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27/11/2016

La Carte postale du jour ...

"Je ne comprends pas qu'on laisse entrer les spectateurs des six premiers rangs avec des instruments de musique. Au vestiaire les violons, clarinettes et autres bassons !"
- Alfred Jarry

dimanche 27 novembre 2016.jpg

Je me souviens d'avoir adoré la reprise qu'avait faite Siouxsie de Spiegelsaal (en anglais Hall of Mirrors) de Kraftwerk, sur son album Through the looking glass, de 1987, et d'avoir soudainement fait plus attention aux textes du groupe allemand qui avait beaucoup à dire sur la société du spectacle et de la consommation des années 70s.

Je me souviens bien de l'influence considérable de Kraftwerk sur David Bowie, qui les invitera à tourner avec lui en 1976 - ce que Kraftwerk refusera poliment, pour lui rendre hommage un an plus tard en chantant De station en station / retour à Dusseldorf City / rencontrer Iggy Pop et David Bowie - ; sur Ian Curtis, qui diffusait parfois Trans Europa Express avant que Joy Division monte sur scène ; sur les pionniers de la Techno comme Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson ; et bien sûr Kraftwerk influença New Order qui s'inspirèrent de Europa Endlos pour leur très bon titre Your silent face (1983).

Je me souviens aussi de cette anecdote racontée par un membre de Kraftwerk qui expliquait qu'après un concert parisien, le groupe était allé au Palace (ou aux Bains?) et que le DJ, voulant leur faire plaisir, avait passé Trans-Europa Express, vidant instantanément la piste de danse, ce qui fut un grand moment de solitude pour les musiciens allemands...

https://www.youtube.com/watch?v=qBGNlTPgQII

 

Je n'avais jamais eu vent de cette bande dessinée qui retrace l'histoire de la house music, en croisant la disco, le funk, la soul, la techno de Detroit, la french touch et même la new-wave... heureusement, les éditions Allia ont eu la bonne idée de rééditer ce bel objet réalisé à l'aube des années 2000 par deux fins connaisseurs des musiques, principalement électroniques, mais pas seulement, vous l'aurez compris. Didactique et drôle, ce guide à la narration impeccable a l'élégance de nous guider dans les clubs et de nous faire découvrir les DJs de New York à Paris (manque peut-être la Belgique et l'electronic body music, grands absents de ce recueil...), depuis les années 60 jusqu'à la fin des années 90, et tout ça avec un regard parfois critique, surtout vers la fin du livre où l'on sent que quelque chose ne va plus : tout le monde a voulu monter dans le train de l'électronique, et la machine a comme déraillé. En tout cas, David Blot et Mathias Cousin nous font profiter de leur immense culture musicale en nous donnant régulièrement des listes de chansons par thème : "disco partout", "Chicago et house music", "Detroit techno city" ou encore une liste "Manchester" incluant les Happy Mondays, bien sûr, mais aussi A Certain Ratio, The Fall et les Smiths - génial ! Et puis comme ils sont fans de New Order, on a droit à un cahier spécial sur le groupe, réalisé en 2001 et qui est vraiment bien sympathique, surtout pour l'anecdote racontée par le groupe mancunien déclarant qu'en 1986, alors que les musiciens enregistrent leur album Technique à Ibiza, ils auraient croisé Nico et discuté avec elle, juste avant qu'elle ne reparte sur son vélo et décède une heure plus tard - ils seraient donc les derniers à l'avoir vue ! Presque incroyable... Le chant de la machine est une BD qui tend vers ce que faisait le dessinateur américain Crumb dans les années 60, alors que le texte (ou plutôt "le scénario", signé David Blot) est rédigé dans un style journalistique et humoristique qui rend la lecture aussi facile qu'intéressante, que l'on soit fan de musique électronique, ou pas, passant de la disco new yorkaise au son froid de Kraftwerk pour revenir vers Daft Punk et les premières raves du début des années 90. Un grand moment musical, un livre passionnant et original.

