Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Film - Page 3

  • La carte postale du jour...

    "Lisez d'abord les meilleurs livres, de peur de ne les lire jamais."

    - Henry David Thoreau

    lundi 7 mars 2016.jpg

    Je me souviens d'être bien installé dans mon canapé devant l'émission Kulturzeit  - que j'enregistre chaque soir pour la regarder le lendemain -, ce soir du 13 septembre où je mets un peu de temps pour réaliser que la présentatrice vient d'annoncer, en fin d'émission, que Johnny Cash s'est éteint ; d'ailleurs, à peine l'information a-t-elle pu pénétrer mon esprit distrait par une journée de travail assommante que l'image est comme coupée par le démarrage d'une vieille bande vidéo qui est en fait le clip de Hurt : probablement le titre le plus beau mais aussi le plus triste jamais chanté par Johnny Cash - quelle émotion.

    Je me souviens bien que l'une de mes premières rencontres avec Johnny Cash - qui ne serait d'ailleurs pas la dernière -, fut la reprise de Ring of Fire par le groupe Wall of Voodoo que je devais découvrir avec un énorme retard (en 1992... alors que cette reprise date de 1980!) mais que j'écoute très souvent depuis, fasciné que je suis par cette version qui tend autant vers le dénuement synthétique quoique hystérique de Suicide que vers les sonorités western-spaghetti (Ennio Morricone en tête, évidemment). 

    Je me souviens aussi que parmi les nombreuses reprises interprétées par Johnny Cash pour ses derniers albums, mes favorites sont celles de Depeche Mode, Paul Simon, Bonnie Prince Billy, Nick Cave et, au-dessus de toutes et bien mieux que l'originale, celle de Nine Inch Nails et sa chanson Hurt dont son texte emblématique colle si bien à ce Johnny Cash âgé et rien moins que fascinant, comme on peut le voir dans ce clip à tomber à genoux ...

    I hurt myself today
    To see if I still feel
    I focus on the pain
    The only thing that's real
    The needle tears a hole
    The old familiar sting
    Try to kill it all away
    But I remember everything

    What have I become?
    My sweetest friend
    Everyone I know
    Goes away in the end
    You could have it all
    My empire of dirt
    I will let you down
    I will make you hurt

    I wear this crown of shit
    Upon my liar's chair
    Full of broken thoughts
    I cannot repair
    Beneath the stains of time
    The feelings disappear
    You are someone else
    I am still right here

    What have I become?
    My sweetest friend
    Everyone I know
    Goes away in the end

    You could have it all
    My empire of dirt
    I will let you down
    I will make you hurt
    If I could start again
    A million miles away
    I would keep myself
    I would find a way

    https://www.youtube.com/watch?v=vt1Pwfnh5pc

     

    Il y a des livres qui vous font des clins d'œil. L'édition d'abord, très important, car si le livre vous choisit, en quelque sorte, c'est bien le lecteur qui fait les premiers pas dans sa direction : Éditions Corti. Bien sûr, vous viennent alors à l'esprit les noms de Julien Gracq, Claude Louis-Combet, Sadegh Hedayat, Lautréamont, le suisse Julien Maret et quelques autres encore, selon votre collection privée. Puis vous faites attention au titre du livre ou à son auteur, mais là c'est bien le titre qui intrigue le plus : Le sage des bois. Comme on nage dans le bassin littéraire, il y a quelque ironie dans ce titre. Et puis l'auteur, Georges Picard, dont je ne sais pas grand chose pour avoir seulement feuilleté deux de ses essais dont les titres m'avaient quand même particulièrement accroché à l'époque de leur parution : Merci aux ambitieux de s'occuper du monde à ma place, et De la connerie. Franchement, je ne sais pas pour vous, mais moi, des titres comme ça m'attirent autant que ceux de Marc Levy ou Jean d'Ormesson me repoussent... Et vous voilà embarqué dans une lecture inattendue - une aventure quoi ! C'est que ce roman cache un essai sur l'écrivain-philosophe naturaliste et végétarien Henry David Thoreau, et, spécialement sur son magnifique livre : Walden. Le narrateur revient donc sur sa jeunesse à lui, ce temps où il rêvait de mettre ses pas dans ceux de Kerouac, Robinson, Rousseau et, surtout, Thoreau. Le voilà donc sur le départ, mal organisé, peu sûr de lui, ralenti par l'incompréhension de son entourage. Pour vous donner une idée, prenez Into the wild, le livre de Jon Krakauer porté à l'écran par Sean Penn, mais déplacez l'aventure en France et dans une version plutôt candide et comique, et vous avez Le sage des bois dans les mains. Légère mais pleine de rebondissements, souvent drôle, l'histoire vous emmènera au bord de l'étang convoité, symbole de liberté, mais pour peu de temps... en effet une autoroute va bientôt remplacer le petit bois accueillant et son étang ! Et nous voilà en pleine réflexion sur le monde moderne et la place de l'enseignement de Walden ; comme le disait Dagerman dans son magnifique petit opuscule Notre besoin de consolation est impossible à rassasier : "Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société." Pouvons-nous encore trouver de la liberté dans une France où tout est réglementé et où tout ce qui n'est pas encore interdit n'en est pas pour autant permis ? Georges Picard signe là un roman initiatique et philosophique, picaresque, qui recèle de citations et presque tout autant de critiques de Thoreau, le tout dans un style aérien et bon enfant, avec une morale (la liberté est en soi et les villes ne sont pas forcement hors la nature, mais une forme de nature) - un livre à mettre entre toutes les mains.

