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28/09/2014

La carte postale du jour...

"L'amour et l'océan nourrissent toutes sortes de poissons."

- Paul-Jean Toulet, Monsieur Paur, homme public (1898)

xmal deutschland, viva, anja huwe, cocteau, chants de maldoror, isidore ducasse, comte de lautréamont, cioran, cendrars,

 

Je me souviens que c'est Jeff - un ami skinhead branché musique (après un bref passage à la légion étrangère son orientation musicale passera de la Oï au Reggae) - qui me fit découvrir le groupe Xmal Deutschland vers 1989, me les décrivant comme les Siouxsie & The Banshees allemand, éveillant ainsi ma curiosité, et qu'il en soit remercié puisque ce groupe m'a longtemps fasciné, surtout sa chanteuse, Anja Huwe, qui, après quatre albums, pratique depuis les années 90 une peinture aussi musicale que colorée et très intéressante, exposant des deux côtés de l'océan, New-York et Hambourg principalement.
Je me souviens bien d'avoir prêté à ma petite amie de l'époque le premier album d'Xmal Deutschland - Qual -, ainsi qu'Halber Mensch des Einstürzende Neubauten, parce que sa prof' d'allemand voulait faire découvrir des groupes germaniques à sa classe, et que ces disques ne furent pas utilisés parce que trop "spéciaux", ce qui a provoqué ma frustration et mon incompréhension autrefois, situation qui me fait sourire aujourd'hui où je comprends bien mieux l'attitude de l'enseignante en question.
Je me souviens aussi que c'est par cet album, Viva (dont la production est sévèrement gâtée par un excès de synthés 80s), que j'ai découvert Emily Dickinson dont le superbe poème Will there really be a morning est ici mis en musique, un de mes titres préférés de l'album avec Feuerwek (31. dez) et le magnifique et langoureux Ozean, que j'ai toujours mis en relation avec une forme de romantisme, l'image de l'océan étant l'emblème du sublime représentant un nouveau paradigme esthétique de la sensibilité, l'océan comme infini, comme idée de modernité, s'opposant ainsi à la finitude de la beauté classique. 

Schau' dich um
Und sinke mit mir
Durch das grün
Durch das blau

So weit - so tief!
So weit - so tief!

Ozean
Dunkel und warm
Ist dein Bauch
Stetig und stark - stetig und stark
Bestandig und stolz - ewig un wild
Bist du

À la même période où je me découvrais une passion pour l'allemand (l'ayant pourtant détesté à l'école) par la musique, je découvrais aussi, coup sur coup, trois livres que je relis régulièrement, à savoir Moravagine de Blaise Cendrars, Sur les cimes du désespoir de Cioran et Les Chants de Maldoror du Comte de Lautréamont, ce dernier acheté aux puces dans une sobre et vieille édition (perdue depuis, tristesse) préfacée par Jean Cocteau dont je retiens encore ces mots qui eurent vraisemblablement une grande influence sur moi : "“Il importe que certaines œuvres vous hantent, bousculent votre confort moral et vous enseignent que la meilleure école est celle des hommes qui règnent en marge des règles apprises." Superbe. Et que dire de ces Chants, source infinie de plaisirs inconnus à laquelle je m'abreuve régulièrement, et dont j'adore ce passage sur l'océan :

 Vieil océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à ces marques azurées que l'on voit sur le dos meurtri des mousses ; tu es un immense bleu, appliqué sur le corps de la terre ; j'aime cette comparaison. Ainsi, à ton premier aspect, un souffle prolongé de tristesse, qu'on croirait être le murmure de ta brise suave, passe, en laissant des ineffaçables traces sur l'âme profondément ébranlée, et tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu'on s'en rende toujours compte, les rudes commencements de l'homme, où il fait connaissance avec la douleur, qui ne le quitte plus. Je te salue, vieil océan !
 Vieil océan, ta forme harmonieusement sphérique, qui réjouit la face grave de la géométrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de l'homme, pareils à ceux du sanglier pour la petitesse, et à ceux des oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant, l'homme s'est cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose que l'homme ne croit à sa beauté que par amour-propre ; mais, qu'il n'est pas beau réellement et qu'il s'en doute ; car, pourquoi regarde-t-il la figure de son semblable avec tant de mépris ? Je te salue, vieil océan !
 Vieil océan, tu es le symbole de l'identité : toujours égal à toi-même. Tu ne varies pas d'une manière essentielle, et, si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet. Tu n'est pas comme l'homme, qui s'arrête dans la rue, pour voir deux bouledogues s'empoigner au cou, mais, qui ne s'arrête pas, quand un enterrement passe ; qui est ce matin accessible et ce soir de mauvaise humeur ; qui rit aujourd'hui et pleure demain. Je te salue, vieil océan !
 Vieil océan, il n'y aurait rien d'impossible à ce que tu caches dans ton sein de futures utilités pour l'homme. Tu lui as déjà donné la baleine. Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences naturelles les mille secrets de ton intime organisation : tu es modeste. L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil océan !