Extrait de Le chant de la machine, de David Blot et Mathias Cousin (publié par les éditions Allia) :

Le chant de la machine.jpg

 

 

 

 

 

21/09/2016

La Carte postale du jour ...

"Les dégénérés ne sont pas toujours des criminels, des prostituées, des anarchistes ou des fous déclarés ; ils sont maintes fois des écrivains et des artistes. "
- Max Nordau, Dégénérescence

mercredi 21 septembre 2016.jpg

 
Je me souviens d'avoir découvert Marcel Duchamp avec Clockdva et ce Buried Dreams qui était en 1989 d'une modernité folle et qui, me semble t-il, a vieilli sans toutefois perdre de son intérêt.
 
Je me souviens bien de ce concert de Clockvda en 1991, à Florence, dans un amphithéâtre en plein air, et d'avoir trouvé qu'ils étaient vraiment digne de Kraftwerk, une de leur influence la plus importante (avec D.A.F. de Sade), mais avec un côté beaucoup plus sombre qui me rappelait plutôt Skinny Puppy...
 
Je me souviens aussi que cet album possédait (possède encore) une forte radicalité, citant pèle-mêle Camus et Sade, Baudelaire et surtout Krafft-Ebing, ce théoricien de la dégénérescence dont le manuel pour spécialistes - Psychopathia Sexualis - eut, depuis sa parution en 1886, un succès presque comparable aux roman best-sellers d'aujourd'hui, traitant pour la première fois de cas de paresthésie, thème mis en musique par Clockdva, notamment sur le titre Velvet realm.
 
https://www.youtube.com/watch?v=e_-CUVlPNog
 
 
C'est bien normal que Noël Herpe commence son récit en citant des films, c'est sa spécialité, on lui doit notamment une biographie d'Eric Rohmer, co-écrite avec Antoine de Baecque. Mais ce qui est étonnant, c'est que ce texte au penchant autobiographique qui aurait pu nous faire hausser les épaules et soupirer quelque chose comme "encore une autofiction à la petite semaine", et bien ce texte dissimule en lui les germes de ce qui fait un grand écrivain, celui-là même qui vous emmène là où vous ne pensiez pas aller et qui repense la littérature et la fiction (et le cinéma dans le cas). Ainsi, tout en nous faisant profiter de sa culture sans pédanterie aucune, Noël Herpe se dévoile dans un récit qui débute par ses années d'enseignant à Caen, en compagnie d'un "Don quichotte au pays de Flaubert" comme il le dit si bien, pour se terminer par un strip-tease de l'âme, escorté cette fois dans cette plongée en eau sombre par des d'hommes qui, comme lui, s'habillent en femme dans un monde qui ne veut pas de leur étrangeté. Impossible de ne pas penser à Laurence Anyways, le film de Dolan, dont l'atmosphère est proche, mais reste aussi cette plume dont la beauté brille dans le nuit solitaire des êtes en marge qu'elle décrit... ce livre est mince, certes, mais le poids des mots est là et la littérature ne pourrait pas mieux s'en porter d'ailleurs. Formidable.
 
Extrait de Dissimulons! de Noël Herpe (publié aux éditions Plein Jour) :
 