    Extrait de Le sage des bois, de Georges Picard (publié aux éditions José Corti) :

    "C'est au lendemain de ma première nuit en forêt que je pris vraiment conscience de l'incongruité de ma conduite menée sans plan, dans la pure improvisation, uniquement guidée par une rêverie littéraire. J'en avais eu quelques intuitions ; maintenant, je regardais les choses en face. J'allais droit à l'échec ! Me voici confronté à un dilemme : poursuivre mon projet jusqu'au découragement ou inventer un raisonnement ingénieux pour en excuser l'abandon. Et dire que certains prétendent que la rhétorique n'est qu'une coquille creuse ! En réalité, elle peut venir en aide à la volonté quand celle-ci se met à patiner lamentablement. Par exemple, à l'endroit précis de mon expérience tout juste commencée, je pouvais soutenir que ce qui a été imaginé avec force n'a pas toujours besoin d'être réalisé. Henry Miller, écrivain que je lisais depuis mes seize ans, raconte comment il substituait à la réalité des rêves qui le rendaient heureux, comme, par exemple, celui de filer sur un magnifique vélo de course à une époque où il n'aurait même pas pu acheter une selle. Il prétend qu'une vraie bicyclette ne lui aurait pas procuré autant de plaisir : je crois bien qu'il mentait. Les personnes à l'imagination ardente connaissent trop bien ces dérivatifs ; la littérature n'est peut-être faite que de cela. Nanti d'un semblable alibi, j'aurais pu rebrousser chemin si ma mauvaise conscience avait pu s'en contenter. Elle ne le pouvait pas. D'ailleurs, j'imaginais déjà les ironies de Lucrèce et la maladresse des excuses que Rupert offrirait à mon désabusement. Je repliai ma tente, rangeai mon sac et m'enfonçai dans l'épaisseur de la futaie."

     

  • La carte postale du jour...

    "Cela se voit à Berlin qu'il y a eu la guerre en Allemagne. L'après-guerre n'y est pas terminée. La contemplation des ruines stimule les idées "il faudrait", "si on essayait de" - des sentiments que ne susciteront jamais les zones piétonnières d'Allemagne de l'Ouest. L'utopie de la ruine va bien au-delà de l'esthétique."

    - Klaus Hartung

    vendredi 26 février 2016.jpg

    Je me souviens de cette soirée glam / 70s, à Zürich, début nonante, où j'avais dansé sur la version allemande de Heroes, oubliant qu'à peine deux heures plus tôt, des skinheads avaient fait irruption dans ce qui ressemblait à un magasin abandonné (la disco' se passant dans le sous-sol), brisant une vitrine, se ruant sur les quelques punks présents pour les frapper et s'en aller aussitôt, laissant l'assemblée en état de choc, pour un moment du moins.

    Je me souviens bien que si Berlin est au centre d'un roman d'Alfred Doblin (porté plus tard à l'écran par Fassbinder), la ville d'après-guerre - et surtout à partir des années 70 - fut un haut lieu d'inspiration pour des artistes en quête de renouveau comme David Bowie, Iggy Pop, plus tard Nick Cave et son groupe The Birthday Party, et qu'elle fut les coulisses de nombreuses expérimentations hors-normes comme celle des Einstürzende Neubauten, Maladia! ou encore la chanson Collapsing new people de Fad Gadget (qui fait ici ouvertement référence aux Neubauten), hymne du Berlin nocturne des années 80 et de sa scène new-wave aux yeux charbonneux, ce Berlin qui disparaîtra lentement après la sortie du film Les ailes du désirs, de Wim Wenders, et la chute du mur...

