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17/02/2016

La carte postale du jour...

"L'érotisme est dans l'approbation de la vie jusque dans la mort."

- Georges Bataille, La littérature et le mal

mercredi 17 février 2016.jpg

Je me souviens d'avoir souvent pensé qu'il n'y avait rien de mieux que le format 10pouces pour les vinyles.

Je me souviens bien d'avoir été enchanté par ce disque car il rempli parfaitement le cahier des charges, à savoir que le beau et sobre design de la pochette fut composé par Peter Saville (New Order, OMD, etc) et que la subtile production fut réalisée en studio par Martin Hannett (Joy Division, etc) - masterpiece.

Je me souviens aussi qu'outre de faire le lien, aussi improbable soit-il, entre le post-punk de l'année 1980 et Abba, ce disque de Pauline Murray propose, sur sa face B et en guise de cerise sur la galette, une version plus expérimentale, minimale et synthétique de Dream Sequences, version qu'il m'est possible d'écouter dix fois de suite sans m'en lasser une seconde, bien au contraire...

 

My mind is a turmoil of messy colour
I’m crossing the bridge of conscious and self control
Now I’m running through a maze, a maze of bushes
There’s a station full of people and passing strangers

You can ride away
You never know, you never go

Electrical rhythms are counting out sheep
Somebody wake me before I go to sleep

I try to cover
but they stare at my naked body
It’s still snowing
It’s a permanent scene in this dream

You can ride away
You never know , you never go

https://www.youtube.com/watch?v=uk9Cp2kToEQ

 

Longtemps, je me suis levé de bonne heure. Parfois, à peine ma la lampe allumée, mes yeux s'ouvraient et cherchaient le nouveau livre d'Eric Laurrent, si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je suis éveillé. »... Ce beau début emprunté à Proust n'est là que pour signaler que l'un des auteurs les plus sous-estimés de ces quinze dernières années - au moins - a sorti un nouveau roman. Eric Laurrent avait déjà atteint des sommets dans l'autofiction avec Les Découvertes ; il nous avait aussi donné à lire un magnifique récit sur l'adoption - Berceau - il y a à peine un an et demi, et fut aussi responsable d'un très beau livre sur le décès de sa grand-mère (À la fin), pour ne citer que quelques exemples ; le voici revenu à une forme de roman plus classique, avec son penchant pour la grande phrase littéraire, harmonieuse, riche, musicale, une langue soignée à l'excès pour le plus grand plaisir du lecteur, et toujours court-circuitée par ce talent pour l'observation minutieuse des mœurs contemporaines (l'histoire se situant entre la fin des années 60 et le tout début des années 80), ce qui donne une tournure cocasse à certains chapitres. C'est qu'Eric Laurrent prend la littérature de vitesse tout en restant d'une concision rare et ce, probablement, grâce à un imaginaire fécond. S'il fallait le comparer (même si comparaison n'est pas raison, je sais), je dirais qu'il est dans la lignée directe de Jean Rouaud, de Balzac (pour ce roman en tout cas) ou même de Marcel Proust. Mais ce qui distingue particulièrement Eric Laurrent, c'est peut-être sa façon de décrire l'enfance, mais aussi l'adolescence et la découverte du corps (des corps parfois) et de la sexualité, avec un penchant pour la mélancolie post-coïtale peut-être ? Une fois la lecture terminée, on remarque cette ellipse parfaite, on reprend le premier chapitre, et on se surprend à relire Un beau début, entièrement - miracle ! c'est de la littérature, et de la grande.

extrait de Un beau début, d'Éric Laurrent (qui sortira en mars aux éditions de Minuit) :

 

