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26/04/2015

La carte postale du jour...

"Ce qu'on est incapable de changer, il faut au moins le décrire."
- Rainer Werner Fassbinder

dimanche 26 avril 2015.jpg

Je me souviens de n'avoir jamais aimé Nina Hagen, à cause de ses grimaces, son (faux) punk aux (vrais) relents de rock années 70 travesti par et pour la société du spectacle, et plus encore peut-être par ses prises de positions religieuses fanatico-shambala de ces quinze dernières années, oscillant entre spiritualité néo-asiatique et chrétienté post-moderne (en y associant un peu de Rael pour la tendance ovni-nazi), mais - l'exception fait la règle dit-on -, j'adore cette reprise de la chanson Der Wind hat mir ein Lied erzählt, datant pour son original de 1943 et interprétée à cette époque par la chanteuse officielle du régime nazi, Zarah Leander, qui fut soupçonnée ensuite d'avoir été une espionne au service des communistes.

Je me souviens bien qu'en cette année 2000, une coïncidence exceptionnelle a fait qu'en plus de la reprise de Nina Hagen, parut aussi un vinyle de Maria Zerfall, composé de cinq reprises de Zarah Leander - dont Der Wind - mais dans un style déconstruit, industriel et anti-commercial, un vrai (et beau) massacre, reflet idéal dans un miroir cassé de la version ultra-bancable de la diva gothique est-allemande (photo bien photoshopée pour l'occasion).

Je me souviens aussi de mon intérêt d'alors pour l'utilisation de la musique à des fins de propagande (à ce sujet voir le génial documentaire musical de 2004 intitulé - c'est pas un gag... - Hitler's Hit Parade sur www.onlinefilm.org/-/film/310), de mon amour immodéré pour le film Lili Marleen de Fassbinder (mais pas seulement celui-ci), et d'avoir découvert que Nina Hagen avait déjà repris Ich weiß, es wird einmal ein Wunder geschehen de Zarah Leander (en 1983), mais qu'au fond je préfère Der Wind... dont le texte est très beau, surtout le passage qui dit "Le vent m'a raconté une histoire / celle d'un coeur, qui me manque"...

Allein bin ich in der Nacht,
meine Seele wacht und lauscht.
Oh Herz, hörst du, wie es klingt,
in den Palmen singt
und rauscht?

Der Wind hat mir ein Lied erzählt
von einem Glück, unsagbar schön.
Er weiß, was meinem Herzen fehlt,
für wen es schlägt und glüht.
Er weiß für wen.

Komm, komm.

Der Wind hat mir ein Lied erzählt,
von einem Herzen, das mir fehlt.

https://www.youtube.com/watch?v=HtKwfRLccfw

 

Remercions le hasard qui m'a fait découvrir ce génial récit sur Leipzig, perdu au fond d'un carton de livres pour la plupart bon à jeter. La collection "Des villes", malheureusement trop méconnue, je l'avais découverte avec le volume sur Trieste, de Franck Venaille, et j'avais pris un tel plaisir de lecture que tomber sur Leipzig par Michel Besnier ne m'a pas laissé le choix : j'ai abandonné toutes mes lectures en court pour le savourer au plus vite (peut-on savourer vite?). Pour le commun des mortels, Leipzig ne représente pas grand chose, c'est malheureusement normal, quoique. La fin de la RDA est associée à Berlin, mais tout avait commencé par les manifestations/protestations non-violentes de Leipzig ; Si la foire du livre de Francfort est connue mondialement, on oublie que Leipzig était autrefois LA ville du livre, avec plusieurs centaines d'éditeurs qui y avaient leurs bureaux au début du vingtième siècle ; Leipzig a été la ville où Schiller a écrit l'Hymne à la joie ; Bach y a travaillé et y est enterré ; ainsi que Marinus van der Lubbe, accusé d'avoir incendié le Reichstag, dont la tombe est maintenant introuvable ; Wagner y est né ; Goethe venait régulièrement au restaurant Auerbach ; et, depuis 1992, c'est là que se réunissent les gothiques de toute l'Europe, lors du festival Wave Gothic Treffen (même du monde entier parfois ; j'y ai rencontré, en 2001 - après le concert de Coil (!) -, une fille qui était venue d'Argentine!) . C'est d'ailleurs comme ça que j'ai découvert Leipzig, par ce festival hors-norme (à peine 500 personnes à la première édition en 1992, contre 20'000 participants chaque année depuis les années 2000). Ayant lieu durant la pentecôte, c'est la meilleure période pour découvrir cette ville qui, à la différence de Berlin peut-être (qui change très vite), est restée complètement à l'écart, comme figée dans le passé, avec des rues qui n'ont pas ou peu changé depuis 1945, c'est du moins l'impression qui s'en dégage. Mais le livre de Michel Besnier, écrit en 1990 (!), vient bousculer les souvenirs que j'ai de cette ville, spacieuse, tranquille, comme abandonnée, rayonnante avec ses parcs en friche, et où j'avais dansé, cet après-midi de juin 1997, sur Engel de Rammstein, dans un club situé dans une cave d'une superbe et ancienne villa dotée d'un immense parc, alors qu'il faisait 22 degrés et grand beau à l'extérieur... À Leipzig tout semblait possible. Mais par mauvais temps, Leipzig symbolise l'image qu'on a, ou qu'on avait, de l'Allemagne de l'est, comme le note si bien Michel Beisner : "Les jours sans soleil donnent le frisson d'un vieux film en noir et blanc" (pour le coup j'ai trouvé cette vidéo, en couleur, et même si Leipzig était loin de n'être que ruine, ça donne une idée : https://www.youtube.com/watch?v=7X7ly4mWG4g). À l'heure où Leipzig devient "Hypzig" (pour ma part je n'y suis pas retourné depuis 2006 où nous avions encore joué - avec In Gowan Ring - au UT-Theater, un vieux théâtre en ruine tenu par des punks, et logé dans un vieil appartement avec trois chambres pour 20 euros le weekend!), il est bon de lire ce livre, et ça donne envie d'y retourner, voir les changements, bons ou mauvais, peu importe...

