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17/02/2016

La carte postale du jour...

"L'érotisme est dans l'approbation de la vie jusque dans la mort."

- Georges Bataille, La littérature et le mal

mercredi 17 février 2016.jpg

Je me souviens d'avoir souvent pensé qu'il n'y avait rien de mieux que le format 10pouces pour les vinyles.

Je me souviens bien d'avoir été enchanté par ce disque car il rempli parfaitement le cahier des charges, à savoir que le beau et sobre design de la pochette fut composé par Peter Saville (New Order, OMD, etc) et que la subtile production fut réalisée en studio par Martin Hannett (Joy Division, etc) - masterpiece.

Je me souviens aussi qu'outre de faire le lien, aussi improbable soit-il, entre le post-punk de l'année 1980 et Abba, ce disque de Pauline Murray propose, sur sa face B et en guise de cerise sur la galette, une version plus expérimentale, minimale et synthétique de Dream Sequences, version qu'il m'est possible d'écouter dix fois de suite sans m'en lasser une seconde, bien au contraire...

 

My mind is a turmoil of messy colour
I’m crossing the bridge of conscious and self control
Now I’m running through a maze, a maze of bushes
There’s a station full of people and passing strangers

You can ride away
You never know, you never go

Electrical rhythms are counting out sheep
Somebody wake me before I go to sleep

I try to cover
but they stare at my naked body
It’s still snowing
It’s a permanent scene in this dream

You can ride away
You never know , you never go

https://www.youtube.com/watch?v=uk9Cp2kToEQ

 

Longtemps, je me suis levé de bonne heure. Parfois, à peine ma la lampe allumée, mes yeux s'ouvraient et cherchaient le nouveau livre d'Eric Laurrent, si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je suis éveillé. »... Ce beau début emprunté à Proust n'est là que pour signaler que l'un des auteurs les plus sous-estimés de ces quinze dernières années - au moins - a sorti un nouveau roman. Eric Laurrent avait déjà atteint des sommets dans l'autofiction avec Les Découvertes ; il nous avait aussi donné à lire un magnifique récit sur l'adoption - Berceau - il y a à peine un an et demi, et fut aussi responsable d'un très beau livre sur le décès de sa grand-mère (À la fin), pour ne citer que quelques exemples ; le voici revenu à une forme de roman plus classique, avec son penchant pour la grande phrase littéraire, harmonieuse, riche, musicale, une langue soignée à l'excès pour le plus grand plaisir du lecteur, et toujours court-circuitée par ce talent pour l'observation minutieuse des mœurs contemporaines (l'histoire se situant entre la fin des années 60 et le tout début des années 80), ce qui donne une tournure cocasse à certains chapitres. C'est qu'Eric Laurrent prend la littérature de vitesse tout en restant d'une concision rare et ce, probablement, grâce à un imaginaire fécond. S'il fallait le comparer (même si comparaison n'est pas raison, je sais), je dirais qu'il est dans la lignée directe de Jean Rouaud, de Balzac (pour ce roman en tout cas) ou même de Marcel Proust. Mais ce qui distingue particulièrement Eric Laurrent, c'est peut-être sa façon de décrire l'enfance, mais aussi l'adolescence et la découverte du corps (des corps parfois) et de la sexualité, avec un penchant pour la mélancolie post-coïtale peut-être ? Une fois la lecture terminée, on remarque cette ellipse parfaite, on reprend le premier chapitre, et on se surprend à relire Un beau début, entièrement - miracle ! c'est de la littérature, et de la grande.

extrait de Un beau début, d'Éric Laurrent (qui sortira en mars aux éditions de Minuit) :

 