"Il est vrai que, comme le disait Luc en plaisantant, après qu'elle lui aurait fait part de ses nouvelles ambitions, la jeune fille ne manquait pas d'« arguments », n'eût-elle que quinze ans. Même si la matière ductile qui était encore sienne continuerait à travailler un peu, son corps était désormais celui d'une femme et non plus d'une enfant. Les formes nouvelles qu'il avait prises récemment, tout au long de la dernière année, en une soudaine accélération des mouvements orogéniques qui bouleversent l'anatomie féminine durant la puberté, paraissaient d'autant plus épanouies que sa silhouette s'était étirée et amincie dans le même temps, de sorte que leur rehaut n'en saillait que davantage. Elles offraient en sus un saisissant contraste avec son visage, lequel, quoique ses traits eussent à peu près atteint leurs contours définitifs, conservait encore, en ce lent fondu enchaîné en quoi consiste la solidification de la physionomie, les inflexions un peu molles de l'adolescence. Sans en avoir pleinement conscience, Luc avait perçu tout l'intérêt qu'il y avait à fixer sur pellicule ce phénomène passager, qui fait un temps coexister sur certaines jeunes filles deux états pourtant successifs : l'innocence angélique émanant de ce visage inconfortait en effet la concupiscence aiguë qu'éveillaient ses appas, a fortiori lorsque ceux-ci étaient dénudés, qu'elle contrariait moins, cela dit, qu'elle ne l'excitait en définitive, en l'enveloppant du suave et capiteux parfum de l'interdit - et davantage encore : en faisant remonter du tréfonds de l'âme cet obscur désir de souillure, d'avilissement, de profanation, qui est chez l'homme consubstantiel à la possession physique.

 Aussi, dès la première prise de vues, et cela d'autant plus instamment que, à l'imitation de ses nouvelles héroïnes, la jeune fille inclinait spontanément à faire étalage de lubricité, Luc l'engagea-t-il à proscrire toute expression un tant soit peu aguichante, toute mine un tant soit peu salace, toute œillade un tant soit peu polissonne, et, plus encore, toute mimique par trop voluptueuse, tout geste par trop lascif ou toute posture par trop obscène, pour afficher au contraire la plus parfaite ingénuité, la candeur la plus puérile, comme si elle se fût dévêtue par pur agrément, pour se sentir à l'aise, et eût été surprise dans son intimité."

 

24/01/2016

La carte postale du jour...

"Je vins en un lieu où la lumière se tait,
mugissant comme mer en tempête,
quand elle est battue par vents contraires."

- Dante Alighieri, L'enfer (Chant V)

dimanche 24 janvier 2016.jpg

Je me souviens de cet été '91, d'avoir réussi à obtenir un passe pour le festival Contemporary (du label et distributeur florentin Contempo), de prendre un mauvais bus depuis le centre ville et de perdre ainsi une bonne heure dans une banlieue de Florence, puis d'arriver finalement à l'amphithéâtre Cascine, de voir Clock DVA en concert et de penser "oh, je suis dans la ville de Diaframma".

Je me souviens bien d'avoir visité les nouveaux locaux du label Contempo, achetés à prix d'or dans l'euphorie du moment, un beau bâtiment du centre historique, tout boisé à l'intérieur, c'était peut-être en 1992, juste avant qu'ils fassent lamentablement faillite, comme le label Factory, de Manchester, dans des conditions d'ailleurs assez similaires et à la même époque, ce qui est une drôle de coïncidence quand on pense que le label mancunien a débuté en 1978 avec Joy Division et que Contempo fut fondé quelques années plus tard pour sortir les premiers disques de Diaframma, considéré à ses débuts comme les équivalents de Joy Division (mais préférant à la langue de Shakespeare celle de Dante, ce qui fait toute leur originalité).

Je me souviens aussi d'avoir discuté de Diaframma avec une amie italienne et enseignante de lettres (salut Claudia!), lors d'une soirée d'hiver il y a deux ans peut-être, et qu'elle insistait sur le fait que Federico Fiummani, le guitariste du groupe, était aussi un parolier de génie, ce qui est bien vrai...

 

La musica che vive nel sottosuolo,
la musica che non vuole venire alla luce.
Le mura trasudano calde
e dietro le inferriate le grida
dividono il mondo
dai battiti del cuore.
Una vita disperata, protesa verso il nulla
ma vissuta fino in fondo
questa e' la mia rinuncia a vivere.
Mi sento staccato da terra
le infinite gradazioni del nero
e morire in un respiro, in un respiro.

https://www.youtube.com/watch?v=jaSIWYnzowM

 