 

extrait de Leipzig, de Michel Besnier :

 

"Les choses vont à une telle allure, tout écrit sur Leipzig doit être daté. En juillet 1990, j'ai demandé quels prix avaient le plus augmenté depuis le "tournant". On m'a fait cette réponse de roman populiste : "le pain et les médicaments". Mais le vin français avait baissé. Son loyer multiplié par trois, Madame Licorne s'est mise à compter pour la première fois de sa vie. Elle ne comprenait pas la rage de consommation qui avait atteint ses concitoyens. Elle souriait en parlant d'un communiste qui avait juré de ne jamais acheter une voiture de l'ouest. "Il en a une depuis hier, elle est rouge".

 De la couleur est apparue sur certaines façades, s'arrêtant au rez-de-chaussée, à la hauteur des nouveaux magasins. Une librairie alternative, chaleureuse, où l'on boit une tasse de café en parlant de livres ; un froid magasin de vidéo. À la pointe de la nouveauté, Leipzig a vu s'installer le premier sex-shop du pays, "Novum Markt", à l'angle de deux rues portant des noms de femmes, la Reginenstrasse et l'Elsbethstrasse. (Ouvert jusqu'à minuit.) Proche de deux écoles, ce commerce a fait jaser. Madame Licorne a reçu dans sa boîte aux lettres un prospectus qui tenait à peu près ce langage : "Les Leipzigois ne connaissent rien au sexe. Nous arrivons pour vous apprendre ce que vous ignorez" ... Des files d'attente s'allongaient devant les caisses d'épargne et les bureau d'immatriculation des voitures... Le quartier de l'imprimerie s'inquiétait. Les commandes diminuaient, surtout pour l'édition musicale. On licensiait... Sur leur balcon qui s'avance dans un noyer, mes amis M. m'ont raconté le premier juillet, jour historique de l'union monétaire. Pour être les premiers à entrer dans la banque, des jeunes se sont installés sous un parasol, à quatre heures du matin. Ils ont joué au skat. la queue s'est constituée derrière le parasol, des fourgons ont apportés l'argent. la police, qui avait disparu depuis des mois, est ressortie en nombre et en armes... Il y eut de grandes réjouissances estivales, comme le Renault-Motor-Show. Auto-artistik, Akrobatik, "le spectacle pour toute la famille". Le "Christliche USA Rock Band" joua au parc Clara-Zetkin. Un avion passa et repassa au dessus de la ville en tirant une banderole "Disco Circus". "The Cure" attira au Zentralstadion des jeunes tout de noir vêtus, les descendants des "Schwarzen" de Wilhelm von Braunschweig, qui ornaient leur chapeau d'une tête de mort et d'os croisés. Des skins attaquèrent... On envisageait, pour recycler les "Trabans", de les fondre, de les transformer, triste fin pour une voiture, en asphalte. On s'interrogeait encore, ce produit risquant de sentir le poisson par les fortes chaleurs... Des jeunes d'un style très scout installaient des tréteaux, vendaient la Bible et des livres de Billy Graham. Une affiche des groupes autonomes appelait à empêcher le rassemblement néo-nazi prévu le 18 août, à Wumsiedel, sur la tombe de Rudolf Hess."