"Il est vrai que, comme le disait Luc en plaisantant, après qu'elle lui aurait fait part de ses nouvelles ambitions, la jeune fille ne manquait pas d'« arguments », n'eût-elle que quinze ans. Même si la matière ductile qui était encore sienne continuerait à travailler un peu, son corps était désormais celui d'une femme et non plus d'une enfant. Les formes nouvelles qu'il avait prises récemment, tout au long de la dernière année, en une soudaine accélération des mouvements orogéniques qui bouleversent l'anatomie féminine durant la puberté, paraissaient d'autant plus épanouies que sa silhouette s'était étirée et amincie dans le même temps, de sorte que leur rehaut n'en saillait que davantage. Elles offraient en sus un saisissant contraste avec son visage, lequel, quoique ses traits eussent à peu près atteint leurs contours définitifs, conservait encore, en ce lent fondu enchaîné en quoi consiste la solidification de la physionomie, les inflexions un peu molles de l'adolescence. Sans en avoir pleinement conscience, Luc avait perçu tout l'intérêt qu'il y avait à fixer sur pellicule ce phénomène passager, qui fait un temps coexister sur certaines jeunes filles deux états pourtant successifs : l'innocence angélique émanant de ce visage inconfortait en effet la concupiscence aiguë qu'éveillaient ses appas, a fortiori lorsque ceux-ci étaient dénudés, qu'elle contrariait moins, cela dit, qu'elle ne l'excitait en définitive, en l'enveloppant du suave et capiteux parfum de l'interdit - et davantage encore : en faisant remonter du tréfonds de l'âme cet obscur désir de souillure, d'avilissement, de profanation, qui est chez l'homme consubstantiel à la possession physique.

 Aussi, dès la première prise de vues, et cela d'autant plus instamment que, à l'imitation de ses nouvelles héroïnes, la jeune fille inclinait spontanément à faire étalage de lubricité, Luc l'engagea-t-il à proscrire toute expression un tant soit peu aguichante, toute mine un tant soit peu salace, toute œillade un tant soit peu polissonne, et, plus encore, toute mimique par trop voluptueuse, tout geste par trop lascif ou toute posture par trop obscène, pour afficher au contraire la plus parfaite ingénuité, la candeur la plus puérile, comme si elle se fût dévêtue par pur agrément, pour se sentir à l'aise, et eût été surprise dans son intimité."

 

06/09/2015

La carte postale du jour...

"Le mauvais goût, c'est de confondre la mode, qui ne vit que de changements, avec le beau durable."

- Stendhal, De l'Amour (1822)

 

dimanche 6 septembre 2015.jpg

 

Je me souviens du premier concert d'Aeroflot il y a deux ans, en plein été, dans la grotte du Cabinet farcie pour l'occasion d'oreillers où nous nous étions affalé pour un set plutôt ambiant et improvisé qui m'avait semblé un peu long d'ailleurs, alors qu'hier soir, dans la magnifique salle communale de Plainpalais, dans le cadre du festival de la Bâtie, le concert m'a paru trop court parce que magique peut-être (même s'il manquait les oreillers...).

Je me souviens bien que lorsque qu'Arnaud - la moitié d'Aeroflot si l'on peut dire - m'a offert en fin d'année passée le disque Jetlag Ghost je l'ai trouvé - dans son format - très petit petit petit, et que je préfèrerais une version vinyle cela va sans dire.

Je me souviens aussi d'avoir trouvé que la musique d'Aeroflot était vraiment la bonne jonction des projets de ses deux protagonistes, le musicien électro POL et le multi-instrumentiste Goodbye Ivan, que les influences étaient mesurées, équilibrées, et que, tout au long du disque, même si celui-ci rappelait parfois Massive Attack ou Kid A de Radiohead ainsi que les projets solos de Thom Yorke, que tout au long du disque disais-je, on pouvait ressentir cette mélancolie qui nous habite lorsqu'on doit prendre l'avion, cette sensation d'attente, de solitude parfois, de perdition (l'humanité toute particulière des aéroports), de doute, tout cela mêlé à ce plaisir de pouvoir prendre son envol aussi, peut-être - il faudra y penser tiens, plutôt deux fois qu'une...

Analyze what is inside of you,
Don't analyze what is outside of you,
You better think about it twice,
Better think about it twice,
Start to break the ice,...
Open up your eyes,
Don't let him tho,
Don't hurt him tho.

https://www.youtube.com/watch?v=TPC4c0Efmfo&feature=y...