    Je me souviens aussi que bien qu'affectionnant les reprises, comme celle de Ashes to ashes par les filles de Warpaint, Heroes m'est insupportable autrement que chanté par David Bowie, même si j'avoue avoir un faible pour sa version allemande...

     

    Du
     Könntest Du schwimmen
     Wie Delphine
     Delphine es tun
     Niemand gibt uns eine Chance
     Doch können wir siegen
     Für immer und immer
     Und wir sind dann Helden
     Für einen Tag

     Ich
     Ich bin dann König
     Und Du
     Du Königin
     Obwohl sie
     Unschlagbar scheinen
     Werden wir Helden
     Für einen Tag
     Wir sind dann wir
     An diesem Tag

     Ich
     Ich glaub' das zu träumen
     die Mauer
     Im Rücken war kalt
     Die Schüsse reissen die Luft
     Doch wir küssen
     Als ob nichts geschieht
     Und die Scham fiel auf ihre Seite
     Oh, wir können sie schlagen
     Für alle Zeiten
     Dann sind wir Helden
     Nur diesen Tag
     Dann sind wir Helden
     Dann sind wir Helden
     Dann sind wir Helden
     Nur diesen Tag

     Dann sind wir Helden

    https://www.youtube.com/watch?v=ytBsRXL0R6Q

     

    Comme David Bowie ou Nick Cave, Samuel Beckett a eu lui aussi sa période non pas berlinoise (il y passe à peine un mois lors de son premier séjour), mais du moins allemande, en 1936. L'écrivain irlandais n'est pas encore la légende qu'on connaît, mais sa "rencontre" avec la philosophie de Geulincx et, surtout, les œuvres picturales de Caspar David Friedrich va être capitale. Avec une approche aussi érudite que délicate, Stéphane Lambert (responsable déjà de très bons livres sur ou autour de Rothko et Nicolas de Staël) détaille avec finesse les liens entre certaines peintures du peintre allemand et l'œuvre à venir de l'écrivain anglophone (qui écrira ensuite principalement en français). Cette collusion artistique se fait en douceur : "L'art avait adouci la terreur en mettant en partage notre nuit." Stéphane Lambert nous fait alors découvrir le peintre par les yeux et les mots de Beckett, car Beckett fait partie de ces écrivains qui sont leurs mots. Et par effet de miroir, on peut discerner les écrits de Beckett, ses obsessions, dans ce qui n'est pas discernable dans l'œuvre de Friedrich et qui est pourtant là, on le sent bien. Avant Godot fait la part belle à la littérature, la peinture et la philosophie. C'est aussi un livre qui se demande pourquoi l'Allemagne, et pourquoi précisément à cette période ? C'est un ouvrage sincère sur l'influence d'un artiste sur un autre, magnifiquement argumenté - chapeau bas.

    Extrait de Avant Godot, de Stéphane Lambert (publié aux éditions Arléa) :

    "Puisque un jour sera le dernier, ce jour est déjà là inscrit dans chacun que l'on vit. On peut tourner les choses dans tous les sens : il n'y a pas d'autre explication que l'acte de créer, pas d'autre origine à nos errances dans les musées, à nos heures passées dans les livres. L'art qui est prière, disent mêmement Friedrich et Beckett. Et j'aime que cette pensée les unisse. De même que j'aime que l'art soit une chapelle où les âmes se retrouvent dans le même espace pour prier. J'aime cette adresse silencieuse, cette attente sans objet, ce pas de côté dans le cours de nos vies qui s'acheminent vers la même seconde où tout s'arrête. J'aime que mes pas dans les pas de Beckett et de Friedrich me mêlent à la même prière, qu'un chemin tracé par je ne sais quel réseau de convergences et d'impératifs intérieurs mais conduit à eux alors qu'un autre chemin tracé selon le même ordre mystérieux les a conduits à moi. On ne sait pas comment cela se trame. Comment on se rejoint. Ce qui fait l'évidence des rencontres. Pour préparer ce livre dont le sujet s'était progressivement imposé à moi, j'ai cherché à l'extérieur des repères, des faits, des lieux, des traces, pour tenter de comprendre, j'ai rempli des carnets avec des listes et des listes de points de rapprochement, mais je n'ai pas répondu à la question, comment cela se trame, comment une œuvre nous parle alors que d'autres restent muettes, d'où ce qui relie tire ses racines, à quoi cela tient. Alors me voici arrivé face au mur, que je redoutais tant, butant contre lui, à devoir chercher la réponse ailleurs que dans cette montagne de données consultées, annotées, répertoriées, mais dont l'usage, à force de désespérément les parcourir, s'avérait vain, car elles ne parvenaient pas à faire taire autre chose, dont elles semblaient vouloir me détourner, car il faut que je l'avoue à présent, il faut que j'avoue la peur que j'avais d'écrire au sujet d'un autre écrivain, et pas n'importe lequel, au sujet de Samuel Beckett, SAMUEL BECKETT, dont l'œuvre avait inspiré pléthore de commentateurs - on parlait de plus d'un milliers d'essais et de thèses -, d'appréhender la peinture à travers son regards, de m'immiscer dans son regard devant l'œuvre de Friedrich, j'avais l'impression de tenir des torches en feu et de devoir les faire passer d'une main à l'autre alors que je n'avais aucun talent pour la jonglerie. Pourquoi Beckett m'intimidait-il autant alors que son œuvre m'aguillait vers lui, alors que la voix que j'y entendais était comme l'écho de celle qui hélait en moi ? Était-ce l'homme lui-même dont la réserve naturelle l'avait nimbé d'une aura d'intouchable, presque d'irréalité ?"