19/04/2015

La carte postale du jour...

"Par ne rien faire, j'entends ne rien faire d'irréfléchi ou de contraint, ne rien faire de guidé par l'habitude ou la paresse. Par ne rien faire, j'entends ne faire que l'essentiel, penser, lire, écouter de la musique, faire l'amour, me promener, aller à la piscine, cueillir des champignons. Ne rien faire, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer un peu vite, exige méthode et discipline, ouverture d'esprit et concentration."
- Jean-Philippe Toussaint, La Télévision (1997)

dimanche 19 avril 2015.jpg

Je me souviens d'avoir porté une attention particulière à Warp à cause de ses pochettes d'abord, puis, au début des années 2000, pour deux groupes que j'aime énormément, à savoir Broadcast et Gravenhurst, et d'avoir ainsi commencé à collectionner les magnifiques vinyles de ces deux groupes dont les voix se sont malheureusement tues en 2014 pour Nick Talbot (Gravenhurst) et en 2009 pour Trish Keenan (Broadcast) - tristesse.

Je me souviens bien que ce qui fait la particularité de Broadcast est que le groupe n'a réalisé que 3 albums (et deux compilations) en dix ans, alors que leur discographie contient plus du triple en mini-album, dont l'un - le tout premier, datant de 1995 -, s'intitule The Book Lovers ; naturellement, comme cela parle de la magie des livres, j'y ai vu un signe.

Je me souviens aussi que Broadcast reste un groupe difficile à ranger dans une catégorie bien précise et que cette album - Haha Sound - est une petite perle d'hybridation, osant une pop qui dérive vers les expérimentations électroniques, usant du rythme et de la mélodie de manière unique pour donner une musique relevée d'une touche d'abstractionnisme à la Phil Spector, le tout bien sûr couronné des merveilleuses vocalises de Trish Keenan, de ces textes étranges, comme sur le magnifique Man is not a bird...

 

 Here in this room, no more a tomb
 Thoughts of you conclude without ending
 Caution will keep, worries still speak
 Fewer the leaves are descending

 I will not lament with the sky
 No longer feel night on the inside

https://www.youtube.com/watch?v=lJdLWfZ9yDQ

 

Laurent Graff échappe, peut-être malgré lui - et comme de très nombreux autres auteurs de qualité -, au succès. Je dis bien "échappe" parce que cet auteur peut compter sur un petit cercle de lecteurs fidèles qui attendent fiévreusement (bon, j'exagère un peu là) sa prochaine publication comme d'autres (souvent les mêmes) attendent un nouveau Jean Echenoz ou Jean-Philippe Toussaint, deux auteurs qu'on retrouve d'ailleurs dans ce livre au titre énigmatique : Au nom de sa Majesté, quiparait une fois de plus au Dilettante (après les excellents et parfois inquiétants Le Cri, Il est des nôtres ou Le grand Absent pour n'en citer que quelques uns). On comprend dès les premiers fragments - ou devrais-je dire les aphorismes ? - qui composent la première moitié du livre que Laurent Graff va nous parler d'île - "La plupart des visiteurs se montrent très pressés. Ils arrivent par le bateau du matin et repartent le soir. Entre-temps, ils font caca dans les dunes." (autant dire que ce livre n'est pas un éloge ou une quelconque ode à l'île et que dès lors les poètes grisonnants amateurs de licornes pourront aller ailleurs se faire décoiffer par des embruns idéalisés en pensant que l'homme est un oiseau ou je ne sais quoi) ; et puis, comme l'écrivain de ses aphorismes reçoit la visite d'habitant de l'île où il réside (pour écrire), on change de registre pour passer dans le récit des vies monotones et réglées à la particularité du lieu, de son histoire aussi, pour dériver encore une fois vers celle de l'homme qui est là et qui écrit - on apprend que le goût du texte lui est venu de la lecture de la Salle de bain de Jean-Philippe Toussaint, qu'il apprécie la discrétion exemplaire de Jean Echenoz, qu'il a rencontré, à ses débuts, Jérôme Lindon des éditions de Minuit qui l'a invité à continuer à écrire. Et puis on revient sur l'île qu'on croyait avoir quitté, mais non, car comme il le note en page 137 : "une île est une terre d'inclusion : on en est. On peut tenter de résister, de se soustraire par orgueil : peine perdue. Elle nous détient. Dès lors que du bateau on a débarqué, on s'est embarqué sur l'île. On est libre de partir mais pas de rester." ; Et si vous vous demandez pourquoi Au nom de sa majesté, alors je vous répondrais simplement... James Bond ; pour le reste il faudra lire ce que certains affubleront de l'étiquette calamiteuse d'ovni littéraire et que, pour ma part, je qualifierais en toute simplicité comme le meilleur livre que j'ai lu depuis des mois.