 

On appréciera, ou pas, le regard que porte Nicolas Fargues sur la société en général, et dans ce nouveau livre, Au pays du p'tit, sur la France en particulier. Un regard critique, parfois juste, souvent drôle. Car Nicolas Fargue est un observateur attentif des mœurs contemporaines. Il s'attache au banal pour en faire de la fiction et comme les livres de Houellebecq, Giulio Minghini ou encore Éric Laurrent, lorsqu'on le (re)lira plus tard - et c'est bien là tout le mal que je lui souhaite -, on aura un aperçu de notre époque, fonction qu'ont eue (et qu'ils ont encore, bien sûr) des ouvrages comme L'assommoir de Zola ou Du côté de chez Swann de Proust, bien que cela paraisse discutable pour les écrivains d'aujourd'hui tant le recul nous manque, sans parler du peu de tolérance et de compréhension envers les œuvres littéraires contemporaines qui semble être de mise aujourd'hui.

Depuis quelques romans pourtant (je conseille de lire Tu verras, qui traite du décès d'un adolescent, des différences de générations, de l'éducation et aussi de Facebook ; ainsi que le plus léger, mais ô combien amusant La ligne de courtoisie, où il est question de fuite en avant), le (presque) jeune auteur a affiné sa plume ainsi que sa réflexion. Ainsi, dans ce nouveau roman, Fargues nous donne à suivre les péripéties d'un homme limite misogyne, trop sûr de lui, peu agréable au demeurant mais malgré tout empreint d'une certaine mélancolie, qui, avec un premier livre à plus de quarante ans, se retrouve invité à des colloques en Russie, aux Etats-Unis, dans des émissions radiophoniques, pour en parler, et même assigné en justice par les avocats genevois d'Alain Delon, envers qui le protagoniste auteur de l'essai est très critique (un des passages du livre des plus amusants d'ailleurs). C'est aussi un homme qui vieillit mal, le supporte en le cachant du mieux qu'il peut, et qui va payer - mais pas trop cher - ses égarements de literie.

Nicolas Fargues renoue avec ses thématiques favorites que sont Facebook, les rapports entre générations, la fuite en avant, l'observation des mœurs et leur critique. Un bon roman où beaucoup d'hommes se reconnaîtront un tant soit peu, et que beaucoup de femmes détesteront tant le protagoniste principal est en définitive un pauvre type, où, comme le dit sa jeune maîtresse (inspirée de la joueuse de Tennis slovaque Kristína Kučová!?) : un "french asshole".

 

Extrait de Au pays du p'tit, de Nicolas Fargues, publié chez P.O.L.  :

"Il était encore tôt mais la nuit était déjà bien installée dehors. Je m'affalai dans mon canapé, ouvris mon ordinateur et me rendis directement sur Facebook. Janka Kučová avait accepté la proposition d'amitié que je lui avais faite sous pseudonyme. Sur sa page, elle avait laissé accessibles une série d'albums photos classés par noms de villes et par dates : Birmingham (novembre 2011), Seattle (avril 2012), Hambourg (décembre 2012), Prague et Bratislava (février 2013) etc. Je cliquai sur Moscou (octobre 2013), le plus récent, qui comprenait deux cent treize photos. Au pub, au restaurant, à la gare, dans sa chambre universitaire, au musée, sur un pont ou sur la Place Rouge, de jour comme de nuit, Janka Kučová apparaissait invariablement entourée d'autres étudiants. Une vie ordinaire de jeunes, avec des pintes de bières accumulées sur les tables, des anniversaires à fêter et des poses joyeuses et sagement anticonformistes à prendre dans les parcs ou devant les monuments célèbres de la ville. L'existence perçue comme une production des studios Walt Disney, mais où l'alcool serait  autorisé. Moi qui dans ma jeunesse n'avait jamais été un type à potes, je ne savais trop si j'enviais cette vie en groupe ou si elle m'effrayait. La plupart d'entre eux semblaient, comme elle, originaires d'Europe centrale ou orientale, cela se reconnaissait à leur blondeur, à leurs yeux clairs fixant l'objectif avec franchise ainsi qu'à quelque chose d'indéfinissablement différent des jeunesses blanches de l'ouest dans leur façon de s'habiller. On retrouvait pourtant des T-shirts, des polos, des jeans et des baskets similaires. Cela tenait peut-être à leur sens plus brut de la fantaisie, à leur choix de couleurs plus tranchées, à une autre façon de combiner entre eux les éléments et les accessoires, à ce goût ingénu pour les logos et les marques visibles que l'on pouvait également retrouver dans les banlieues françaises, je ne sais pas trop."

 

 

03/04/2015

La carte postale du jour...