On écrit toujours à la suite d'un autre, ou des autres. On écrit pour être personne, mais aussi pour être les autres, en toute impudence. Ainsi Yan Gauchard est un autre Jean-Philippe Toussaint et un autre Jean Echenoz et un autre Tanguy Viel peut-être. Yan Gauchard en est tant qu'on s'y perd parce que son roman est savamment melvillien (les amateurs de Bartleby comprendront, les autres iront le lire ou jouer à la pétanque). Ainsi son protagoniste, le traducteur Fabrizio Annunziato, ne préfèrerait pas... en tout point comme Bartleby, mais dans le somptueux décor de la ville de Florence, et, pour être précis, au Museo beato Angelico. L'auteur s'amuse beaucoup dans cette satire qui rappelle le meilleur cinéma italien (celui d'Ettore Scola qui vient de nous quitter et qui est cité dans ce livre), et on s'amuse beaucoup avec lui quand on découvre que l'enfermement peut être une libération - vous ne comprenez pas ? Alors il ne reste plus qu'à lire ce premier roman qui est une réussite en tous points, car c'est sûr : s'il s'inscrit dans une veine très Minuit, Yan Gauchard n'en est pas moins un auteur singulier, à suivre de près.

Extrait du Cas Annunziato, de Yan Gauchard (publié par les éditions de Minuit) :

"Beaucoup de visites, surtout pour une chambre strictement privative. En plus, il y a le téléphone : Laurent Tongue par exemple, à la mi-avril. Le ton est franchement détendu. Au téléphone : nulle solennité du décor n'intervient.

« Alors d'abord bravo, s'écrie, enthousiaste, Laurent Tongue. On ne pouvait pas faire mieux. En Italie, en France, dans les pages "Culture", on ne parle que de toi. Et c'est rien encore : tu débordes même sur les séquences politiques. Ça fait des jaloux. Parce que vu d'ici, c'est ce que l'on appelle un coup. Je ne sais pas où t'as eu cette idée de génie. Mais en dix ans, jamais pensé à un truc qui vaudrait le quinzième de cette histoire de couvent. Alors voilà, je te le dis : bravo. Bravo et merci. »

 - C'est pas volontaire. Le coup, c'est pas prémédité, interrompt Annunziato.

 Laurent Tongue n'a cure du mouvement d'humeur porté par la voix du traducteur, au contraire, il s'égaye visiblement. Il s'égaye et jubile :

« Je m'en doute mais le résultat est là. Ils ont revendu trente-deux mille exemplaires de Portland en une semaine. Même les exemplaires français sont épuisés en Italie, ça augure d'un beau carton avec la prochaine traduction, surtout si t'es encore dans les murs. Jardel a appelé pour nous féliciter. Il est aux anges. J'en ai profité pour l'avertir que dans ces conditions, ton nom, tes droits...

 - Quoi, mon nom ?

- Ton nom, l'éditeur italien va le passer en première page sur la couverture.

 - Ah non, pas de ça, prévient Fabrizio Annunziato. On ne va pas commencer maintenant. Ce livre est un désastre. "

 

14/01/2016

La carte postale du jour...

"Il y a ceux qui jouissent de la vie, et les rêveurs exaspérés : quand les deux se rencontrent dans un même, il se fait une œuvre très forte et très violente. Quand la gloutonnerie de vivre et l'impossibilité de le faire se rejoignent, la résolution ne peut se faire que dans la violence. L'art est cette violence."

- Pierre Michon, Le roi quand il veut

jeudi 14 janvier 2016.jpg

Je ne me souviens pas comment j'ai découvert Ela Orleans, c'est étrange, presque inquiétant même, mais je remercie le hasard ou quelqu'un, quelque chose, car Upper Hell est de loin le disque le plus inattendu, le plus surprenant et le plus déroutant que j'ai écouté depuis longtemps.

Je me souviens bien d'avoir constaté qu'Ela Orleans emprunte des fragments tirés de la Divine Comédie (L'Enfer) de Dante, ainsi que de certains textes d'Aleister Crowley.

Je me souviens aussi d'avoir d'abord écouté en boucle le titre Through Me, qui clôt l'album, pour son ambiance trip-hop croisée à de la minimal-wave à cause de sa boîte à rythme (une TR-808 je présume - ma favorite), mais qu'au final tout l'album est fantastique, transcendant les genres avec grâce et charme, que la forme de cette œuvre, a priori mutante, révèle un fond solide de pop-électronique intelligente, originale et souvent audacieuse, où la présence même de l'artiste est fantomatique, distante, on comprend d'ailleurs pourquoi elle décrit elle-même sa musique comme du cinéma pour les oreilles, comme sur le sombre et fascinant We are one...