extrait d'Au nom de sa Majesté, de Laurent Graff :

 

"La pêche a été de tout temps la principale source de travail, d'où la devise de l'île :  "De la mer nous visons." Mais depuis trente ans, l'activité n'a cessé de diminuer, la flotille est passée de quarante-six à onze bateaux, on ne dénombre plus que vingt marins. Avec l'ouverture sur le monde, l'île a perdu peu à peu son autarcie et s'est enchaînée à une dépendance extérieure; l'élevage et l'agriculture ont disparu ; les habitants se sont retrouvés les bras ballants, tout à portée de main venu d'ailleurs. Aujourd'hui, à part lever le coude, il n'y a plus grand chose à faire. On ne remplit plus les filets, mais les verres. On dilue le temps dans l'alcool, on sirote son ennui, on se noie à l'air libre. La vie est une bonne nouvelle qu'on arrose en permanence. Les jeunes sont pris entre deux courants marins, l'un qui emmène au loin et l'autre qui vous maintient, vous plaque contre les rochers ; ici, les racines sont de granit. Quand on a vécu sur un caillou au milieu de l'eau, les yeux toujours bercés par la houle, la terre apparaît monstrueusement ferme, à l'infini, c'est comme un monde sans rêve, un bloc de réel massif, ça vous gagne les pieds et vous attaque les prunelles, on a qu'une envie : la mer, de l'eau. Ceux qui partent reviennent tous, un jour ou l'autre. On n'abandonne pas son île, où l'on a grandi comme dans un moule, avec ses côtes dans nos flancs, ses dunes dans nos muscles. Ce n'est pas un lieu de naissance comme un autre."

12/04/2015

La carte postale du jour...

"Lorsque l'ambitieux s'aliène tous les partis qui l'ont porté au pouvoir, il ressemble à un imprudent qui, montant une échelle, briserait les bâtons après s'en être servi : s'il tombe, c'est dans un abîme."
- John Petit-Senn, Bluettes et boutades (1846)

dimanche 12 avril 2015.jpg

Je me souviens d'avoir beaucoup apprécié First Light de Django Django, groupe qui m'était jusqu'alors inconnu, parce qu'il me rappelait à la fois New Order, Stone Roses The Wake et Beach Boys.

Je me souviens bien d'avoir été peu étonné de retrouver les Beach Boys sur cette collection de titres choisis par Django Django vu que... (voir plus haut)

Je me souviens aussi que Gulp est LE groupe qui sortait du lot sur cette bonne compilation de la collection LateNightTales à la magnifique pochette et à l'orientation musicale plutôt funk et pop psyché' ; parce Game love de Gulp me fait penser (un peu) à Broadcast, que j'aime beaucoup, parce que le titre est intrigant, parce qu'il y a une boîte à rythme minimale tout le long, et puis son texte court mais convaincant et la voix suave de Lindsey Leven aussi, ce qui me laisse penser, à l'instar de Django Django, que Gulp est un groupe à suivre....

 Sweet, is the life that you lead
 Next to mine
 And we roll the dice of love
 And we hope it's enough

 Silence won't protect the one you love
 That's your job fool, your job fool
 And we play the game of love
 And we hope it's enough

https://www.youtube.com/watch?v=2jBMAPx_Pdo

 