"Je me souviens singulièrement d'un quadragénaire, qui se prénommait Thierry comme Thierry la Fronde, l'idole de ses quinze ans. À cet âge tendre, il s'était fait moquer par ses petits camarades, au vestiaire, parce qu'il portait des collants sous son pantalon. C'est là, me disait-il, qu'il avait compris : les garçons avaient le droit de porter des collants dans les films - mais pas dans la vie. Cet écart entre la fiction et la réalité me déchirait, comme me déchiraient ces bons bourgeois que leur conjointe ne saurait voir travestis.
 Pour décliner ce pathétique, j'écrivis le scénario d'un film intitulé C'est l'homme. Le protagoniste émergeait de l'armée des ombres dont j'ai parlé, il osait sortir dans la rue et cherchait même le danger. Il ne manquait pas de le rencontrer, incarné par trois garçons qui lui faisaient subir toutes les humiliations. Et qui le livraient à une foule haineuse, en le faisant passer pour un pédophile. Outre mes travelos tirés du placard, j'avais mis là-dedans beaucoup de choses. les images soulevées par le rapt d'Ilan Halimi, qui venait d'horrifier la France. Les cauchemars que m'avait valus Funny Games de Haneke. Le souvenir aussi de Panique, dont j'essayais, avec mes moyens modestes, de reproduire le chemin de croix final, au pied de l'église, avec la grande meute des bien-pensants qui s'acharne sur un homme seul.
 C'était un catalogue de mon répertoire, et surtout, pourquoi ne pas le dire ? de mes fantasmes masochistes. Il s'abreuvait au calvaire que je croyais vivre à Caen. Il se gonfla des refus essuyés auprès des festivals, ce qui prolongeait l'atmosphère paranoïaque du film. J'y trouvais le moyen d'exprimer un certain nihilisme christique, qui fait de la Passion l'unique défi à jeter aux mille têtes de la bêtise humaine. Au passage, je réfléchissais sur la phobie du désir masculin qui caractérise notre époque - et qui, au delà du bouc émissaire commode qu'est le pédophile, accable les pulsions considérées comme perverses : toutes les formes de libido, en vérité, coupables de ne point rentrer dans la norme du macho domestiqué.
 Quand je songe aujourd'hui au film, ce n'est pas cette dimension sulfureuse qui me semble la plus précieuse. Elle me renvoie à un théâtre que je connais bien : celui qui consiste à contredire l'ordre établi, à résister à la répartition des rôles conventionnelle - quitte à se retrouver écrasé, non sans un sombre plaisir, sous l'édifice qu'on prétendait ébranler... Ce qui me touche à présent, ce sont plutôt les premières scènes. Mon alter ego en train de déambuler vainement dans les rues parisiennes, affublé d'un déguisement qui ne trompe personne, ne sachant pas au juste ce qu'il veut. Comme s'il y avait là un mouvement qui pourrait se suffire à lui-même. Le pur rêve d'un autre." 

13/05/2016

La carte postale du jour ...

"Mesdames et messieurs, le Cabaret Voltaire n'est pas une boîte à attractions comme il y en a tant. Nous ne sommes pas rassemblés ici pour voir des numéros de frou-frou et des exhibitions de jambes, ni pour entendre des rengaines. Le Cabaret Voltaire est un lieu de culture."

- Hugo Ball (annonce lors de la soirée inaugurale du 5 février 1916 pour faire taire l'énorme chahut)

vendredi 13 mai 2016.jpg

Je me souviens qu'il y a eu plein de 45tours excitants et étranges entre 1978 et, disons, 1982, comme "I am the fly" de Wire, "Warm leatherette" de The Normal, "Ambition" de Subway sect", "Nag nag nag" de Cabaret Voltaire, "Final day" des Young Marble Giants, "Compulsion" de Joe Crow, "United" de Throbbing Gristle, "Transmission" de Joy Division, "Being boiled" de Human League, et la liste est longue, très longue, "Private plane / International" étant probablement un exemple type de production "fait maison" (enregistré dans la chambre de Thomas Leer pour être plus précis) et tirée à 650 exemplaires seulement, mais qui, peu après, se retrouvait disque de la semaine dans un hebdomadaire de rock.

Je me souviens bien d'avoir perdu ce 45tours il y a plusieurs années déjà, lors d'un déménagement, et d'avoir été bien content que le label de réédition Dark Entries sorte ces deux titres en y ajoutant quelques bonus, mais c'est dommage quand même que le format ne soit pas un 10", j'aurais préféré...