 

I bring you laughter and tears
The kisses that foam and bleed
The joys of a million years
The flowers that lear no seed

...

 

https://www.youtube.com/watch?v=hgRbdK2qY4Y

 

Pour un "écrivain de la distanciation", Jean Echenoz n'a jamais été aussi présent que dans son nouveau livre, Envoyée spéciale.

Roman d'aventure ? d'espionnage ? On aura peut-être déjà tout entendu et tout lu sur cette nouvelle publication - rien n'est tout à fait vrai, rien n'est tout à fait faux. Le plus simple, pour ne pas gâcher son plaisir, c'est de prendre le risque de la lecture, de se laisser embarquer dans ce roman aux tournures singulières où tout le génie d'Echenoz vous explose à la figure comme dans un film d'action drolatique et hors normes : protagonistes aussi facilement reconnaissables qu'ils sont improbables, bouleversements continuels, références diverses à la culture pop et littéraire (Pierre Michon à la télé...) et puis le narrateur qui s'immisce dans la lecture pour nous donner son avis, un complément d'information, faire une boutade... la recette a l'air simple, et pourtant : on a un vrai petit chef-d'œuvre entre les mains.

Extrait de Envoyée spéciale, de Jean Echenoz (publié aux éditions de Minuit) :

"Il ne lui est arrivé qu'une fois d'examiner le gros tableau de commandes occupant toute une paroi de l'habitacle. Constance l'a étudié en espérant, sans trop y croire, comprendre quelque chose au système électrique, a vite abandonné cet espoir mais, par jeu, a pressé un bouton juste pour voir, ce qui a paru ne rien changer à l'état des choses. Sauf que, sans qu'elle s'en aperçut, les pales de l'éolienne ont très progressivement ralenti le mouvement, se sont arrêtées un moment puis ont repris leur rotation, mais cette fois dans le sens inverse et Constance, sans prendre conscience que l'hélice tournait à présent comme le font les aiguilles d'une montre est retournée s'allonger, a rouvert son encyclopédie : lettre T, entrée Trahison."

08/02/2015

La carte postale du jour...

"Comme une tache d'encre aux multiples bavures se dénouant et se renouant, glissant sans laisser de traces sur les décombres, les morts"
- Claude Simon, La Route de Flandres (1960)

dimanche 8 février 2015.jpg


 
Je me souviens d'avoir attendu fébrilement cet Ypres, de n'avoir pas été déçu.

Je me souviens bien qu'à l'écoute de ce disque solennel des Tindersticks, travail sonore commandé par le musée In Flanders Fields pour illustrer de manière permanente l'exposition sur la seconde bataille d'Ypres (1915), je me suis immédiatement remémoré celui des français de Collection d'Arnell-Andrea intitulé Villiers-aux-vents, paru il y a une vingtaine d'années maintenant et qui se penchait sur la guerre 14-18 - et notamment le tristement célèbre Chemin des dames -, dans un style proche peut-être des Cocteau Twins, mais avec des textes en français et un style bien personnel tout de même ; d'ailleurs à cette même époque j'avais lu je crois Orages d'acier d'Ernst Jünger, et vu l'excellent film de Stanley Kubrick Les sentiers de la gloire, autant d'œuvres sur cette guerre industrielle de l'acier-roi, dont Wagner avait dit qu'il représentait le "joug avilissant du machinisme universel dont l'âme est blême comme l'argent".

Je me souviens aussi que ces longues plages néo-classiques d'une tristesse infinie, qui ne sont pas sans rappeler certains travaux d'Arvo Pärt, m'avaient ainsi ramené au cycle de gravures traumatique de l'artiste Otto Dix intitulé La Guerre et réalisé en 1924, ainsi qu' au dernier poème de Georg Trakl Grodek, où il écrit "La flamme chaude de l'esprit nourrit aujourd'hui une douleur violente, les descendants qui ne verront pas le jour."

https://www.youtube.com/watch?v=zEsweNWTRdE

 