Je dois la découverte d'auteurs et / ou de textes à beaucoup d'amis, de connaissances. Et il en est ainsi de ce génial recueil de nouvelles de Julio Cortázar qui ne me serait probablement jamais tombé entre les mains si je n'avais entendu une amie en parler (salut Céline, et merci!). Cortázar ne se contente pas d'écrire des nouvelles, il use de la métalepse, procédé narratif dont Genette explique dans son livre Figures III qu'il est une "figure par laquelle le narrateur feint d'entrer (avec ou sans son lecteur) dans l'univers diégétique". On peut comparer ceci à la mise en abyme utilisée avec génie par l'auteur italien Italo Calvino dans Si par une nuit d'hiver un voyageur ; roman (qui vient de reparaître) dans un roman dans un roman dans un roman dont le lecteur est - pour ainsi dire - l'acteur-auteur. Mais derrière le procédé technique, Cortázar brille par son imaginaire - et c'est dire si, aujourd'hui, en pleine époque de la "panne de l'imaginaire" ce recueil tombe comme un fruit mûr dans mes mains. J'ai adoré ce texte où un homme va tous les jours observer les axolotls pour subitement glisser dans la "peau" d'un de ces êtres larvaires, sans pour autant perdre le "savoir", devenant l'observateur de l'homme (qui observe les axolotls). J'ai adoré aussi La fanfare, texte dédié à René Crevel. L'ensemble de ce petit recueil est un véritable plaisir de lecture, avec en introduction la superbe nouvelle, Continuité des parcs, exemple type de métalepse, histoire géniale en deux pages, fantastique dans tous les sens du terme.

Continuité des parcs, tiré de Fin d'un jeu, de Julio Cortázar :

 

"Il avait commencé à lire le roman quelques jours auparavant. Il l’abandonna à cause d’affaires urgentes et l’ouvrit de nouveau dans le train, en retournant à sa propriété. Il se laissait lentement intéresser par l’intrigue et le caractère des personnages. Ce soir-là, après avoir écrit une lettre à son fondé de pouvoir et discuté avec l’intendant une question de métayage, il reprit sa lecture dans la tranquillité du studio, d’où la vue s’étendait sur le parc planté de chênes. Installé dans son fauteuil favori, le dos à la porte pour ne pas être gêné par une irritante possibilité de dérangements divers, il laissait sa main gauche caresser de temps en temps le velours vert. Il se mit à lire les derniers chapitres. Sa mémoire retenait sans effort les noms et l’apparence des héros. L’illusion romanesque le prit presque aussitôt. Il jouissait du plaisir presque pervers de s’éloigner petit à petit, ligne après ligne, de ce qui l’entourait, tout en demeurant conscient que sa tête reposait commodément sur le velours du dossier élevé, que les cigarettes restaient à portée de sa main et qu’au -delà des grandes fenêtres le souffle du crépuscule semblait danser sous les chênes.

Phrase après phrase, absorbé par la sordide alternative où se débattaient les protagonistes, il se laissait prendre aux images qui s’organisaient et acquéraient progressivement couleur et vie. Il fut ainsi témoin de la dernière rencontre dans la cabane parmi la broussaille. La femme entra la première, méfiante. Puis vint l’homme le visage griffé par les épines d’une branche. Admirablement, elle étanchait de ses baisers le sang des égratignures. Lui, se dérobait aux caresses. Il n’était pas venu pour répéter le cérémonial d’une passion clandestine protégée par un monde de feuilles sèches et de sentiers furtifs. Le poignard devenait tiède au contact de sa poitrine. Dessous, au rythme du coeur, battait la liberté convoitée. Un dialogue haletant se déroulait au long des pages comme un fleuve de reptiles, et l’on sentait que tout était décidé depuis toujours. Jusqu’à ces caresses qui enveloppaient le corps de l’amant comme pour le retenir et le dissuader, dessinaient abominablement les contours de l’autre corps, qu’il était nécessaire d’abattre. Rien n’avait été oublié : alibis, hasards, erreurs possibles. À partir de cette heure, chaque instant avait son usage minutieusement calculé. La double et implacable répétition était à peine interrompue le temps qu’une main frôle une joue. Il commençait à faire nuit.

Sans se regarder, étroitement liés à la tâche qui les attendait, ils se séparèrent à la porte de la cabane. Elle devait suivre le sentier qui allait vers le nord. Sur le sentier opposé, il se retourna un instant pour la voir courir, les cheveux dénoués. À son tour, il se mit à courir, se courbant sous les arbres et les haies. À la fin, il distingua dans la brume mauve du crépuscule l’allée qui conduisait à la maison. Les chiens ne devaient pas aboyer et ils n’aboyèrent pas. À cette heure, l’intendant ne devait pas être là et il n’était pas là. Il monta les trois marches du perron et entra. À travers le sang qui bourdonnait dans ses oreilles, lui parvenaient encore les paroles de la femme. D’abord une salle bleue, puis un corridor, puis un escalier avec un tapis. En haut, deux portes. Personne dans la première pièce, personne dans la seconde. La porte du salon, et alors, le poignard en main, les lumières des grandes baies, le dossier élevé du fauteuil de velours vert et, dépassant le fauteuil, la tête de l’homme en train de lire un roman."