     

  • La carte postale du jour...

    "Dans les derniers temps il portait des lunettes noires, s'habillait comme un personnage de film de science-fiction d'aujourd'hui, genre Terminator, avec des blousons de cuir. Et puis il était devenu plus silencieux, il tendait à l'immobilité."

    - Federico Fellini, à propos de Pier Paolo Pasolini

    jeudi 31 décembre 2015.jpg

    Je me souviens d'avoir découvert La Femme en même temps que Fauve dans une émission de Pascale Clark (sur France Inter), en mars 2013, d'avoir été intrigué puis séduit par les premiers, d'avoir moins accroché sur les seconds aussi, mais c'est que Le Femme vient de Biarritz, et que Biarritz me ramène toujours au film des frères Larrieu, Les derniers jours de la fin du monde, que j'ai vu sept fois déjà sans me lasser, alors j'y ai entrevu un signe peut-être...

    Je me souviens bien que Jack du magasin de disques Dig It m'avait fièrement mis ce disque sous le nez alors que je claquais trop d'argent pour d'autres jolies galettes de vinyle, mais que j'avais passé mon tour et que, finalement, n'arrivant plus à l'obtenir, j'avais du musarder sur internet pour trouver ce grandiose Psycho Tropical Berlin (toujours écouter son disquaire sinon les regrets sont éternels).

    Je me souviens aussi d'avoir joué le titre Saisis la corde lors d'une soirée dédiée à Ian Curtis et Joy Division, il y a presque un an maintenant (c'était en mai, évidemment) et que l'ami Pascal Gravat m'avait demandé qui était ce groupe et l'avait trouvé génial - parce que c'est clair que ce mélange de surf-pop moderne et de new-wave débridée a tout pour plaire, surtout ce titre qui me hante depuis des mois - It's time to Wake up (2023) -, me faisant penser à Death In Vegas dans ses grands moments, bien que la Femme reste unique en son genre, bien sûr.

    Tu dors encore à mes côtés
    Les deux soleils sont levés
    Comme chaque matin j'ai de la chance
    J'ai mes deux reins et je suis vivante
    Toujours ensemble pour la journée
    Toujours, toujours
    Toi mon survivant

    Une nouvelle a commencé
    Dans ton corps une puce électronique
    Volontaire obligatoire
    Moi et toi contre les autres
    Toujours, toujours
    C'est la faute aux autres,
    La faute aux autres
    Ce qui s'est passé t'a rendu plus fort
    Ce qui s'est passé

    C'est vrai ce que l'on dit de l'autre côté
    L'herbe est verte le vent est rouge
    Il y a onze ans j'ai rencontré
    Une chose très rare bien gardée
    Contre sa peau je resterai
    Amour amour outre Atlantique
    Transgénital, transgénital,
    Transgénital, transgénital,
    Transgénital, transgénital,
    Transgénital,
    Tu reçois sur ton psychique

    Je veux rentrer chez moi
    (California)
    2023 (2023)
    Je veux rentrer chez moi
    (California)
    2023 (2023)

    Tout le monde se fait tuer
    Pour être leurs esclaves
    La silly cause
    La guerre était finie
    Mata Hari

    Vous allez mourir
    Vous allez mourir
    J'ai dit la vérité
    La vérité
    2023