Je me souviens aussi que ces deux titres de Thomas Leer sont un peu à la croisée du Krautrock de Neu ("Für immer") et de la musique industrielle de Throbbing Gristle ("United"), avec un rien de Kraftwerk (sur la fin de "International"!), ce qui symbolise pour moi, en quelque sorte, un petit avant-goût de paradis dadaïste...

https://www.youtube.com/watch?v=tKeUP2raB-8

 

J'ai habité plusieurs années à Rubigen, non loin de Münsingen et de son asile où résida Friedrich Glauser à plusieurs reprises dans sa vie mouvementée. Glauser était un écrivain, mais je ne saurais vous dire précisément d'où ; il habita Genève, Zürich, Paris, passa par la Belgique et le Tessin et, pour tout vous dire, c'était un véritable marginal qui, en plus d'avoir été morphinomane, a eu des emplois aussi variés qu'improbables : garçon-laitier, journaliste stagiaire, plongeur, mineur, horticulteur, etc. Influencé par Trakl et Mallarmé, il quitte Genève et les études en 1916 pour Zürich où il rencontre, l'année suivante, Tristan Tzara, le peintre Max Oppenheimer, Hugo Ball, Emmy Hennings et quelques autres encore. Sans être dadaïste, il déclame du Apollinaire et du Cendrars lors de soirées tonitruantes aux côtés d'Hugo Ball, et c'est d'ailleurs le récit de ses aventures zurichoises que l'on retrouve dans ce court texte sobrement intitulé Dada, et magnifiquement illustré des dessins de Hannes Binder. À l'heure où le mouvement Dada est fêté, compilé, rejoué, revisité, canonisé, glorifié (et capitalisé à outrance), muséifié, voire déifié, ce petit ouvrage est une parenthèse agréable qui permet de se plonger dans un instantané de Dada - tel qu'il était. C'est aussi une belle introduction à l'œuvre de Friedrich Glauser, un écrivain suisse et international, rare et singulier comme l'étaient Blaise Cendrars, Ludwig Hohl, Fritz Zorn ou encore Robert Walser. Magique.

Extrait de Dada, de Friedrich Glauser (publié aux éditions d'En Bas) :

"Curieux comme l'homme haït la tradition, et pourtant, il ne parvient pas à vivre sans elle. Ce combat contre la vision "académique" a débuté il y a bien longtemps, et ce dans la peinture. La progression est évidente entre des peintres comme Gauguin ou Cézanne et des cubistes comme Picasso ou Léger. Et Derain, qui s'est aussi rallié au cubisme, étudie les primitifs italiens. Si, d'aventure, on a lu les Chants de Maldoror du comte de Lautréamont (qui s'appelait en fait Isidore Ducasse et a vraisemblablement fini dans une maison de fous en Belgique), les vers de Huelsenbeck n'ont rien de si étrange :

             Peu à peu, le bloc des maisons

                 ouvrit son ventre en sa moitié

               Puis la gorge enflée des églises

                héla les abysses en dessus

             Ici se chassaient tels des chiens

                les couleurs des terres visibles

Mais bien plus que Lautréamont, peu ou prou inconnu, c'est Rimbaud qui a exercé une influence décisive. Ce poète écrit entre seize et vingt ans. Puis il détruit à peu près tous les manuscrits (par hasard, sa sœur en a gardé quelques-uns) et prend la fuite, comme Ball pour ainsi dire "hors du temps", il vit en Abyssinie, rentre, meurt jeune.

 De nos jours, où une guerre est très vite oubliée pour faire place à une autre, il est difficile de recréer l'atmosphères de ces temps passés. Nul ne peut nier que le dadaïsme revêtait jadis une certaine nécessité intrinsèque : sinon, comment expliquer l'intérêt que rencontrèrent ces soirées ? En dépit de prix d'entrée exorbitants (ou peut-être grâce à eux), elles affichaient toujours complet. On m'objectera que le public étai snob, attiré par la seule nouveauté. Certes, mais ne sont-ce pas le plus souvent ces snobs honnis qui permettent le développement d'un regard nouveau?"