06/04/2015

La carte postale du jour...

"Cela signifie deux choses au moins. D'une part, l'art de la mémoire ne se réduit pas à l'inventaire des objets mis au jour, des objets clairement visibles. D'autre part, que l'archéologie n'est pas seulement une technique pour explorer le passé, mais aussi et surtout une anamnèse pour comprendre le présent. C'est pourquoi l'art de la mémoire, dit Benjamin, est un art "épique" et "rhapsodique"."
- George Didi-Huberman, Écorces

lundi 6 avril 2015.jpg

Je me souviens que dans l'album précédent de Teho Teardo et Blixa Bargeld (Still Smiling), et plus précisement sur la chanson Defenestrazioni, le chanteur allemand délaisse la langue de Goethe pour celle de Dante pour s'exclamer, lors une scène surréaliste où il se trouve sur un balcon surplombant une foule qui lui lance des fleurs - rappelant étrangement un des discours de Mussolini (?!?) -, que nous serons tous capables de voler dans les airs, que nous boirons du vin de miel et que nous mangerons des nuages pour le petit-déjeuner.

Je me souviens bien que depuis le duo Stella Maris, avec l'actrice Meret Becker - superbe titre paru au mitan des années 90 -, où les deux protagonistes se cherchent dans un rêve commun sans jamais se trouver - histoire que j'ai vécu pour ma part comme une épiphanie -, je portais une attention toute particulière aux textes de Blixa Bargeld, dès lors devenu l'un de mes paroliers favoris.

Je me souviens aussi que pour ce disque limité par son tirage et composé de cinq titres essentiels, sobrement intitulé Spring, avec sa couleur rappelant les cerisiers en fleurs -, Blixa Bargeld agrandi son étrange bestiaire puisqu'après l'axolotl de l'album précédent il compose ici une chanson-documentaire sur les anguilles de la Mer des Sargasses (la seule mer sans rivage), et qu'il utilise aussi beaucoup le souvenir de rêves, comme sur le magnifique Nirgendheim, qui évoque - en partie - son opération d'un ongle incarné (pour ceux qui se rappellent son arrivée sur scène en chaise roulante, à l'Usine, en 2002 ou 2003, suite à son opération impromptue du pied!) :

 

Desasterträume
Alles ist jetzt
Noch mal

Der Nagel muss raus
Aber alle haben Pause
Ich zähl' die Punkte an der Decke
Es sind einundsechzig

Das Jahr liegt in den letzten Zügen
Ist im Winter angelangt

Bei dies natalis solis invicti
Ein Tiger schleicht sich an

Von Wo auch immer
Wo auch immer
Wo auch immer
Im Nirgendheim

https://www.youtube.com/watch?v=6n0xjdjEvUE

 

C'est une géologie des souvenirs que propose Laurent Jenny avec ce nouveau livre composé de fragments autobiographiques. De l'enfance de l'auteur aux souvenirs de voyages et même jusqu'à la restitution de rêves que l'auteur décrit comme "faits d'images sans suite, toujours vraie une à une, mais hâtivement raboutées en récits au réveil, dont, à les raconter en exercice de fausse logique, on sent craquer les mauvaises coutures, les raccords imparfaits." Chacun des fragments est isolé et pourtant partie prenante d'un ensemble présenté sous forme de poésie en prose. Avec distance et pudeur, l'auteur évite le récit du moi, la figuration de soi, au profit d'une série d'images sensibles, parfois floues comme dans un rêve, et particulièrement dans son évocation de ses voyages en Inde et en Chine, où le texte s'esthétise de senteurs, de couleurs, de formes, de sensations - fortes impressions où le lecteur fera peut-être, lui aussi, l'expérience d'une épiphanie esthétique que semble avoir vécue l'auteur qui s'efface ainsi derrière ce diaporama de l'intime, du souvenir, de la réminiscence. Le lieu et le moment est un arrêt sur image d'une " foule en mouvement" - pour reprendre les mots de Michaux -, mais cette foule c'est l'auteur lui-même. Et c'est beau.

extrait du Lieu et le moment, de Laurent Jenny :

 