"Je pense que le terme de loisir en est venu à désigner trois cas de figure complètement différents : avoir le droit de faire quelque chose, avoir le droit de faire tout ce que l'on veut, ou encore (et c'est probablement ce qu'il y a de plus rare et de plus précieux) avoir le droit de ne rien faire. Il ne fait aucun doute que le premier s'est développé de façon importante dans notre vie sociale récente, ce qui est probablement des plus bénéfiques."
- G. K. Chesterton, Essais choisis

vendredi 3 avril 2015.jpg

Je me souviens que Sexy Sushi ont fait leur entrée fracassante dans ma discothèque en 2010, avec le disque Tu l'as bien mérité, principalement à cause du titre L'idole des connes, et que chaque écoute me fait penser qu'ils sont un peu les Métal Urbain / Bérurier Noir du vingt et unième siècle.

Je me souviens bien que Sexy Sushi sont passés au festival Electron en 2014 (un festival que le monde entier nous envie - fierté des genevois de mauvaise famille) et que, comme d'habitude, tel un flan, je suis resté dans mon canapé ; si je n'étais pas aussi fainéant, je crois bien que je pourrais m'en vouloir.

Je me souviens aussi que, lorsque le disque Vous en reprendrez bien une part est sorti, j'ai très vite choisi le titre J'aime mon pays pour le passer dans mes soirées Disorder!, mais qu'avec le recul j'aime aussi beaucoup le cyclique et obstiné Calvaire, et aussi le cri de rage de Je refuse de travailler :

 

 Je refuse de travailler,
 ça m'empêche de bouquiner,
 ça m'empêche de me promener et de planer
 en espérant que les abrutis vont crever
 en calculant leurs abattements.

 Je refuse de travailler !
 Oui je refuse de travailler !

 Je refuse de travailler,
 j'ai de la haine pour ma banquière,
 je voudrais qu'elle se coince elle-même
 la tête dans la portière.
 Je voudrais que sa belle voiture
 se foute dans un poteau
 mais qu'avant elle me procure
 pour que j'accède au magot.

 Je refuse de travailler,
 je préfère l'amour en mer.
 C'est une question de tempo,
 Marie-Galante, Acapulco.
 En tous les cas je ne veux rien faire.

https://www.youtube.com/watch?v=aD4thXRn80M

 

Quand j'ai vu que François Bégaudeau partageait un entretien avec Iegor Gran dans l'Obs' - parce que leurs livres ont en commun la critique du milieu littéraire (ce qui n'est pas tout à fait le cas de La revanche de Kevin de Iegor Gran à vrai dire, c'est plus fin que ça) -, je me suis précipité sur La Promesse. Au fil des presque 300 pages, l'auteur fait la chronique du milieu du livre auquel il prend part, ou essaie de prendre part, s'y perd ou s'en détache tout en y participant pleinement (c'est parfois difficile à savoir ou à comprendre). Il y a des pages radicales, parfois drôles, de beaux passages aussi (notamment sa rencontre avec Edouard Levé), quelques erreurs (il dit écouter Benjamin Biolay mais retranscrit les paroles de La Forêt de Lescop?!?) ; sa prise avec le réel, l'absence de fiction (pour les deux premiers tiers du roman), son cynisme exacerbé laissent peu de place à l'empathie, et parfois conduisent jusqu'au malaise... Au même titre que Despentes et Houellebecq, auquels je préférerais quand même Eric Laurrent (Les découvertes) ou Nicolas Fargues (La ligne de courtoisie), François Bégaudeau est un observateur de son époque (la nôtre), et en cela : vaut la peine d'être lu, même si - bémol -, le livre est pesant sur la longueur. Pourtant, ce livre n'est pas uniquement centré sur le monde du livre (plus que sur le monde littéraire d'ailleurs), il est aussi une bonne réflexion sur le "travail", ses valeurs actuelles. Et puis reste des pages où l'encre est remplacée par de l'acide, ou bien ces quelques passages qui font allusions au revenu de base, qui permettrait à ceux n'ayant pas envie de travailler de ne rien faire, ou faire ce qu'ils veulent (!), discussion autour de ce thème qui battait son plein à la même période, en Suisse ; et j'acquiesce totalement quand Bégaudeau, lucide, déclare (dans l'entretien), au sujet des salons et foires et autres fêtes du sl... livres, pardon : "Dans un autre livre, j’ai appelé ça TSL: tout sauf les livres. On est dans l’apologie du livre comme point de résistance face à la barbarie. Mais le contenu, c’est le grand absent."