    2023

    Trois mots sur les vents

     https://www.youtube.com/watch?v=iMDwrnLrdgs

    En rangeant mes bibliothèques (comprendre : en essayant de faire de la place - pas facile), je tombe sur ce livre acheté lors de mes débuts à la librairie le Rameau d'Or, en avril ou mai 2010. Je connais un peu son auteur pour avoir lu un de ses polars avec beaucoup de sexe (s/m), des révolutions dans des banlieues forcément glauques (merci les clichés), des groupuscules d'extrême-droite etc. et puis le nom de son auteur me ramène à Céline Leroy qui va bien j'espère (mais n'a certainement aucun lien de parenté), mais dans le fond : impossible de me rappeler de quoi traite (dans le détail) ce Physiologie des lunettes noires. Alors je décide de le relire. Céline (Louis Ferdinand cette fois) a dit un jour que l'avantage des petits livres est que s'ils vous tombent des mains, ils ne vous cassent pas les pieds. C'est le cas de ce petit livre avalé en une heure à peine et qui permet d'en apprendre sur son auteur, lecteur de Michel Clouscard (on n'est pas beaucoup malheureusement), citant Cioran, et grand amateur de soul, détestant les éditions de Minuit et la new-wave (zut pour moi). On tentera d'oublier sa vision misérable de la femme d'aujourd'hui, que l'auteur décrit comme des "adorables visages, ces silhouettes amies de l'espace, ces avant-bras veloutés, les lunettes de soleil remontées dans les cheveux, ces seins qui pointent sous les petits hauts" et que "tout ça soit en fait un atroce concentré de soumission, de calculs plus ou moins conscients, de néo-puritanisme bien-pensant, de fascisme de la tolérance obligatoire, de bovarysme avec l'électronique communicationnelle embarquée à bord, d'assistance psychanalytique à vie comme on a des assistances respiratoires." Systématiser la femme à "tout ça", ça sent surtout le quinqua' qui vit mal son âge... communiste hédoniste (il s'en réclame tout au long de son livre), on imagine l'écrivain manger du saucisson avec ses amis en laissant tomber la cendre de cigarette au sol pendant que bobonne fait la vaisselle ; une certaine idée de la révolution des mœurs, c'est bien dommage mais passons. Car il y a fort heureusement de belles pages sur Bukowski dans ce livre, de beaux passages sur Audrey Hepburn, et puis il y a un amour sincère de la littérature, de la langue, de la phrase. On appréciera les anecdotes sur les années 80, la Russie d'alors et l'émission Lunettes noires pour nuits blanches d'Ardisson, où j'ai vu Alan Vega (Suicide), un soir de 1989, interpréter la chanson Surrender dans un playback aussi majestueux que comique. Mais me voilà perdu... bref, tout ça pour dire que parfois on ne sait plus trop pourquoi on avait acheté un livre, et que la meilleure façon de le savoir, c'est de le relire.

     

    Extrait de Physiologie des lunettes noires, de Jérôme Leroy (publié aux éditions Mille et une nuits) :

    "- Swann portait des lunettes noires ?

     - Aucune idée. Il faudrait trouver le temps de relire Proust avant la guerre ethnique sur fond de réchauffement climatique. Cela ne va pas être évident.

     - Il parait que ce n'est pas sûr, le réchauffement climatique.

     - Ben voyons, comme si le capitalisme n'allait pas tenter jusqu'au bout de nier l'autocide planétaire qu'il a mis en place. On se demande pourquoi d'ailleurs. Ils n'auront pas de tribunal de Nuremberg pour leur demander des comptes. D'abord parce qu'ils seront morts comme les autres, ces cons, et en plus que, si tribunal il y avait, on ne trouverait pour y siéger que des bonobos tristes, des scorpions dopés aux radiations et des rats amusés.

     - On dirait du La Fontaine.

     - Du Lautréamont plutôt. Lautréamont est un auteur de la fin du monde qui ne le savait pas : "L'aigle, le corbeau, l'immortel pélican, le canard sauvage, la grue voyageuse, éveillés, grelottant de froid, me verront passer à la lueur des éclairs, spectre horrible et content. Ils ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipère, l'œil gros du crapaud, le tigre, l'éléphant ; dans la mer, la baleine, le requin, le marteau, l'informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont quelle est cette dérogation à la loi de la nature."

     - Effectivement...

    "

     

     

  • La carte postale du jour...