 

 

09/06/2015

La carte postale du jour...

"La réponse individuelle, le "retrait du monde", n'a aucun effet sur le système. Au contraire, ces désengagements du monde lui permettent d'autant plus de prospérer. Voyez les Etats-Unis : les Amish ici, les réserves indiennes là... chacun dans son coin, comme au zoo ! Seule une institution peut organiser un agir commun. Ce parlement virtuel, Internet - fleuron de notre mode de vie contemporain - pourrait nous aider à le construire. Cela n'a rien d'utopique."
- Mark Hunyadi, auteur de La Tyrannie des modes de vie (2015), passage d'un entretien dans le Télérama nr 3410 (mai 2015)

mardi 9 juin 2015.jpg

Je ne me souviens même plus comment et quand précisément j'ai découvert Superthriller mais depuis quelques mois ce groupe anglais loufoque est devenu l'un de mes favoris et The Internet l'hymne de mon vingt et unième siècle qui tourne chaque jour sur ma platine.

Je me souviens bien que j'ai rigolé un bon coup en découvrant le site internet du groupe et l'annonce de leur album à venir avec "plus d'historiettes sur le déclin de la culture pop telle que nous la connaissons et l'avènement de Spotify et de l'autoroute de l'information" !

Je me souviens aussi que cette ritournelle pop hybride et synthétique, qui louche à la fois vers Kraftwerk et Beck, pointe de manière amusante vers le fait qu'Internet simplifie l'accès au monde en débarquant celui-ci dans nos salons (ou chambres), permettant aussi d'envoyer des bouteilles à la mer, comme je le faisais à seize ans avec mon premier fanzine photocopié (à douze exemplaires) et maintenant avec ce blog ; et c'est quand même bien pratique.

 

If you are far, far away
I don't got no money to call you
I just tune you in, yeah
it's on the internet
just like me, on the internet
that's where I get to be

just like me, just like me, just like me, just like me...
on the internet

 

https://www.youtube.com/watch?v=kdhoZZrTU7k

 

C'est les vacances. J'ai acheté pour une semaine de riz, de pâtes et de légumes frais (le resteront-ils assez longtemps?), de quoi tenir une bonne semaine sans - si possible - sortir de chez moi. J'aime mon chez moi mais j'avoue avoir toujours du mal à prétexter qu'on est mieux chez soi tout seul pour décliner une invitation à manger ou pour un film au cinéma, une pièce de théâtre... - c'est toujours carrément mal vu. Cet essai de la Genevoise (résidant maintenant à Paris) Mona Chollet tombe à pic. Elle y exprime "la sagesse des casaniers, injustement dénigrés", en citant pêle-mêle des blogs, des sociologues, des ethnologues, en passant par la littérature - Gontcharov et son fameux Oblomov, Alberto Manguel, Xavier de Maistre (auteur du Voyage autour de ma chambre), Chantal Thomas, ... -, sans oublier de parler de la difficulté aujourd'hui de trouver un logement décent, pas trop éloigné de son travail, et à prix correct. Quel rapport entretenons-nous avec le "chez soi" quand, effectivement, on passe environ 12 heures à l'extérieur de ce dernier et que la vie prend une tournure métro-boulot-dodo. Mona Chollet se penche aussi sur Internet, qui loin de nous désolidariser du monde, nous ouvre en effet les portes de celui-ci, dans le confort de notre chez nous. Bémol toutefois : Internet est aussi un objet de distraction, et entraine souvent la procrastination. Qui n'a pas arrêté la rédaction d'un texte pour aller "surfer" un peu, ou, en quête d'informations sur, par exemple, Marie Stuart, ne s'est pas retrouvé, de liens en liens, de rebondissements et rebondissements, à regarder une vidéo musicale sur YouTube ? qui n'a finalement aucun rapport avec Marie Stuart ! L'architecture, la sociologie, la philosophie, etc. Mona Chollet prend toutes les routes possibles pour tenter une ébauche d'explication du "chez soi" aujourd'hui ; sa valeur, son coût aussi. Un essai intelligent, comme je les aime.