 

21/09/2014

La carte postale du jour...

"La musique, la vraie musique, ne peut jamais être l'arrière-fond de quelque chose d'autre. Elle doit nous remplir — nous vider — de tout."
- Marguerite Duras, La Passion suspendue (Entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre)

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Je me souviens d'avoir arpenté les rues de Genève avec un pulls gris-noir où j'avais tagué dessus le nom du groupe de Gavin Friday : Virgin Prunes, de manière très artisanale (un peu de travers donc), et ce souvenir d'un moi se promenant avec l'inscription Prunes Vierges sur la poitrine me fait sourire maintenant, mais je regrette juste de ne pas me rappeler des réactions des passants, dommage.
Je me souviens bien d'avoir retrouvé ce burlesque, cet attrait pour le cabaret, le théâtre de la cruauté, l'influence d'Oscar Wilde et de Brel, que Gavin Friday aime tant, dans la musique d'Antony & The Johnsons, jusqu'à me demander s'il n'y avait pas plagiat parfois, quand Antony arborait, comme Gavin Friday, son boa sur scène, à ses débuts, et surtout à cause d'une chanson au titre énigmatique - Hitler in my heart - qui figure sur le premier album éponyme d'Antony - et qui me rappelle très clairement l'inscription The "Love Hitler" Cometh..., tout aussi énigmatique, figurant au centre du second album vinyle des Virgin Prunes et qui était aussi un titre inédit joué en concert avant leur séparation, faisant référence non pas à un amour éperdu pour le petit moustachu fan de Wagner mais plutôt au Night of the Hunter (La Nuit du Chasseur), le film de 1955 (dont Gavin est un fan).
Je me souviens aussi qu'avec Marc Almond de Soft Cell, Morrissey des Smiths, Kristin Hersh des Throwing Muses ou encore Neil Halstead de Slowdive, Gavin Friday fait partie des ces artistes dont j'ai suivi la carrière solo quelques années, pour le perdre de vue, puis le retrouver avec un plaisir décuplé, surtout sur ce magnifique You take away the sun qui évoque un amour perdu :

You take away the sun for me
Every time you walk away from me.
You take away ... I'm alone ... Come Home ...
You've taken everything from me
There's nothing left, can't you see
I'm alone ...
There was a time when life, it was a bed of roses
And now time ... Time has taken ...
You walk into the fire, that keeps burning ... The fire ...
Oh! my yearning,

to be holding hands with the one I love

as the sky turns black there is no above.
You take away the sun for me.
Every time you walk away from me.

 

Eclipse totale également avec ce nouveau roman de Cécile Wajsbrot, composé de quinze chapitres en forme de bande sonore pour évoquer un amour perdu et un amour à venir. Un roman musical certes, mais aussi photographique : description d'un lieu parisien mais aussi d'un personnage désiré qui est à la fois le souvenir et le futur amant. Cécile Wajsbrot réussit un roman dont l'histoire progresse avec douceur, comme cet escalier sur la couverture, qui mène vers l'ailleurs, l'inconnu, ce qui ne se distingue pas encore, mais qui s'imagine. Pour illustrer son histoire, l'auteur convoque et décrit avec beaucoup de passion, de talent, de dextérité, la musique, ou plutôt des chansons, des albums, bien précis, celles et ceux de Leonard Cohen (Famous blue raincoat), This Mortal Coil (Song to the siren), Radiohead (Kid A), Amy Winehouse (Rehab) ou encore Patti Smith (Because the night), pour ne citer qu'eux. Totale Éclipse est une belle réalisation, très originale, presque indispensable pour se dégager du bruit de la rentrée littéraire, en musique, évidemment...