    Vous qui prétendez que des bêtes poussent des sanglots de chagrin, que des malades désespèrent, que des morts rêvent mal, tâchez de raconter ma chute et mon sommeil.

    Arthur Rimbaud, extrait de Matin (1873)

     

    vendredi 26 décembre 2015.jpg

    Je me souviens que cette pochette de disque m'a posé comme principal souci de ne pas me photographier moi-même, à cause de son effet miroir.Je me souviens bien d'avoir immédiatement pensé à certains groupes en écoutant ce disque des danois de Vår ; à Joy Division en premier lieu, à Cure (période Faith), à Siglo XX, à Tunnelvision, à d'autres danois bien sûr (Sort Sol et De Må Være Belgiere), à In The Nursery et Death In June des débuts, et aux nombreux clichés qui découlent de ce style quelque part entre le post-punk le plus sombre et le néofolk le plus martial, avec cette obsession pour un idéal jeune et fier (guerrier), ce bouillonnement colérique et romantique à la fois, cette tension qui oscille entre une forme d'extase et un désespoir total, transpirant une tragédie désirée, et puis cette sobriété d'expression qui, au final, saisit l'auditeur.

    Je me souviens aussi d'avoir été enthousiasmé par la production, le son même de ce disque, la maturité qui s'en dégage - surtout lorsque j'ai vu la photo des membres du groupes qu'on croirait encore en pleine adolescence et qui sont pourtant les auteurs accidentels d'une bande son probable des livres de Mishima ou Jean Genet, ceux qui portent en eux une charge homo-érotique puissante, comme sur le charismatique et enlevé Pictures of Today / Victorial, l'un des temps fort de No One Dance Quite Like My Brothers :

    https://www.youtube.com/watch?v=jAFZ0LXuq4A

    Il y a plusieurs beaux et bons livres qui vont paraître à la rentrée de janvier 2016, mais s'il fallait en retenir un tout particulièrement (ou pour l'instant) alors cela serait probablement Martin, de Bertrand Schefer. J'y ai retrouvé cette fausse simplicité que j'avais apprécié dans l'un de ses précédents livres, Cérémonie. Une écriture dite "plate", qui ne l'est pas, évidement, mais dont la forme - sobre -, sert en définitive le fond. Il ne lui faut pas plus de quatre-vingt pages pour dresser le magnifique et tragique portrait d'une amitié de jeunesse que le temps a usé jusqu'à la moelle et que les trajectoires différentes font qu'elle se perd de vue jusqu'à devenir même un produit de pure fiction. Mais cela serait trop bête ici de divulgacher l'histoire et l'enjeu de ce livre qui est profondément émouvant ; qui n'a pas, un jour, voyant au loin une très ancienne connaissance - ou même ce qu'on dénommait "ami" par le passé -, changé de trottoir ou simulé ne pas reconnaître la personne, par peur d'un silence embarrassant, à cause de cet inévitable éloignement, du temps qui a passé et que l'on ne compte plus en année mais en décennie. Et c'est justement ce dont traite Martin, où le narrateur du livre ne veut pas ternir un passé idéalisé, voir fonctionnalisé (par l'écrit et le cinéma), par un présent et un réel par trop décevant. Il n'y aura pas de rencontres ni de retrouvailles, mais que des non-évènements, des non-rencontres et autant de non-retrouvailles... Ce livre sonne juste, c'est chose rare, et l'effet est proche de celui que m'avait procuré par exemple la lecture de Suicide d'Édouard Levé, ou celle de Ce que j'appelle oubli de Laurent Mauvignier, c'est dire (trop, peut-être... mais aussi pas assez tant ce livre est fort).

    Extrait de Martin, de Bertrand Schefer (à paraître en janvier 2016 aux éditions POL) :

    "Je n'ai pas voulu voir qu'il fallait passer à autre chose, je me suis accroché à la jeunesse qui s'enfuyait, que Martin avant figée dans son refus et son déni de tout, et tout est parti en miettes en m'explosant à la figure, parce que celui qui refusait de s'engager et de bouger se détruisait finalement plus vite que nous. Et maintenant j'avais pris sa place, un jour comme celui-ci : j'avais dans les yeux de sa mère dit adieu pour lui à son père. Lui pas revu depuis dix ans ou quinze peut-être, mais avant cela pas revu ce qu'on appelle vraiment depuis vingt ans, lui dont j'avais parlé aux uns et aux autres, des semaines, des mois, des années, dans le secret et en public, dont j'avais ravivé le souvenir chez nos anciens camarades acteurs, dans le contexte brutal et indifférent du cinéma, où tout devient un jour ou l'autre instrument de promotion et de réussite, lui errant sans rien peut-être mort ou fou sans retour, Rimbaud blasé sans œuvre, sur les routes, ailleurs, aura servi de ressort à cette comédie dont je dois maintenant supporter l'échec."