Passé inaperçu dans le dévaloir des publications accompagnant la commémoration du centenaire du début de la Première Guerre mondiale, livres parus parfois dès la fin de l'année 2013, Éclats de 14 est paru lui il y a quelques mois à peine, proposant sous un petit format carré plusieurs textes de Jean Rouaud - à qui l'on doit, entre autre, le livre Champ d'honneur aux éditions de Minuit, récompensé par le Goncourt en 1990 (à noter que la quatrième partie de son cycle autobiographique Une vie poétique sort dans un mois!) -, et accompagné des magnifiques dessins de Mathurin Méheut, réalisés sur le front entre 1915 et 1917. Gide disait que "Tout a été dit, mais comme personne n'écoute, il faut toujours répéter", cependant Rouaud ne se tient pas à la seule répétition ; son texte, écrit dans une langue héritée de Marcel Proust et Claude Simon, peut-être, son texte disais-je est scindé en plusieurs parties distinctes - La guerre du feu, la Guerre de  l'eau, la Guerre de l'air, etc, - et se fait le parfait compagnon d'infortune du roman de 124 pages sobrement intitulé 14 et publié il y a deux ans par Jean Echenoz, qui avait réussi l'exploit  de ramasser, si l'on peut dire, à concentrer la guerre et ses éclats dans les destins croisés de quelques personnages seulement. C'est une approche originale, nouvelle peut-être, terrible sûrement, et bien sûr magnifique que Rouaud nous donne à lire, c'est le livre de cette Europe suicidaire du "monde d'hier" (Zweig), dont la catastrophe, l'hécatombe immense, donnera quelques années plus tard un culte des morts sans précédent...

"Tout a été dit et redit. La stratégie suicidaire de l'état-major qui prônait l'offensive à outrance envoie des centaine de milliers d'hommes à l'abattoir avec l'idée d'une guerre éclair, d'une guerre haïku en somme, quand on sait ce qu'il en a été, quatre années sous terre, et des milliers de volumes racontant l'horreur, la stupidité d'un général Nivelle organisant la grande tuerie du Chemin des dames, les assauts inutiles pour reprendre Douaumont et au final en faire un ossuaire, la mutinerie des hommes lassés non de se battre mais d'avoir à obéir à des ordres imbéciles, le sauvetage in extremis par l'arrivée des Américains, et puis la grande saignée des campagnes qui se lit sur les monuments, l'effondrement démographique des villages dont certains ne se sont jamais remis, car aux disparus, près d'un sur trois, s'ajoutaient les revenants impotents, gazés, alcooliques, toute une génération entre vingt et quarante ans qui ne serait plus là pour assurer le renouvellement de la population, le déficit d'hommes à marier qui laissait toute une vie de solitude à des milliers de jeunes femmes, lesquelles, tout de noir vêtues en souvenir d'un père, d'un mari, d'un fiancé ou d'un frère, erraient dans les villages au soir de leur vie, ayant parfois du mal à refouler encore cette somme de frustrations qui avait été leur fidèle compagne. Sans oublier le traumatisme des morts en série planant dans les esprits, entretenu par la propagande, au point qu'il semble qu'on ait suspendu ces pendrillons noirs et argent en signe de deuil à l'entrée de chaque commune. On sait. Et comment le pays épuisé baisse définitivement les bras, incapable de soutenir plus longtemps ce rang de grande puissance que lui avait légué les siècles. On sait tout ça. Ce qui est étrange, c'est, un siècle après, d'en être encore à ressasser ce deuil interminable. On pourrait bien sûr dire que la Première Guerre mondiale est l'acte fondateur du XXe siècle, qu'elle donne le "la" tragique, que s'y intéresser ce serait en fait tenter de comprendre les mécanismes historiques qui ont contribués aux exterminations massives qui ont ponctué tout le siècle noir et qui en découlent plus ou moins directement. De manière peut-être à en tirer des leçons. Ce qui serait la version "raisonnable". Mais on peut penser plutôt que la Première Guerre mondiale a un effet de sidération. C'est le dernier conflit classique, deux armées s'affrontant sur le terrain (et on se rappelle comme le "terrain" labouré par les obus, les boyaux, les tranchées, s'est imprimé dans notre imaginaire). Pas de conflit idéologique, pas de déchirement intérieur, la défense du pays, c'est le b.a.-ba de l'engagement. La guerre élémentaire en somme. Après, et ça commence en 1917 en Russie, c'est la couleur politique qui tranche au sein même des peuples, jette les deux bords l'un contre l'autre."

09/11/2014

La carte postale du jour...