"À l'entrée dans de nouvelles villes, j'étais toujours d'abord inexplicablement déçu. Entrant dans Pushkar, et saisissant d'un coup d'oeil la beauté stupéfiante de cette ville sainte à coupoles blanches qui trempent dans la lumière changeante du lac, je me suis dit : "Cette ville n'est qu'un mirage, prenons-la en photo et partons. Qu'ai-je à faire de ce petit Bénarès, plein de sâdhus charlatans en caleçon oranges qui demandent l'aumône et de babacools vieillissant traînant avec eux une marmaille déguisée ?" Mais le lendemain matin à sept heures, j'ai senti que j'avais bien changé. Une lumière verte trainait dans les rues saltes et désertes. Le lac, sous un ciel menaçant, avait pris une douceur argentée et floue d'une finesse inaperçue la veille. J'ai compris que je pourrais rester indéfiniment à regarder des pèlerins tremper leurs haillons de couleur dans l'eau sacrée en lentes ablutions et à sentir s'égrener les heures sur les ghats, J'étais entré dans le temps du lieu qui maintenant diffusait, s'étalait en nappes infinies, m'absorbait. Et ainsi de chaque ville."

03/04/2015

La carte postale du jour...

"Je pense que le terme de loisir en est venu à désigner trois cas de figure complètement différents : avoir le droit de faire quelque chose, avoir le droit de faire tout ce que l'on veut, ou encore (et c'est probablement ce qu'il y a de plus rare et de plus précieux) avoir le droit de ne rien faire. Il ne fait aucun doute que le premier s'est développé de façon importante dans notre vie sociale récente, ce qui est probablement des plus bénéfiques."
- G. K. Chesterton, Essais choisis

vendredi 3 avril 2015.jpg

Je me souviens que Sexy Sushi ont fait leur entrée fracassante dans ma discothèque en 2010, avec le disque Tu l'as bien mérité, principalement à cause du titre L'idole des connes, et que chaque écoute me fait penser qu'ils sont un peu les Métal Urbain / Bérurier Noir du vingt et unième siècle.

Je me souviens bien que Sexy Sushi sont passés au festival Electron en 2014 (un festival que le monde entier nous envie - fierté des genevois de mauvaise famille) et que, comme d'habitude, tel un flan, je suis resté dans mon canapé ; si je n'étais pas aussi fainéant, je crois bien que je pourrais m'en vouloir.

Je me souviens aussi que, lorsque le disque Vous en reprendrez bien une part est sorti, j'ai très vite choisi le titre J'aime mon pays pour le passer dans mes soirées Disorder!, mais qu'avec le recul j'aime aussi beaucoup le cyclique et obstiné Calvaire, et aussi le cri de rage de Je refuse de travailler :

 

 Je refuse de travailler,
 ça m'empêche de bouquiner,
 ça m'empêche de me promener et de planer
 en espérant que les abrutis vont crever
 en calculant leurs abattements.

 Je refuse de travailler !
 Oui je refuse de travailler !

 Je refuse de travailler,
 j'ai de la haine pour ma banquière,
 je voudrais qu'elle se coince elle-même
 la tête dans la portière.
 Je voudrais que sa belle voiture
 se foute dans un poteau
 mais qu'avant elle me procure
 pour que j'accède au magot.

 Je refuse de travailler,
 je préfère l'amour en mer.
 C'est une question de tempo,
 Marie-Galante, Acapulco.
 En tous les cas je ne veux rien faire.

https://www.youtube.com/watch?v=aD4thXRn80M

 