     

     

     

  • La carte postale du jour...

    Le remords ne prouve pas le crime ; il dénote seulement une âme facile à subjuguer.

    - Sade, Les infortunes de la vertu

    dimanche 20 décembre 2015.jpg

    Je me souviens que cet album de Coil a été la bande son de mon installation dans les combles du squat des Épinettes, à la fin '89, durant ce qui m'est apparu comme un hiver excessivement rude (probablement à cause des trous dans le mur et de l'absence de chauffage), avec ce titre d'ouverture génial - Anal Staircase -, "hit" homo-érotique dans nos soirées du Midnight, avec une boucle samplée du Sacre du Printemps de Stravinski - grand.

    Je me souviens bien qu'en réécoutant Horse Rotorvator récemment j'ai été étonné de ne pas le trouver particulièrement vieilli - au contraire même -, l'album garde toute sa radicalité originale, sa fraîcheur, son étrangeté, ovni musical inclassable, un peu comme le disque de Psychic Tv, Dreams less sweet.

    Je me souviens aussi que l'une des plus belles chansons de Coil - Ostia (The death of Pasolini) - figure sur ce disque et que cela reste l'une de mes ballades favorites des années 80 avec Fall apart de Death In June et The Orchids de Psychic TV...

     

     There's honey in the hollows
    And the contours of the body
    A sluggish golden river
    A sickly golden trickle
    A golden, sticky trickle

    You can hear the bones humming
    You can hear the bones humming
    And the car reverses over
    The body in the basin
    In the shallow sea-plane basin

    And the car reverses over
    And his body rolls over
    Crushed from the shoulder
    You can hear the bones humming
    Singing like a puncture
    Singing like a puncture

    Killed to keep the world turning
    Killed to keep the world turning
    Killed to keep the world turning

    Throw his bones over
    The white cliffs of Dover
    And into the sea, the sea of Rome
    And the bloodstained coast of Ostia

    Leon like a lion
    Sleeping in the sunshine
    Lion lies down
    Lion lies down
    Out of the strong came forth sweetness
    Out of the strong came forth sweetness

    Throw his bones over
    The white cliffs of Dover
    And murder me in Ostia
    And murder me in Ostia
    The sea of Rome
    And the bloodstained coast

    And the car reverses over
    The white cliffs of Dover
    And into the sea, the sea of Rome

    You can hear the bones humming
    You can hear the bones humming
    You can hear the bones humming

    Throw his bones over
    The white cliffs of Dover
    And into the sea, the sea of Rome

    And murder me in Ostia 

    https://www.youtube.com/watch?v=ytoXrheqZbg

     