Deux extraits de Chez  soi, une odyssée de l'espace domestique, de Mona Chollet :

 

"Aimer rester chez soi, c'est se singulariser, faire défection. C'est s'affranchir du regard et du contrôle social. Cette dérobade continue de susciter, y compris chez des gens plutôt ouverts d'esprit, une inquiétude obscure, une contrariété instinctive. Prendre plaisir à se calfeutrer pour plonger son nez dans un livre expose à une réprobation particulière. "Tout lecteur, passé et présent, a entendu un jour l'injonction : "Arrête de lire ! Sors, vis !"",constate Alberto Manguel. En français et en allemand, le mépris des "fous de livres", cette créature chétive et navrante, a donné naissance à l'image peu flatteuse du "rat de bibliothèque", qui, en espagnol, est une souris, et en anglais carrément un ver (bookworm), inspiré du véritable ver du livre, l'Anobium pertinax. C'est un fond irréductible d'anti-intellectualisme qui s'exprime là. Ce peu de confiance et de crédit accordé à l'activité intellectuelle se retrouve dans le milieu journalistique. Il explique cette tendance à minimiser l'importance du bagage personnel que chacun se constitue et enrichit continuellement - ou pas - et à faire plutôt du terrain une sorte de deux ex machina. 
...
Les écrivains, ou les artistes en général, sont aussi les seuls casaniers socialement acceptables. Leur claustration volontaire produit un résultat tangible et leur confère un statut prestigieux, respecté (à ne pas confondre toutefois avec une profession, puisque la plupart gagnent leur vie par d'autres moyens). Il faut le bouclier de la renommée pour pouvoir déclarer tranquillement comme le faisait le poète palestinien Mahmoud Darwich :
"J'avoue que j'ai perdu un temps précieux dans les voyages et les relations sociales, je tiens à présent à m'investir totalement dans ce qui me semble plus utile, c'est-à-dire l'écriture et la lecture. Sans la solitude, je me sens perdu. C'est pourquoi j'y tiens - sans me couper pour autant de la vie, du réel, des gens... Je m'organise de façon à ne pas m'engloutir dans des relations sociales parfois inintéressantes"."

01/01/2015

La carte postale du jour...

"Le vide produit le froid et le froid me hérisse de glaçons. Le souffle du printemps, la chaleur des affections, redonnerait à mon sang la circulation, à mon âme l'espérance, à mon imagination la verve, à tout mon être l'élan."
- Henri-Frédéric Amiel, Journal intime, Samedi 12 février 1853

jeudi 1 janvier 2015.jpg

Je ne me souviens pas trop comment je suis tombé sur L'Avenir, mais dès que j'ai vu que cet artiste - Jason Sloan - était originaire de Baltimore, la ville du cinéaste John Waters que j'adore, mon intérêt à grandi, et lorsque j'ai vu une photo du musicien affublé d'un t-shirt The Cure période A Forest, et que j'ai écouté sa reprise de Truth de New Order, alors j'ai su que nous étions faits l'un pour l'autre (façon de parler).
Je me souviens bien qu'outre l'influence mélancolique et froide de The Cure des (meilleures) années 80-81 (Seventeen seconds, Faith), j'ai trouvé dans la musique de L'Avenir des réminiscences fortes de Kraftwerk (RadioAktivität, Spiegelsaal), d'Orchestral Manoeuvres in the Dark (Statues, Seeland) et aussi de Nine Circles (pour les fins connaisseurs de bonne minimal-wave).
Je me souviens aussi d'avoir été véritablement épaté par l'utilisation d'une myriade de synthés vintage pour cet enregistrement publié sur un beau vinyle blanc, et que dès le début de The Wait et son titre introductif, Umbra, je me suis senti happé dans cet univers froid et triste, très minimal, très vague...