Quand j'ai vu que François Bégaudeau partageait un entretien avec Iegor Gran dans l'Obs' - parce que leurs livres ont en commun la critique du milieu littéraire (ce qui n'est pas tout à fait le cas de La revanche de Kevin de Iegor Gran à vrai dire, c'est plus fin que ça) -, je me suis précipité sur La Promesse. Au fil des presque 300 pages, l'auteur fait la chronique du milieu du livre auquel il prend part, ou essaie de prendre part, s'y perd ou s'en détache tout en y participant pleinement (c'est parfois difficile à savoir ou à comprendre). Il y a des pages radicales, parfois drôles, de beaux passages aussi (notamment sa rencontre avec Edouard Levé), quelques erreurs (il dit écouter Benjamin Biolay mais retranscrit les paroles de La Forêt de Lescop?!?) ; sa prise avec le réel, l'absence de fiction (pour les deux premiers tiers du roman), son cynisme exacerbé laissent peu de place à l'empathie, et parfois conduisent jusqu'au malaise... Au même titre que Despentes et Houellebecq, auquels je préférerais quand même Eric Laurrent (Les découvertes) ou Nicolas Fargues (La ligne de courtoisie), François Bégaudeau est un observateur de son époque (la nôtre), et en cela : vaut la peine d'être lu, même si - bémol -, le livre est pesant sur la longueur. Pourtant, ce livre n'est pas uniquement centré sur le monde du livre (plus que sur le monde littéraire d'ailleurs), il est aussi une bonne réflexion sur le "travail", ses valeurs actuelles. Et puis reste des pages où l'encre est remplacée par de l'acide, ou bien ces quelques passages qui font allusions au revenu de base, qui permettrait à ceux n'ayant pas envie de travailler de ne rien faire, ou faire ce qu'ils veulent (!), discussion autour de ce thème qui battait son plein à la même période, en Suisse ; et j'acquiesce totalement quand Bégaudeau, lucide, déclare (dans l'entretien), au sujet des salons et foires et autres fêtes du sl... livres, pardon : "Dans un autre livre, j’ai appelé ça TSL: tout sauf les livres. On est dans l’apologie du livre comme point de résistance face à la barbarie. Mais le contenu, c’est le grand absent."

extrait du La promesse, de François Bégaudeau :

 

"Dimanche prochain la Suisse organise une votation sur le revenu inconditionnel à vie, autrement appelé
 - Long sucré ça va ?
 - Oui.
 Elle s'assoit à côté pour tromper son ennui. À part cafetière elle ne voit pas à quoi elle sert. C'est fréquent d'être payé à rien branler ou c'est juste elle ?
 - C'est fréquent.
 Son contrat prévoit trente heures hebdo mais franchement pour ce qu'on lui demande dix suffiraient. Elle aimerait faire de l'antenne, on ne lui proposera rien. Déjà qu'ils virent les anciens, on les voit mal créer des postes pour les bleus. Elle raccompagne à l'ascenceur un quatuor d'éditorialistes surgis du studio roi de France Inter. Pendant une heure ils ont passé en revue l'actualité. Ce sont des observateurs du pouvoir. Ils ne le lâchent jamais des yeux. Quatre d'entre eux publient aussi des romans. S'ils étaient fonctionnaires ils seraient à la retraite. Dimanche prochain la Suisse organise une votation sur le revenu inconditionnel à vie, autrement appelé revenu de base inconditionnel. Ses initiateurs en escomptent qu'il
 - Vous lisez le Monde ? Vous avez moins de soixante ans pourtant.
C'est l'animateur. Son ton est assuré, son nom sans particule. Il a lu le même article qu'il trouve abscons.
- Je vous introduis ?
 Pourquoi pas. Dans le studio, une CDI à tee-shirt cheap rehaussé par son extraction conclut le flash par l'événement culturel de la semaine, la diffusion sur M6 de la saison 5 de Mad Men. On y sera sans faute, ponctue l'animateur. En off il la félicite pour son bronzage de ski pascal.
- T'étais où ?
- Courche.
- Y avait de l'ambiance aux Caves ?
- Moyen.
 Pull moulant boutonné à l'épaule, il habite le neuvième arrondissement. Il ne va pas tarder à prendre la décision personnelle de se laisser pousser la barbe. Il me trasmet une demande de test micro.
- Dimanche prochain la Suisse organise une votation sur le revenu inconditionnel à vie, autrement appelé revenu de base inconditionnel. Ses initiateurs en escomptent qu'il révoque les contrôles avilissants auxquels sont soumis les bénéficiaires d'allocations sociales, et que chacun soit libre de jouir de la brève finitude qui lui est échue. ça ira ?
 Derrière la vitre le réalisateur hoche une tête sympa service public. Tiens tant qu'il y pense l'animateur voudrait une adresse pour m'envoyer son premier roman publié en mai.
- Pour une fois je ne fais pas parler les autres mais moi.
 En s'allumant l'ampoule rouge lui donne une voix profonde. Il annonce d'emblée une petite surprise pour l'invité du jour. D'un bras il lance un morceau de Green Day, sourire farceur comme s'il exhumait une vidéo caméscope où j'ai pissé au lit. Everybody loves a joke. Il écourte pour ne pas casser les oreilles auditrices habituées aux chansons électrifiées a minima. Lumière rouge.
 - C'était une petite madeleine de votre folle jeunesse punk.
- Bien le prendre est poli et lâche. Mal le prendre est impoli et brave.
- Vous avez honte de ces années ?
- J'ai honte pour vous."