     Le livre consacré à Tony Duvert que publie Gilles Sebhan, et que j'ai lu il y a plus d'un mois déjà, m'a demandé une longue digestion, et me laisse une étrange impression, comme un malaise que je qualifierais de constant. D'ailleurs Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit - qui publieront tout l'œuvre de Duvert entre 1967 et 1989 -, ne s'y était pas trompé en publiant le premier roman - Récidive - du jeune écrivain, âgé alors de 22 ans : si le potentiel littéraire est là, la pornographie (aujourd'hui on dirait plus honnêtement la pédopornographie) y est fortement présente et, conscient du risque, décision est prise d'éditer ce livre à 712 exemplaires, sans l'annoncer à la presse, disponible uniquement sur souscription ou par le biais de libraires sélectionnés pour leur discrétion. Cette discrétion est aussi la marque de fabrique de Gilles Sebhan qui nous permet de nous approcher du monstre sans (trop de) danger. Biographie, recueil de lettres, de témoignages, de souvenirs, cet essai protéiforme nous fait entrer dans la vie même de Tony Duvert, avec ses tourments, ses passions ; écrivain compliqué, obsédé par la littérature et souvent détestable. Cela donne lieu à une impossibilité d'empathie qui nous tient à distance, mais le feu qui dévore l'auteur nous attire quand même... et puis Duvert est parfois drôle, quand il déclare à la presse, lors de la remise du Prix Médicis en 1973 : "J'ai trop mal aux fesses... pour... parler.". Sebhan le décrit comme adorant "jouer les gosses et le faisant avec le plus grand sérieux, si l'on y perçoit autre chose qu'un doigt levé dans une espèce de refus post-dada, une séquelle de l'esprit 68, un aphorisme annonçant de façon stupéfiante les grands hérauts du punk", mais un gosse qui fait face au refus et à l'incompréhension puisque Sebhan ajoute encore que "si l'on va au-delà de l'allusion à la sodomie qui était le fond scandaleux de ce prix, peut-être peut-on lire dans cette déclaration une impossibilité absolue, un dégoût et une douleur totale face à l'idée que quelque chose puisse être dit." Certaines lettres de Duvert font à la fois penser à Voltaire et à Céline ; il est parfois génial dans sa méchanceté, drôle dans l'ironie, plein d'esprit, de bons mots, mais une fois les années 70 passées, années de son succès et de son séjour au Maroc, voici venu le retour à l'ordre moral des années 80 et voilà un Tony Duvert perdu, hébété, bête solitaire, traquée, monstre vivant dans le renoncement ; commence alors une chute qui ne s'arrêtera qu'avec sa mort, en 2008. Reste ce livre qui fait l'effet d'un masque de Méduse, beau et terrifiant, ce Retour à Duvert écrit avec beaucoup de délicatesse et d'intelligence, qui ne cherche pas à réhabiliter un monstre, mais plutôt à discerner l'humanité dans toute sa fragilité sous les oripeaux et la face déformée par une vie de misère et de rejet - l'auteur le dit lui-même : "J’ai cherché avec ma lampe torche de biographe à chasser les ténèbres en plein jour, ces ténèbres d’aujourd’hui, et ce que je cherchais, j’en suis à présent certain, c’était toujours un homme." Impossible d'ailleurs de ne pas penser à Sade, alors que se presse un public conquis d'avance lors des expositions (la meilleure à Zurich en 2001/2002, la plus mauvaise à Paris l'année passée). Mais il manque le recul nécessaire pour appréhender l'œuvre de Duvert, qui sent encore le soufre. Et si je n'ai pas l'envie de découvrir les textes de Duvert, pourtant publiés dans l'une des maisons d'édition que j'affectionne particulièrement, j'ai découvert un écrivain intéressant : Gilles Sebhan, dont je vais me dépêcher d'acquérir les livres La Salamandre (sur Jean Sénac, le Pasolini d'Alger), Domodossola, le suicide de Jean Genet ou encore Mandelbaum ou le rêve d’Auschwitz.

    Extrait de Retour à Duvert, de Gilles Sebhan (publié aux éditions Le Dilettante) :

    "Car la misère n'est pas qu'un mot. Attirés par le mythe littéraire, écrit Duvert qui pense peut-être à celui qu'il a été, mille jeunes gens prometteurs tâtent de l'écriture : alors ils voient de tout près notre enfer. Nez roussi, âme souillée, humiliés, incrédules, ils changent précipitamment de chemin et rejoignent le siècle, là-haut, à la lumière : et leur nom disparaît à jamais des chiourmes de l'édition. Comme autrefois aux bancs de nage, ne tomberont dans cette nuit misérable que des ratés, des condamnés, des mercenaires, des dilettantes, des exclus et des bons à rien : venez, soyez des nôtres !

     La littérature, Duvert y a cru. Mais au début des années 90, sa vie se résume selon ses propres terme à cette suite vertigineuse : dettes, coupures, huissier, ultimatums. Plus d'électricité, plus de téléphone. Incapacité définitive à payer le loyer. Vente de sa collection de beaux livres. Demande régulière d'argent à ses rares amis ou connaissances. Quiconque l'approchait se voyait "taper", c'est du moins la réputation qu'il avait à cette époque, comme me l'a confié Michel Delon, spécialiste de Sade. "J'avais, disait-il en 1989, publié dans la Quinzaine un papier pour le bicentenaire de Diderot. J'y rapportais une page du Journal d'un innocent où le narrateur se gratte le cul en lisant Le Rêve d'Alembert. Il m'avait remercié de la référence, reproché de l'identifier, lui Duvert au Maroc, avec ce narrateur dans un pays du Maghreb non précisé, et proposer de nous rencontrer. Comme une attachée de presse de chez Gallimard m'avait dit qu'il était en demande permanente d'argent, j'avoue n'avoir pas donné suite. J'ai sans doute eu tort. Je serais d'autant plus disposé aujourd'hui à participer à une manifestation autour de son œuvre, en disant peut-être de lui ce que Bataille disait de Sade, il y a une façon de lui rendre hommage qui l'édulcore."