https://soundcloud.com/belaten/lavenir-aral-sea-1

Adorno a déclaré qu'"Après Auschwitz, écrire de la poésie est barbare", ce à quoi a répondu le facétieux écrivain hongrois Imre Kertesz : "je nuancerais, toujours en termes généraux, en disant qu’après Auschwitz, on ne peut plus écrire de poésie que sur Auschwitz". Me vient alors cette question : après Vassili Grossman et Varlam Chalamov, peut-on encore écrire sur les goulags et la Grande Terreur ? Evidemment oui, et cela, Olivier Rolin l'a bien compris, lui qui est passionné par la Russie depuis les années 80 (je me remémore avec plaisir son livre de 1987 sobrement intitulé En Russie - inspiré du récit publié plus de cent ans auparavant par le Marquis de Custine -, livre où Rolin donnait une poétique description de l'empire soviétique avant qu'il ne s'effondre quelques années plus tard).

À la fin des années 2000, Olivier Rolin se rend sur les îles Solovki, tristement connues pour leur goulag, il en ressortira un film documentaire pour ARTE (La bibliothèque perdue des Solovki - très bien d'ailleurs), un livre de photos, et ce livre sur l'un des détenus, un homme dont, comme le dit l'auteur, le "domaine, c'était les nuages". Le Météorologue est donc un récit-biographique, celui d’Alexéï Féodossévitch Vangengheim, victime de la Grande Terreur stalinienne (1937-1938). Rolin en tire un portrait magnifique (les dessins qu'envoyait Vangengheim à sa fille, reproduits en fin d'ouvrage) et triste (dans presque chaque lettre il dit à quel point il ne perd pas  confiance dans le parti), et rejoint Patrick Deville et Emmanuel Carrère dans le genre bio-fiction très réaliste, menée comme une enquête policière, quoique savamment romancée, parfois même poétisée. C'est beau, même si ça reste tragique. Un livre d'importance, sans aucun doute, parmi les meilleurs sortis cette année sur ce sujet, avec La Limite de l'Oubli de Sergeï Lebedev. Voici un extrait qui me semble représentatif de ce livre d'Olivier Rolin :

"Pourtant, son innocence, il la proclame de nouveau, revenant sur ses faux aveux. "Pour un vrai coupable, ce genre de démarche ne pourrait s'expliquer que par l'idiotie et la folie." Je pense que c'est cette perversion-là surtout qu'il désigne quand il met en cause "la méthode des interrogatoires" : une brutalité logique plutôt que des brutalités physiques, une inversion angoissante du vrai et du faux. C'est ce qui rend émouvants ces textes : on y voit un homme, en se débattant, s'enfoncer dans les sables mouvants. Et il y a tout de même, à côté de beaucoup de confusion, de méandres, de répétitions tâtonnantes, des phrases qu'on n'est pas habitué à lire dans les documents soviétiques de ces années-là, et qui montrent qu'il ne rentre décidément pas dans le rôle de saboteur-espion repenti qu'on veut lui faire jouer, qu'il a endossé dans un moment de faiblesse : "Les innocents arrêtés font dans la plupart des cas de faux aveux", "il existe inévitablement nombre de cas où des innocents ont été accusés tandis que de vrais criminels échappaient à la justice". Émouvante aussi est la conscience qu'il a que sans doute la partie est perdue : "Il est bien possible que mes forces soient insuffisantes pour venir à bout de l'ordre des choses établi depuis des années." Et il termine en latin : Feci quod potui, faciant meliora potentes, "J'ai fait ce que j'ai pu, que ceux qui peuvent fassent mieux" (phrase qu'on trouve dans la bouche de Koulyguine, le mari de la Macha des Trois Sœurs). "Ma conscience est pure." "