 

"Le poids du monde, c'est l'amour. Sous le fardeau de solitude, sous le fardeau de l'insatisfaction, le poids que nous portons est l'amour." - Allen Ginsberg, Howl (1956)

dimanche 9 novembre.jpg

Je me souviens d'avoir été particulièrement touché par le film de Jim Jarmush, Only lovers left alive, son ambiance, son romantisme, son goût de la ruine, ses références littéraires, ses acteurs, brillants, la musique de Josef Van Wissem, longues plages hypnotiques où viennent se briser les vagues de larsen sorties des guitares de SQÜRL ; tout est parfait sans l'être vraiment, je peux le voir et le revoir sans fin, tout comme je peux écouter encore et encore le très orientalisant Taste of blood qui en est tiré et qui me rappelle à la fois Venus in furs du Velvet Underground et Chant of the Paladin de Dead Can Dance.
Je me souviens bien d'avoir lu dans un entretien Jim Jarmusch déclarer qu'il avait "surtout rêvé" le rôle d'Adam "comme un croisement entre Syd Barrett et Hamlet" - génial !
Je me souviens aussi de cette jolie déclaration d'un Josef Van Wissem en révolte contre le monde moderne :

"The lute as an instrument is also anti-contemporary society, it’s totally anti-computer age; it denounces all that stuff you don’t need by being so pure. I want to bring the instrument to a wider audience. I want to take it out of the museum and put the sex back into the lute…"

Le nouveau récit d'Éric Laurrent ne se passe ni à Detroit, ni dans la magique Tanger, mais à Rabat, où plutôt entre la France et Rabat. L'auteur des Découvertes (un roman que je ne saurais trop vous recommander) est allé très régulièrement au Maroc avec sa compagne d'origine iranienne, et ce dans le but d'adopter un enfant abandonné par sa mère ; on découvrira ainsi par son écriture soignée, mais aussi son érudition (références multiples à la peinture, la musique - Mozart -, de nombreuses citations littéraires), un orphelinat, des enfants des rues, une capitale, Rabat, en suspension entre dure réalité et rêve éveillé, le récit oscillant entre espoir et désespoir, pour redevenir plus lumineux, principalement par cette multitude de paragraphes qui sont autant de vignettes, d'images, de détails de la vie à Rabat, de moments passés avec l'enfant, de souvenirs intensément présents qui forment au final un magnifique portrait de ce couple et de leur fils adoptif : Ziad. Je n'aurais jamais imaginé lire un jour un récit sur l'adoption, pourtant, et pourtant c'est bien là le pouvoir.de la littérature que de nous amener où nous ne désirions pas aller ! J'ai lu ce Berceau avec beaucoup de plaisir et un grand intérêt. C'est un magnifique (petit) livre, sensible et intelligent, à mille lieues des vulgaires témoignages, mais tout en finesse, presque hors du temps. Belle surprise, que je relirais sans doute très bientôt.


"Ce matin, Ziad a longuement observé une mouche sur la vitre. Loin d'empêcher son âme d'agir, puissance que prêtait Pascal à son espèce, celle-ci a concentré sinon toute sa pensée, du moins toute son attention, durant plusieurs minutes. L'entomologie rudimentaire à laquelle notre naturaliste en herbe se livrait n'était pas sans receler un caractère ludique, puisque, chaque fois qu'il tentait de s'en saisir, la mouche s'envolait, pour revenir aussitôt se poser à quelques centimètres de sa main. Elle fut la première à se lasser de ce petit jeu - il est vrai qu'elle y risquait la vie. Elle est cependant réapparue quelques instants plus tard, mais de l'autre côté de la fenêtre, cette fois. Le manège entre l'insecte et l'enfant a repris, mais, à présent, sans danger pour celui-là. Abusé par la transparence du verre, Ziad peinait à comprendre comment la mouche pouvait bien survivre à la pression de sa main. J'ai alors pensé à cette anecdote que rapporte Vasari dans ses Vies : un jour, par espièglerie, le jeune Giotto aurait ajouté une mouche sur le nez d'un personnage peint par son maître Cimabue, lequel, revenu à son tableau, aurait plusieurs fois tenté de la chasser de la main, mystifié par le réalisme de sa représentation. Ici, dans cette civilisation aniconique, pareil scène serait impensable. Toutes les mouches sont réelles."