"À quoi sert une chanson si on ne peut l'écouter dix, quinze fois de suite, si elle n'exprime pas ce qu'on ressent au moment où on l'entend, si elle n'exprime pas mieux qu'on ne le pourrait des choses enfouies ou à fleur de peau, une partie de notre vie ? De retour chez moi j'avais mis un refrain qui me taraudait, une sorte de confidence presque murmurée, once upon a time I was falling in love, now I am just falling apart - autrefois je tombais amoureuse, maintenant je tombe en morceaux. Je n'y peux rien. Totale éclipse du cœur. Rien faire d'autre qu'entendre cette chanson pour la centième fois, trop fort, me laisser submerger par l'orchestration, la voix rauque, et attendre. Attendre qu'il revienne, espérer. Ai-je jamais attendu ainsi ? Quelqu'un que je ne connais pas ? Je croyais avoir renoncé, m'être consacrée à l'art, faire de mon mieux, rendre mon travail unique, en tout cas repérable, voir des expositions, être en contact avec d'autres photographes en pensant toujours à l'art, au métier, atteindre un jour, peut-être, la célébrité, au moins une renommée. Je croyais avoir décidé de donner la priorité aux images et non à ma vie, je faisait des conférences sur l'histoire de la photo, je montrais les premiers reportages, le témoignage lointain de la guerre de Crimée, 1855, la tour de Malakoff prise par Langlois, un fort en ruine et une petite maison de bois qui semble dominer un paysage désertique, une plaine dévastée. Un télégraphe rudimentaire et des ciels retouchés, un ensemble présenté dans un panorama sur les Champs-Élysées - un panorama ? C'est une rotonde où sont exposées des photographies ou des dessins qui permettent de voir un paysage sur 360 degrés. Ou bien Roger Fenton, le photographe anglais apportant son lourd matériel en Crimée, toujours, et cette prise de vues intitulée Valley of the Shadow of Death, vallée de l'ombre de la mort, dont il existe deux versions, l'une où la route est encombrée de boulets de canon, l'autre où la route est vide et les boulets sur le bas-côté. Ont-ils été placés sur la route dans un deuxième temps, pour figurer la présence de la guerre - ainsi que le suggère Susan Sonntag dans une célèbre analyse - ou la photographie vide a-t-elle été prise avant l'autre, les boulets n'étant pas encore tombés ? L'ordre des photos , outre son importance historique, aiderait à déterminer si la photographie des boulets sur la route est une mise en scène - et du point de vue contemporain, une falsification - ou si le reportage montre une réalité. Il m'arrivait de poser ces questions devant un auditoire, et quand je les posais, de m'y intéresser, il m'arrivait de décrypter la fameuse photographie de la prise du Reichstag et du drapeau soviétique flottant sur Berlin, d'Evgueni Khadei, dont on sait aujourd'hui qu'elle ne fut pas spontanée, que le soldat s'y reprit à plusieurs fois pour monter et brandir le drapeau symbole de victoire. Je parlais de guerres que je n'avais pas connues, d'un matériel que je n'utilisais pas, au nom de l'Histoire et de la nécessaire connaissance du passé, mais devant cette ombre d'homme, rien ne tenait plus. Total Eclipse of the Heart, au milieu du refrain - Once upon a time I was falling in love - la pluie avait cessé. And now I am falling apart. Je retourne au café chaque matin en espérant qu'il reviendra. J'y suis à l'ouverture et je n'ose pas partir."

 

14/09/2014

La carte postale du jour...

"Je ne suis pas un être de joie, je ne suis pas un passager. J’avoue que je serai content quand je mourrai, voilà la vérité. C’est que je désire mourir de la façon la moins douloureuse possible, surtout que je n’ai pas besoin, je ne suis pas assoiffé de douleur."
- Louis-Ferdinand Céline, interview avec Louis Pauwels et André Brissaud (Radio-Télévision française, Printemps 1959)

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Je me souviens d'avoir été un peu déçu par ce disque à sa sortie, par sa production trop compressée, un son globalement plus faible que pour un disque normal, ce qui vous oblige à augmenter le son sur la stéréo, puis, petit à petit, de l'avoir bien aimé puis adoré jusqu'à l'écouter parfois tous les jours de toutes les semaines de tous les mois, ce qui m'arrive encore parfois ces derniers temps.
Je me souviens bien d'être allé à Lausanne cet été 1989 voir le groupe "tourner" (comme on dit) cet album, du public, nombreux, qui n'en avait cure (facile), de la première partie - Shelleyan Orphan (avec la charismatique Caroline Crawley que je découvrirais peu après sur la magnifique reprise de Late night de Syd Barrett figurant sur le dernier album du (faux) collectif This Mortal Coil!) -, d'avoir boudé dans mon coin quand The Cure ont joué l'affreux Why can't I be you (quelle chochotte je fais parfois) puis d'avoir été terriblement ému quand ils ont joué Faith.
Je me souviens aussi qu'avec Viva d'X-mal Deutschland, Tinderbox de Siouxsie et The Stars we are de Marc Almond, Disintegration de The Cure est, pour moi, l'un de ces albums les plus chargés de souvenirs et que son écoute me met toujours dans un état étrange, comme un flottement agréable, si ce n'est ce morceau de plomb dans ma poche qui me ramène à la réalité, les paroles de Robert Smith sur Plainsong peut-être :

