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08/11/2015

La carte postale du jour...

"La mélancolie aux dents de brouillard ne sait mordre que dans du clair de lune. Et nous sommes en plein midi."

- René Crevel, Les pieds dans le plat

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Je me souviens d'avoir découvert Teho Teardo par sa collaboration avec Blixa Bargeld (du groupe allemand Einstürzende Neubauten) il y a de cela quelques années à peine, et j'avais trouvé que ses compositions, oscillant entre post-rock mélancolique et musique contemporaine classique - qui me rappelaient d'ailleurs furieusement le morceau The Garden des Neubauten avec sa mélodie lancinante au violon, s'animant en crescendo et se démultipliant dans des éclats sonores hypnotiques -, collaient parfaitement aux textes néo-dadaïstes de Blixa.

Je me souviens bien d'avoir littéralement sauté sur ce vinyle lorsque j'appris sa parution - une merveille.

Je me souviens aussi d'avoir vite remarqué que l'un des titres de cette vrai fausse musique pour films s'intitule Hôtel Istria, celui-là même où logèrent Man Ray, Duchamp, Picabia ou encore Aragon, et de m'être dit qu'à mon prochain passage à Paris (dans une semaine) j'irais sans doute y faire un tour...

 

https://www.youtube.com/watch?v=X-c_CIHxcDQ

 

Voilà un bel essai sur les esthètes guerriers : ces poètes engagés, alors en rupture avec le désordre établi suite à la première guerre mondiale ; enfants de D'Annunzio, Jünger et T.E. Lawrence, ils se nommaient René Crevel, Auden, Klaus Mann, et s'opposaient, comme le disait J. de Fabrègues dans un numéro de la Revue du Siècle datant de 1934 "contre l'égoïsme obtus du monde bourgeois-libéral, contre le matérialisme économique et spirituel, contre l'impuissance d'une politique sans esprit et sans âme, (...)" Ils périront les armes à la main, aux commandes d'un avion ou d'une balle dans la tempe, habités par un désespoir aussi grand que leurs idéaux d'un nouvel ordre lyrique, d'une révolte décadente contre la décadence, de la tentation de l'absolue liberté, de l'avènement d'un nouvel homme et d'un âge d'or non pas passé, mais futur, voir - encore mieux - : présent. Des idéaux destinés à être broyés par la machine guerre qui se remet en route, d'abord en Espagne, puis dans toute l'Europe dès 1939. Des idéaux que l'on retrouve dans les années soixante, comme le note Hakim Bay dans son essai T.A.Z., qui lie la pensée subversive, déjà élaborée à Fiume en 1919 par D'Annunzio et ses adeptes, aux mouvements de jeunesse, la "contre-culture" (même si celle-ci est depuis longtemps devenue, malheureusement, uns niche du capitalisme ultra-libéral), celles des hippies aux anarchistes nihilistes, des punks, du squat en passant par les rave-party - tous donnent bien souvent la priorité à la vie en groupe, le refus de l'aliénation urbaine, la tentative de créer des économies alternatives, la circulation des drogues, la liberté sexuelle, etc. Maurizio Serra permet, grâce à son travail précis et soigné, de redécouvrir l'esprit de cette jeunesse des années 30, riche de ses paradoxes, esprit qui survit encore de-ci delà, en Europe et ailleurs.

 

Extrait de Une génération perdue - Les poètes guerriers dans l'Europe des années 1930, de Maurizio Serra (paru aux éditions du Seuil 2015) :

 

"Dans une autre vie, une autre œuvre, interrompue au seuil de la maturité des temps gris de l'immédiat après-guerre, quand l'intellectuel croit combler, par l'engagement, l'angoisse d'être relégué : "Certaines cultures végètent à un degré inférieur de l'histoire, confie Cesare Pavese peu avant son suicide ; pour elles le problème de mûrir, d'atteindre à ce viril instant tragique qu'est l'équilibre entre l'individu et le collectif, correspond à celui qui se pose pour l'anarchiste rebelle en culottes courtes : grandir en héros tragique, conscient de l'histoire."

 Ce jugement traduit le climat d'un époque où la culture suscitait des passions qui étaient, en retour, le reflet de son pouvoir d'effraction. Si elle ne conciliait, ou ne réconciliait pas, elle pouvait au moins provoquer les réflexions des uns et les contre-réflexes des autres - jusqu'à l'excès.