extrait du La promesse, de François Bégaudeau :

 

"Dimanche prochain la Suisse organise une votation sur le revenu inconditionnel à vie, autrement appelé
 - Long sucré ça va ?
 - Oui.
 Elle s'assoit à côté pour tromper son ennui. À part cafetière elle ne voit pas à quoi elle sert. C'est fréquent d'être payé à rien branler ou c'est juste elle ?
 - C'est fréquent.
 Son contrat prévoit trente heures hebdo mais franchement pour ce qu'on lui demande dix suffiraient. Elle aimerait faire de l'antenne, on ne lui proposera rien. Déjà qu'ils virent les anciens, on les voit mal créer des postes pour les bleus. Elle raccompagne à l'ascenceur un quatuor d'éditorialistes surgis du studio roi de France Inter. Pendant une heure ils ont passé en revue l'actualité. Ce sont des observateurs du pouvoir. Ils ne le lâchent jamais des yeux. Quatre d'entre eux publient aussi des romans. S'ils étaient fonctionnaires ils seraient à la retraite. Dimanche prochain la Suisse organise une votation sur le revenu inconditionnel à vie, autrement appelé revenu de base inconditionnel. Ses initiateurs en escomptent qu'il
 - Vous lisez le Monde ? Vous avez moins de soixante ans pourtant.
C'est l'animateur. Son ton est assuré, son nom sans particule. Il a lu le même article qu'il trouve abscons.
- Je vous introduis ?
 Pourquoi pas. Dans le studio, une CDI à tee-shirt cheap rehaussé par son extraction conclut le flash par l'événement culturel de la semaine, la diffusion sur M6 de la saison 5 de Mad Men. On y sera sans faute, ponctue l'animateur. En off il la félicite pour son bronzage de ski pascal.
- T'étais où ?
- Courche.
- Y avait de l'ambiance aux Caves ?
- Moyen.
 Pull moulant boutonné à l'épaule, il habite le neuvième arrondissement. Il ne va pas tarder à prendre la décision personnelle de se laisser pousser la barbe. Il me trasmet une demande de test micro.
- Dimanche prochain la Suisse organise une votation sur le revenu inconditionnel à vie, autrement appelé revenu de base inconditionnel. Ses initiateurs en escomptent qu'il révoque les contrôles avilissants auxquels sont soumis les bénéficiaires d'allocations sociales, et que chacun soit libre de jouir de la brève finitude qui lui est échue. ça ira ?
 Derrière la vitre le réalisateur hoche une tête sympa service public. Tiens tant qu'il y pense l'animateur voudrait une adresse pour m'envoyer son premier roman publié en mai.
- Pour une fois je ne fais pas parler les autres mais moi.
 En s'allumant l'ampoule rouge lui donne une voix profonde. Il annonce d'emblée une petite surprise pour l'invité du jour. D'un bras il lance un morceau de Green Day, sourire farceur comme s'il exhumait une vidéo caméscope où j'ai pissé au lit. Everybody loves a joke. Il écourte pour ne pas casser les oreilles auditrices habituées aux chansons électrifiées a minima. Lumière rouge.
 - C'était une petite madeleine de votre folle jeunesse punk.
- Bien le prendre est poli et lâche. Mal le prendre est impoli et brave.
- Vous avez honte de ces années ?
- J'ai honte pour vous."

09/11/2014

La carte postale du jour...

 

"Le poids du monde, c'est l'amour. Sous le fardeau de solitude, sous le fardeau de l'insatisfaction, le poids que nous portons est l'amour." - Allen Ginsberg, Howl (1956)

dimanche 9 novembre.jpg

Je me souviens d'avoir été particulièrement touché par le film de Jim Jarmush, Only lovers left alive, son ambiance, son romantisme, son goût de la ruine, ses références littéraires, ses acteurs, brillants, la musique de Josef Van Wissem, longues plages hypnotiques où viennent se briser les vagues de larsen sorties des guitares de SQÜRL ; tout est parfait sans l'être vraiment, je peux le voir et le revoir sans fin, tout comme je peux écouter encore et encore le très orientalisant Taste of blood qui en est tiré et qui me rappelle à la fois Venus in furs du Velvet Underground et Chant of the Paladin de Dead Can Dance.
Je me souviens bien d'avoir lu dans un entretien Jim Jarmusch déclarer qu'il avait "surtout rêvé" le rôle d'Adam "comme un croisement entre Syd Barrett et Hamlet" - génial !
Je me souviens aussi de cette jolie déclaration d'un Josef Van Wissem en révolte contre le monde moderne :

