant pour l'art d'avant-garde, qui écrit des vers clairement inspirés par la peinture française dont il cite explicitement les maîtres :

 Une automobile vient de peindre les lèvres
 D'une femme flétrie d'un tableau de Carrière**

Et rappelons-nous aussi qu'en même temps c'est un jeune homme qui a beaucoup réfléchi à la révolution, un jeune homme qui a connu la prison, et qui figure dans les fichiers de la police, de face et de profil.
 On envisageait à un moment donné de porter à l'écran
Pères et fils***.
le réalisateur devait en être V.E. Meyerhold. Je lui demandai à qui il pensait confier le rôle de Bazarov. Il me répondit :
 - Maïakovski.


* Voir le poème de Maïakovski, Le Nuage en pantalon (1914)
** Extrait d'un poème de Maïakovski intitulé Théâtres (1913)
*** Il s'agit du célèbre roman d'Ivan Tourgueniev. La réalisation du film en question était prévue pour 1929"

15/03/2015

La Carte postale du jour...

"On conçoit généralement les voyages comme un déplacement dans l'espace. C'est peu. Un voyage s’inscrit simultanément dans l'espace, dans le temps, et dans la hiérarchie sociale. Il déplace, mais aussi il déclasse - pour le meilleur et pour le pire - et la couleur et la saveur des lieux ne peuvent être dissociées du rang toujours imprévu où il vous installe pour les goûter."
- Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

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Je me souviens d'avoir pensé - la première fois où j'ai vu Goodbye Ivan en concert en 2009 - que sa musique évoquait Radiohead version instrumentale et Sigur Rós en mode musique de film, ainsi que Yann Tiersen, mais débarrassé des clichés montmartrois qui collent à sa musique depuis le succès d'un certain film ; c'était tellement bien qu'après le concert je proposais à Arnaud de sortir son disque sur mon label - ce qui fut fait à peine six mois après.

Je me souviens bien qu'à l'époque où j'étais disquaire, les distributeurs nous présentaient fréquemment les disques de nouvelles chanteuses, jeunes, belles, talentueuses, qui avaient voyagé à travers le monde telles des baroudeuses des temps modernes (elles étaient souvent filles de diplomate, ce qui revient à voir le monde depuis un cinq étoiles cossu...), qui pratiquaient une musique du monde gorgée d'influences diverses (donc de la soupe destinée à des occidentaux consuméristes), qui allaient cartonner, évidemment, et ça me faisait sourire, sachant que cette gloire ne durerait que le temps d'un album, ou deux, et que nous avions échafaudé une présentation similaire du premier album de Goodbye Ivan, pour rire, imaginant une origine plus exotique que franco-suisse, arguant de ses voyages, d'une (fausse) enfance difficile (jouer sur la corde sensible du type qui a souffert et s'en est sorti par la musique!), juste pour voir si la presse tomberait dans le panneau, mais finalement on avait fait comme d'habitude : on avait juste donné le disque à écouter (et on a quand même eu quelques bonnes critiques)

Je me souviens aussi de ce clip tourné dans l'urgence par l'ami Eric, dans la "grotte" du bar Le Cabinet, sur demande de la télévision suisse qui n'utilisa finalement que quelques secondes des trois minutes réalisées (plus d'une heure de tournage et une nuit pour synchroniser le son), et cette sensation d'avoir fait un bon travail, une belle pochette (réalisée par Baptiste à l'Atelier Détour), un excellent son ("masterisé" par Denis Backham), un excellent disque en somme, qui, presque cinq ans après sa sortie, n'a pas pris une ride ; The K Syndrome reste une véritable pépite, et le passage de Goodbye Ivan à la télévision une pièce d'anthologie.

https://www.youtube.com/watch?v=oR6Nyrd21Lw

Nicolas Bouvier est un héros genevois. Il ne se passe pas une semaine sans qu'une jeune étudiante demande son livre l'Usage du monde, où qu'un enseignant me demande une vingtaine d'exemplaires du Poisson-Scorpion pour l'étudier avec ses élèves. On connaît par contre beaucoup moins ce livre, L'Échapée belle, qui contient une lettre à Kenneth White, des écrits au sujet d'autres écrivains voyageurs - Ella Maillart, Blaise Cendrars, Henri Michaux, ... -, un texte sur Gobineau (initialement paru en préface des Nouvelles asiatiques de ce dernier, chez POL au début des années nonante), un éloge à Louis Gaulis, autre écrivain genevois, et un formidable texte sur les Suisses, et plus particulièrement la Suisse Romande, texte qui fait d'ailleurs tout le charme de ce recueil. C'est une Suisse vagabonde que l'auteur nous propose ainsi de découvrir, loin des clichés qui lui sont associés (parfois à raison) ; la Suisse de Thomas Platter, ce chevrier devenu érudit et réclamé par Marguerite de Navarre, celle de Ramuz ami de Stravinski, une Suisse qui pourrait tout aussi bien être celle d'aujourd'hui, qui envoie encore régulièrement des étudiants et des artistes aux quatre coins du monde. L'échappée belle, quoi.

"Raisonnable ? c'est encore à voir ! Sous l'ordre, le verni du "comme-il-faut" (all. "Wie es sich gebührt") helvétique, je sens passer de grandes nappes d'irrationnel, une fermentation sourde, si présente dans les premiers "polars" de Dürrenmatt, dans Mars de Fritz Zorn, une violence latente qui rend pour moi ce pays bizarre et attachant. La Suisse est plus bergmanienne que bergsonienne et souvent plus proche de Prague que de Paris. Je ne serais pas surpris d'apprendre que La Salamandre d'Alain Tanner est un film polonais ou que l'Office des Morts de Maurice Chappaz aurait été, en fait, écrit en Bohème.
Il existe d'ailleurs dans ma vieille édition de l'Encyclopaedia Britannica une définition de la Suisse qui me paraît aussi surprenante que pertinente : "petit pays d'Europe centrale situé à l'ouest de l'Europe"."