 Alors les esthètes armés sont partis, coupables d'avoir deviné que l'Europe s'apprêtait à hypothéquer sa propre histoire pendant des générations. Oui, Cantimori avait vu juste. Que nous ont-ils donc légué, par delà le long purgatoire auquel les a condamnés l'après-guerre ? Qu'est-ce qui nous autorise à les lire ou les relire aujourd'hui, à retracer leur parcours, à les considérer à nouveau comme actuels, malgré ce qui sépare le monde des années 30 du nôtre ? C'est que, même là où il s'exprima dans le désordre et l'incohérence, et culmina dans les luttes fratricides, le témoignage de cette génération perdue, la dernière peut-être qui puisse se définir comme réellement et idéalement "européenne", demeure authentique et profondément humain."  

11/10/2015

La carte postale du jour...

"Les symphonies ne seront pas vendues. Je ne m'adresserais pas à un éditeur, qui ferait sur elles de l'odieuse réclame, et qui en souillerait la première page avec son nom indifférent. Je les ferais imprimer à mes frais, in-8°, sur papier de luxe, en grands caractères elzéviriens penchés, et le tirage sera de cent exemplaires (...) Pas un exemplaire ne sera mis dans le commerce ; pas un surtout ne sera envoyé aux critiques..."

- Pierre Louÿs, Journal intime (avril 1890)

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Parfois je n'ai pas envie d'écrire ; les œuvres parlent d'elles-mêmes dit-on ; je repense à "Bobi" Bazlen, à Trieste et au Stade de Wimbledon adapté au cinéma par Mathieu Amalric où, à la fin du film, Ljuba, vieille dame et grande lectrice qui perd la vue, déclare que seul celui qui n'écrit pas peut se permettre de juger correctement l'écrit ; dans un autre film, celui d'Eugène Green, Le pont des arts, une jeune femme déclare (plus ou moins - je récite de mémoire...) qu'André Breton fut un grand écrivain ; ce à quoi son interlocuteur - un jeune étudiant - répond que s'il avait moins écrit, son œuvre n'en aurait été que meilleure.

Less is more, écrivait le poète Robert Browning en 1855 déjà... Ainsi Song to the siren de This Mortal Coil (utilisé dans un très beau roman de Cécile Wajsbrot, Totale éclipse) et le petit essai Pour la littérature de Cécile Wajsbrot (again) se passeront de commentaires.

Reste une pensée pour Marc Dachy qui nous a quitté mercredi dernier et qui avait utilisé, pour son dernier livre, une partie de cette phrase tirée d'une lettre datant de 1917 et adressée par Tristan Tzara à Picabia "Je m’imagine que l’idiotie est partout la même puisqu’il y a partout des journalistes."

 

 

 

27/09/2015

La carte postale du jour...

"Si je perdais ma bibliothèque, j'aurais toujours le métro et l'autobus. Un billet le matin, un billet le soir et je lirais les visages."

- Marcel Jouhandeau

 

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Je me souviens d'avoir été surpris par le peu d'intérêt suscité par la sortie de cet attachant album de Little Annie, paru en 2006 et pourtant produit par Joe Budenholzer (Backworld) et, surtout, Antony (And the Johnsons...).

Je me souviens bien de ma rencontre avec Annie après un concert de Larsen à l'Usine ; sa voix nasillarde, sa petite taille, sa sympathie non feintée, son large sourire, ses yeux profonds qui portaient en eux trente ans d'underground (Crass, Marc Almond, Current 93, Coil, Lee 'Scratch' Perry etc.), sa vivacité, sa drôlerie, j'avais l'impression d'être dans un film ; c'était très agréable et j'espère que nos chemins se croiseront à nouveau.

Je me souviens aussi d'avoir perçu des influences inattendues dans ces Songs from the coal mine canary, notamment - sur The Good Ship Nasty Queen - le trio en mi bémol Majeur pour piano et cordes nr. 2, de Schubert, croisé au générique des Brigades du tigre (mais là c'est mon imagination et mes obsessions d'enfance qui rentrent dans le jeux...), et puis j'adore quand elle invective l'auditeur avec la phrase (qui sera le nom de sa biographie) "Cuz you can't sing the blues while drinking milk, and you know I've gotta have my fun", bien que mon passage favori reste sur le premier titre, Freddy and me, où l'artiste anone une suite de noms et de mots comme une sorte d'autobiographie fragmentaire à la façon d'Édouard Levé...