"The lute as an instrument is also anti-contemporary society, it’s totally anti-computer age; it denounces all that stuff you don’t need by being so pure. I want to bring the instrument to a wider audience. I want to take it out of the museum and put the sex back into the lute…"

Le nouveau récit d'Éric Laurrent ne se passe ni à Detroit, ni dans la magique Tanger, mais à Rabat, où plutôt entre la France et Rabat. L'auteur des Découvertes (un roman que je ne saurais trop vous recommander) est allé très régulièrement au Maroc avec sa compagne d'origine iranienne, et ce dans le but d'adopter un enfant abandonné par sa mère ; on découvrira ainsi par son écriture soignée, mais aussi son érudition (références multiples à la peinture, la musique - Mozart -, de nombreuses citations littéraires), un orphelinat, des enfants des rues, une capitale, Rabat, en suspension entre dure réalité et rêve éveillé, le récit oscillant entre espoir et désespoir, pour redevenir plus lumineux, principalement par cette multitude de paragraphes qui sont autant de vignettes, d'images, de détails de la vie à Rabat, de moments passés avec l'enfant, de souvenirs intensément présents qui forment au final un magnifique portrait de ce couple et de leur fils adoptif : Ziad. Je n'aurais jamais imaginé lire un jour un récit sur l'adoption, pourtant, et pourtant c'est bien là le pouvoir.de la littérature que de nous amener où nous ne désirions pas aller ! J'ai lu ce Berceau avec beaucoup de plaisir et un grand intérêt. C'est un magnifique (petit) livre, sensible et intelligent, à mille lieues des vulgaires témoignages, mais tout en finesse, presque hors du temps. Belle surprise, que je relirais sans doute très bientôt.


"Ce matin, Ziad a longuement observé une mouche sur la vitre. Loin d'empêcher son âme d'agir, puissance que prêtait Pascal à son espèce, celle-ci a concentré sinon toute sa pensée, du moins toute son attention, durant plusieurs minutes. L'entomologie rudimentaire à laquelle notre naturaliste en herbe se livrait n'était pas sans receler un caractère ludique, puisque, chaque fois qu'il tentait de s'en saisir, la mouche s'envolait, pour revenir aussitôt se poser à quelques centimètres de sa main. Elle fut la première à se lasser de ce petit jeu - il est vrai qu'elle y risquait la vie. Elle est cependant réapparue quelques instants plus tard, mais de l'autre côté de la fenêtre, cette fois. Le manège entre l'insecte et l'enfant a repris, mais, à présent, sans danger pour celui-là. Abusé par la transparence du verre, Ziad peinait à comprendre comment la mouche pouvait bien survivre à la pression de sa main. J'ai alors pensé à cette anecdote que rapporte Vasari dans ses Vies : un jour, par espièglerie, le jeune Giotto aurait ajouté une mouche sur le nez d'un personnage peint par son maître Cimabue, lequel, revenu à son tableau, aurait plusieurs fois tenté de la chasser de la main, mystifié par le réalisme de sa représentation. Ici, dans cette civilisation aniconique, pareil scène serait impensable. Toutes les mouches sont réelles."

18/04/2014

La carte postale du jour ...