 

Spengler, Nietzsche, Hume, Freud, Junk, Food, 
Cash, Zen, Sex, Sartre, Satan, Pills, Drama, Derma, Trauma, Murder, 
Food, Cash, Zen, Sex, TV, TVs, UFOs, STDs, EST, 
Fantasy, Pharmaceuticals, Politics, Booze, Boys, Bondage, Show Biz, Fashion, Shamanism, Fascism, Coke, Cake, Rococo, Tears, Sperm, Spears, Jewels, Careers, Royalty, Royalties, Oddities, Causalities, Stars, Cars 

 

https://www.youtube.com/watch?v=Ih5Tx1Q1ie8

 

Pendant son travail de recherche sur la relecture, Laure Murat en a profité pour piquer la lubie d'un passager du métro, lubie qui consiste à l'établissement de liste des livres lus dans le métro, justement. Ainsi, parallèlement à son livre intitulé Relire, enquête sur une passion littéraire, parait ce petit livre, Flaubert à la Motte-Picquet, d'à peine 96 pages et qui relate ses découvertes. C'est léger, c'est amusant, et je ne dis pas ça uniquement par que moi aussi je lis tous les jours dans les transports en public. 

Dans ce livre on y croise Bégaudeau et François Bon - en vrai ! et des livres, parfois peu, parfois beaucoup, selon les lignes, les lieux - Paris, New-York, Los Angeles -, et aussi, bien sûr, des lecteurs, dont l'auteure tente dans quelques chapitres de dévoiler la personnalité à travers leur lecture. À la fin on trouve aussi une liste des livres vus durant cette petite enquête ludique : La vérité sur l'affaire Harry Québert, de Joël Dicker, lu par une jeune femmealors que lors d'un autre voyage en métro c'est un homme, la trentaine, qui lit Bel-Ami de Maupassant, et un autre homme encore, lors d'un autre parcours, est lui plongé dans Comment parler des lieux où l'on a pas été ? de Pierre Bayard - presque une mise en abîme. Mais comme le sujet s'épuise vite, Laure Murat passe aussi en revue les publicités sur les livres qu'on voit dans le métro, dont elle dit que "l'indigence le dispute à la débilité" (page 39). On trouvera aussi un hilarant chapitre consacré à Foenkinos - peu apprécié de Laure Murat qui confesse toutefois ne pas l'avoir lu - qui décrit une séance de signature où l'auteur de La délicatesse discute avec son voisin de table dans le seul but de rallonger sa queue de fans pour dépasser celle d'Annie Ernaux qui signe aussi à une dizaine de mètres de lui... Ce passage du livre de Laure Murat ramène d'ailleurs à celui de François Bégaudeau, La politesse (dont je parlais il y a quelques mois, voir ).

Belle éloge de la lecture dans le métro, et de la lecture tout court, qui est devenue un phénomène presque underground, ce livre se lit avec grand plaisir, et donne, bien sûr, mille et une envies de (re)lecture.

Extrait de Flaubert à la Motte-Picquet, de Laure Murat (publié par Flammarion) :

"de près, de loin, en profondeur, en surface ou à distance, y a-t-il non pas une méthode mais un style metroreading - comme on a inventé la figure du metrosexual, cet hétéro dandy des grandes villes ? Comment lit-on quand on lit dans le métro ? Que ressent-on du texte, qu'en retire-t-on ? Lecture refuge, de type walkman, destinée à s'isoler, lecture forcément bringuebalante et hachée par la faute du trajet à Paris n'est jamais bien long, la metroreading est d'abord une activité vagabonde, associée au déplacement d'un monde à l'autre. Riccardo Piglia, dans ce très bel essai qu'est Le Dernier Lecteur, parce de la spécificité du lien entre la littérature et le voyage en train, dont Walter Benjamin disait : "Mais qu'Est-ce que le voyage procure au lecteur ? Quand donc est-il pris à ce point par la lecture et sert-il l'existence de son héros mêlée à la sienne propre avec autant de certitude ? Son corps n'est-il pas la navette qui, à la cadence des roues, passe inlassablement à travers la chaîne, le livre du destin de son héros ? On ne lisait pas en diligence et on ne lit pas en auto. La lecture de voyage est tout aussi inséparable du déplacement en chemin de fer que l'arrêt dans les gares."

 

13/09/2015

La carte postale du jour...

Mon enfant, tu ne seras pas un homme médiocre; il faut que tu deviennes ou entièrement bon ou entièrement mauvais.

- Plutarque, Vie parallèles des hommes illustres

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Je me souviens d'avoir découvert Karl Blake au début des années 90 avec un portrait de lui posant les poings fermés en avant où l'on pouvait lire "hate" sur la main gauche  et "love" sur la droite, chaque lettre étant tatouée dans l'ordre sur l'index, le majeur, l'annulaire et l'auriculaire, tout comme le révérend Harry Powell, le tueur en série du film La Nuit du Chasseur.

Je me souviens bien qu'avec Brendan Perry (Dead Can Dance), Nick Cave, Ian Curtis et John Grant, Karl Blake fait partie de mon panthéon des plus belles voix de la musique indépendante, mais que ses disques sont si inégaux - oscillant entre des ballades désespérées et un rock progressif bruyant aux sonorités jazzy et expérimentales -, ses textes si bizarres, qu'il reste un chanteur peu connu, difficile d'accès, descendant maudit de William Blake, affublé d'une apparence de bûcheron adepte de rock psychédélique.

Je me souviens aussi d'avoir eu de nombreux et fort sympathiques échanges écrits avec Karl Blake, dans l'idée de réaliser une compilation des titres "audibles" de Shock Headed Peters (Ideal, Chalet d'amour, Mon repos, le magnifique duo avec Sally Doherty : After you is manner, etc.), tiré notamment du grandiose premier album sorti à la mitan des années 80, Not born beautifull, mais incluant aussi certains projets parallèles ou collaborations, mais qu'il a toujours gentiment refusé, cela aurait pourtant été "ideal"...

I want a house with big thick doors and a big Brown rooms and rippling fires and windy chîmneys with Windows with curtains reddy Brown like old carpets - with lift gate shutters that lock across people only that I know coming in and people that I know only coming in and no one breaking in

Perhaps a moat would be too grand a forest would be friendly a wood a welcome; No fields though - I think - with fields you can see it coming and I don't think I want to see it.

 (Shadows of aeroplanes are frightening)

https://www.youtube.com/watch?v=uPyPOekPsAk

Dans la littérature il est des voix particulières, et celle de Frédéric Pajak résonne comme aucune autre. Son Manifeste incertain fait toujours plus d'émules et c'est grande joie. Refusant le terme essai, ses livres illustrés sont autant flâneries biographiques que réflexions - parfois même critiques - sur le monde moderne. Précédemment hantée par Nietzsche, Cesare Pavese et surtout Walter Benjamin, l'œuvre protéiforme de Pajak donne maintenant à découvrir le cas Gobineau et, pour un très bref passage, celui de Witold Gombrowicz, auteur polonais pour lequel le dessinateur-philosophe avait même entrepris un voyage en Amérique du Sud, mais, découvrant qu'il détestait de plus en plus cet écrivain, l'abandonna en chemin pour se pencher principalement sur un penseur oublié du dix-neuvième et mort à Turin en 1882 : Joseph Arthur de Gobineau. Oublié ? Pas tant que ça... Il y a ceux qui se souviennent de Gobineau pour ses malheureuses théories raciales, mais il y a aussi - et heureusement - ceux qui se rappellent de lui comme d'un grand écrivain, un penseur hors norme, un orientaliste généreux et ouvert. Parmi ces derniers, il y a notre Nicolas Bouvier, qui plaça une citation de Gobineau en épigraphe à ses "Réflexions sur l'espace et l'écriture", à savoir : "Pendant quelques mois, vous n’aurez rien à faire qu’à marcher devant vous, où vous voudrez, comme vous voudrez, vite ou lentement ; rien ni personne ne vous presse. J’ai connu cette vie ; et je la pleure éternellement." Bouvier ne s'y était pas trompé, et Pajak non plus quand il écrit: "Il y a quelque chose d'émouvant que brouille le portrait réprobateur que l'on fait de lui. Cette émotion ne se lit pas dans son idéologie. C'est la même émotion qui me prend en songeant à Fourier, Stirner, Bakounine, Marx, Schopenhauer, Nietzsche. Cette avidité à vouloir embrasser son temps, et tout le temps humain, et le monde, et l'univers, pour en extirper une vérité, voire toute la vérité." (Page 42). Ainsi, avec le même talent développé dans les premiers trois volumes, qui dressaient un magnifique quoique mélancolique portrait de Walter Benjamin, Pajak s'aventure à faire une biographie de Gobineau en réfléchissant à sa trajectoire, ses relations (il a été ami avec Talleyrand), ses amours, pour les femmes, mais aussi pour l'Orient et le romantisme, l'inconnu et la littérature (mais n'est-ce pas la même chose?). C'est que Gobineau fait partie de cette race d'hommes qui appréhendent les choses et le monde par le texte ; il a lu Homère, Thucydide, Virgile, Dante, Machiavel. Pajak mêle son regard sur le monde à celui de Gobineau, le résultat est cette œuvre, un quatrième volume du Manifeste Incertain, où le plaisir des yeux nourri par la série de dessins en noir et blanc est accompagné par le plaisir de lire un formidable texte où se confondent les souvenirs d'enfance de l'auteur, le portrait de Gobineau, la critique de la cuisine française et celle, plus philosophique peut-être, de la réalité commerciale de notre époque... Un travail magnifique, essentiel même.