"J'aimerais donc parler non pas exactement de notre relation aux œuvres d'art mais plutôt des traces de ces œuvres qui habitent notre vie mentale et qui affectent notre vision, notre perception et notre intelligibilité du monde. Je disais qu'il est de la nature des expériences esthétiques de transcender les objets qui en sont les déclencheurs. De fait, l'art perdrait une grande partie de son intérêt si l'activité qu'il suscite demeurait sans aucune applicabilité à la vie." - Laurent Jenny, La vie esthétique (2013)

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Je me souviens de l'entrée du magasin de vêtements Anaconda, à Lausanne, qui utilisait une photo des filles de Strawberry Switchblade comme logo et qui fut autant une énigme qu'une révélation pour moi, post-adolescent alors à peine âgé de dix-huit ou dix-neuf ans. Je me souviens d'avoir découvert Since Yesterday par la belle reprise qu'en avait fait Current 93 en 1988 sur l'album Swastikas for Noddy que j'ai du acheter au début des années 90, pour ensuite tomber dans une échoppe de vinyles de seconde main sur le 45tours original des deux écossaises Jill Bryson et Rose McDowall, pratiquant cette sympathique bubblegum-pop aux accents new-wave sous le nom mutin des Strawberry Switchblade. Je me souviens aussi de ce joli portrait photo' que j'ai réalisé de Rose McDowall et son mari d'alors, Robert Lee, après leur concert au Château de Grandson en 1999 (utilisée plus tard dans le livre sur la musique Néofolk : Looking for Europe) et d'avoir oublié de me faire dédicacer le disque par la chanteuse ce jour là, ce qui me rend toujours nostalgique lorsque je l'entends chanter : "And as we sit here alone / Looking for a reason to go on / It's so clear that all we have now / Are our thoughts of yesterday".

Les pensées d'hier je les retrouve à chaque relecture de ces Découvertes (trois fois à ce jour) d'Éric Laurrent. Riche de références (peinture, cinéma, musique, littérature), c'est presque un roman de formation, celle d'un enfant, puis d'un adolescent et d'un pré-adulte, au désir, mais aussi à la vie esthétique, aux expériences de l'art et des épiphanies qui en résultent, à la découverte du sexe aussi. J'aime son travail sur la phrase longue, alambiquée, l'emploi de temps rares, parfois, et de traiter de sujets qui sembleraient communs avec une intelligence remarquable, une tendresse précieuse, complexifiant le récit tout en gardant une belle fluidité. Et j'aime Les Découvertes probablement par que je m'y retrouve occasionnelement, comme dans cet extrait :

"Nous étions devenus très vite assez proches, jusqu'à nous entraider lors des devoirs sut table. Nous déjeunions parfois d'une salade, d'un croque-monsieur ou d'un sandwich jambon-beurre dans l'un des cafés voisins du lycée, où cette insatiable lectrice m'entretenait intarissablement de romans dont, pour la plupart, j'entendais parler pour la première fois, mais que son enthousiasme contribuait, semaine après semaine, à me faire découvrir, tels Le Grand Meaulnes d'Alain-Fournier, Amok de Stefan Zweig, L'Écume des jours de Boris Vian, La nuit des temps de René Barjavel, L'Attrape-coeur de Jerome David Salinger ou bien encore le Ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras, pour ne citer ici que ses livres de chevet, terme que je n'entendais jamais dans sa bouche sans un certain trouble, car s'y attachaient naturellement l'image de son lit et, par association, celle de son occupante, que je ne pouvais alors m'empêcher d'imaginer étendue sur le ventre, le menton dans le creux des mains, un roman ouvert devant elle, sa chemise de nuit retroussée sur ses jambes nues, si bien que ces ouvrages me semblaient, lorsqu'elle me les tendait au dessus de la table du café ou que je les lisais quand elle me les prêtait, plus que de simples volumes de papier imprimé refermant des histoires et des personnages, mais des fragments de son intimité, détachés du monde mystérieux de sa chambre, porteurs de tout l'inconnu inaccessible de sa vie la plus secrète, de son sommeil, de ses rêves, de ses plaisirs qui sait, voire de sa nudité, dont ils étaient les témoins quotidiens et muets et ne laissaient passer jusqu'à moi, dans un subtil bouquets d'odeurs de colle, de papier, d'encre et de parfum pour jeune fille, que la délicieuse mais douloureuse émanation.
Quand le temps le permettait, nous allions ensuite nous allonger sur une pelouse du jardin Lecoq, où, les yeux fermés, coiffé chacun d'un casque relié au même baladeur, nous écoutions de la musique, généralement celle, dite planante, des groupes Pink Floyd, Genesis, Yes, King Crimson ou Tangerine Dream, ou celle, plus froide et plus lugubre, des Cure, des Cocteau Twins, de Siouxsie & The Banshees ou de Joy Division."