extrait du Manifeste incertain 4, de Frédéric Pajak (publié par les éditions Noir sur Blanc) :

 

"L'Histoire autorisée se nourrit d'images, quelles que soient la qualité et la vérité de ces images. Elle fait feu de tout bois. Rien ne ressemble moins à une ville bombardée que des images télévisées. On se souvient de la nullité des images de Bagdad bombardée par les Américains : diffusées en boucle par des journalistes aux ordres des états-majors, elles ne laissaient voir que des lueurs verdâtres scintillantes, comme dans une discothèque.

Aucune image publicitaire d'un plat de spaghettis ne peut donner le goût d'un plat de spaghettis, et le plus large sourire d'une cagole n'y fera rien. Une image reste une image. Les images télévisées, aussi "réalistes" soient-elles, montrant des hommes, des femmes et des enfants assassinés par des balles ou par une arme chimique ne révèlent pas la réalité de la tuerie, c'est-à-dire la mort. Et l'image d'un mort, filmée quelques instants, parmi des milliers d'autres images, ne saurait rendre compte de ce temps arrêté : il y faudrait l'éternité. Et pourquoi pas ?

La messe, autrefois, passait pour une manière de spectacle de l'histoire biblique. Elle procédait d'une mise en scène, d'un rituel. La télévision, en diffusant des images de l'Histoire événementielle, accomplit un rituel équivalent. Mais elle ne peut l'accomplir sans la publicité, son "souteneur", dont les images ne mentent pas, puisqu'elles ne prétendent à rien d'autre qu'à propager le commerce. La publicité est le langage exact de la réalité, et le commerce instaure la seule réalité qui agite les sociétés - ce qui ne signifie pas qu'aucune réalité n'est possible.

Les rapports humains sont obligatoirement assujettis au commerce. Le travail, les loisirs, la politique, la science, la guerre, l'art : tout est, d'une manière ou d'une autre, tributaire du commerce. Seul l'amour lui échappe - je ne parle pas de la sexualité tarifée - ; c'est un sentiment qui a pour lui d'être très ancien, antérieur au commerce. Il porte la trace indélébile d'un monde variable - et de sa promesse. Je dis "véritable", parce que je pressens un monde dans le monde, caché, pelotonné, vivant. Je le connais dans l'amour, je le devine dans la peinture, la poésie, la musique. Arthur Rimbaud en savait quelque chose : "La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde". "

 

09/08/2015

La carte postale du jour...

“Ce serait un moindre mal de mourir si l’on pouvait tenir pour assuré qu’on a du moins vécu.” - Clément Rosset, Le Réel et son double

 

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Je me souviens d'avoir tant écouté la musique de La double vie de Véronique, achetée peu après la mort du cinéaste polonais Krzysztof Kieslowski à Genève, en 1996, d'avoir été fasciné par ce film dont le mystère, aujourd'hui encore, ne s'est pas entièrement dévoilé, d'être aussi tombé amoureux - pour un moment - de l'actrice Irène Jacob (retrouvée il y a peu, et à ma grande surprise, dans le film les Beaux Gosses de Riad Satouff!), et puis ce premier contact avec le fait qu'on puisse, dans un nom ou un prénom, faire suivre trois consonnes telles que K, r et z !

Je me souviens bien que le tout premier disque (du turinois Agonije) que j'ai produit sur mon premier label (Allegoria), en 1994, utilisait un très court "sample" de la musique composée par Zbigniew Preisner pour le film de Kieslowski, et que j'avais trouvé cela formidablement adapté, mais quand j'y repense maintenant j'ai toujours cette impression de voir un autre moi, dans une époque éloignée, comme dans un rêve, une autre vie que la mienne...

Je me souviens aussi qu'elle a été ma surprise en rachetant cette musique de film en format vinyle puisque Preisner, pour parler de son travail, du succès récolté ensuite et de sa collaboration avec Kieslowski, utilise la technique du Je me souviens ! Dont voici un extrait :

"Je me souviens que personne ne voulait sortir le CD à cette époque, parce que la durée de cette composition ne dépassait pas 32 minutes, ce qui était trop court pour le format CD, qui s'était largement imposé ; j'ai du convaincre le producteur du film de prendre ce risque" *

https://www.youtube.com/watch?v=C4aPgCk9AD4

 

Alors que j'avais abandonné le livre Vaterland, d'Anne Weber, dont le ton péremptoire m'avait rendu la lecture un peu irritante (principalement le passage sur Sebald), tomber sur ce premier livre de Katja Petrowskaja, sorti lui aussi dans la collection Cadre Vert au Seuil, et de manière simultanée à Vaterland, m'a immédiatement réconciliée avec cette forme d'enquête familiale utilisant à la fois l'essai, qui consiste à tourner autour du sujet sans pour autant épuiser celui-ci, et le témoignage. L'énigme de Peut-être Esther n'est ainsi évoquée que partiellement, et se révèle au lecteur plutôt vers la fin, de manière discrète, le temps de quelques pages importantes, certes, mais diluées dans cette extraordinaire quoique tragique voyage dans la mémoire familiale que propose l'auteur, d'une plume à la fois légère et agréable, touchant parfois à l'intime, mais en gardant une distance respectueuse. C'est aussi que la famille de Katja Petrowskaja est impressionnante - et puis le vingtième siècle est passé par là, entre les soviétiques d'abord, puis l'invasion allemande, la shoah, pour finir avec la chape de silence imposée par les communistes, ces ancêtres proches ont été sans cesse déplacés, bousculés, éparpillés ; un arrière grand-oncle qui tente d'assassiner un diplomate allemand à Leningrad au début des années 30 ; une arrière grand-mère qui veut absolument se rendre à la convocation des allemands en 1941 alors que tous lui conseillent de ne pas bouger de chez elle ; un grand-père prisonnier de guerre qui ne réapparait dans sa famille, à Kiev, qu'au début des années 80, ramenant avec lui - pour le plus grand bonheur de sa petite-fille Katja - un jardin privatif (sa famille ne disposait pas d'une datcha dans ses années là, faut de moyens suffisant) ; et puis ces voisins, ces proches, qui aident Katja à recomposer le puzzle de sa famille. Beau portrait, belle enquête, sur la vie et ses doubles, la fiction et la réalité, les langues aussi. Magnifique livre avec une scène de délire assez saisissante au milieu, qui fait directement allusion à la Double vie de véronique, le film de Krzysztof Kieslowski, au milieu de l'ouvrage.

Extrait de Peut-être Esther, de Katja Petrowskaja :



"Cette nuit là je n'ai pas pu dormir, j'ai rêvé du sauna, du ghetto, de corps nus, tordus dans la mort ou dans la jouissance, j'ai rêvé d'être autre, hommes et femmes mélangés, j'avais de la fièvre, j'ai raconté à katarzyna que je m'appelais comme aussi katerina, je tremblais, je pourrais aussi être polonaise, lui ai-je dit,
la double vie, comme il fait froid ici, je ne suis pas obligée de jouer, je pourrais être chacune, mais il ne vaut mieux pas, je ne le ferais jamais, non, plutôt ne rien faire, je me suis aussi cachée parmi les autres, ou non, plutôt exhibée, regarde, quel show, je n'ai pas dit shoah, tu as dit shoah, toi ou moi, l'une ou l'autre, je ne sais pas si j'ai jamais été parmi les miens ni qui ils sont, les miens, toutes ces ruines autour de nous et en tous, et les changements de langue que j'effectue pour habiter les deux parties, pour éprouver à la fois moi et pas moi, quelle ambition, je suis différente, mais je ne me cache pas, chaude, et sinon je suis farouche, chaude, quel show, shoah, froide, à nouveau toute froide, mais je peux faire semblant, et moi et moi et moi, quel mot étrange ce moi, comme toi, comme toit, comme si moi j'appartenais à quelqu'un, à une famille, à une langue, mon sexe collé, en allemand la langue est féminine et en russe elle est masculine, qu'est-ce que j'ai fait de ce changement ? je peux me coller ce truc, comme toi, katarzyna, je peux monter sur la table et le montrer, regardez tous, je l'ai, en bas, ô mon allemand ! je transpire avec ma langue allemande collée sur la lange."

 

 

* la musique de la Double vie de Véronique a été vendue à plus de 100 000 exemplaires peu après sa sortie