Sometimes you make me feel
Like I'm living at the edge of the world
Like I'm living at the edge of the world
"It's just the way I smile" you said

Avant de me faire une overdose de rentrée littéraire, il est bon de revenir à ces petits livres que j'adore relire de temps à autre : Manifestation de notre désintérêt de Jean Rouaud, Du plaisir de haïr de William Hazlitt, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman, le truculent Tyrannicide de Giulio Minghini (découvert il y a un an mais relu déjà quatre fois!), La bouche pleine de terre de Branimir Scepanovic, Ce que j'appelle oubli de Laurent Mauvignier, À la fin d'Eric Laurrent, Jérôme Lindon de Jean Echenoz (la liste semble infinie, j'arrête ici) et cet Invité mystère de Grégoire Bouillier où j'aime me plonger comme on s'enivre sans excès d'un (très) bon vin (facile facile). Autofiction réussie, livre qui mêle à la fois les exigences littéraires, qui en font un ouvrage très éloigné de tout divertissement, les références (Ulysse de Joyce, L'Âge d'Homme de Michel Leiris, Mrs Dalloway de Virginia Woolf), l'art contemporain (Sophie Calle) et le contemporain tout court - dans son excès de réalité -, c'est un petit chef-d'œuvre de nombrilisme généreux, d'à quoi bon qui fait sens, de fiasco glorieux... ça et les Cure et ma journée est sauvée.

En même temps les quotidiens titraient en énorme à la devanture des kiosques sur la "Réunification de l'Allemagne" et le magazine Best titrait "The Cure : Reintegration" et le magazine Guitare et Claviers titrait "Remixouko" et c'était comme si l'époque semblait prise d'une frénésie de recycler le passé pour mieux aller gaillardement de l'avant et solder ses comptes avant d'en ouvrir de nouveaux à l'approche du troisième millénaire et je me disais que son appel n'était pas tout à fait dû au hasard et qu'il participait de la marche de l'histoire, oui, il était en un certain sens historique au-delà de ce que j'imaginais et personne n'échappe à son environnement. C'était peut-être une explication. Car à travers le chaos de mes sentiments et sensations je cherchais à résoudre l'énigme que constituait pour moi son appel, oui, il s'agissait d'une énigme et même un défi à l'entendement et je ne comprenais pas, comment avait-elle pu oser, c'était inconvenable, désirait-elle ma destruction totale et mon anéantissement ? S'agissait-il d'un complot ? Mais trop d'eau avait passé sous les ponts, comme on dit, pour qu'elle cherchât à se venger après toutes ces années et elle n'avait d'ailleurs selon moi aucun motif de se venger et cela ne tenait pas debout, il s'agissait d'autre chose, comme tout le monde elle avait forcément accès aux sentiments les plus élémentaires et je ne savais plus où j'en étais et ma tête n'était qu'une plaie et je me tordais le cou dans mes sous-pulls pour tenter d'apercevoir ce qui m'échappait car il devait fatalement y avoir un sens à tout cela ou alors, c'était la fin des haricots, comme on dit, et la civilisation n'était qu'un mensonge de plus et cela ne valait même plus la peine de faire semblant d'y croire dans les pays dits civilisés et je m'approchais une fin d'après-midi tout au bord d'un trottoir tandis que des voitures arrivaient en trombe sur le boulevard.

11/09/2014

La carte postale du jour...

"L'amour heureux n'a pas d'histoire. Il n'est de roman que de l'amour mortel, c'est-à-dire de l'amour menacé et condamné par la vie même."
- Denis de Rougemont, L'Amour et l'Occident (1938)

Lydie Salvayre, pas pleurer, Bernanos, Czars, John Grant, Stuart staples, Sorry i made you cry

Je me souviens de la première écoute de la chanson Drug, ce timbre de voix sombre et velouté, cette mélancolie à l'état pur, que je croiserai sur une chanson du collectif Lilium, puis sur cet album de chansons tristes où les Czars atteignaient des sommets et John Grant les étoiles, puis sur son premier album solo avec la chanson Marz (en parlant d'étoile), qui reste l'une de mes favorites, puis le second et la chanson Glacier qui me plonge dans des abysses de tristesse dont il est parfois difficile de ressortir indemne.
Je me souviens bien que ce Sorry I made you cry des Czars avait directement pris une place importante dans ma collection de disques composés de "covers", pas loin de celui de son contemporain Grant-Lee Phillips (Nineteeneighties) et celui - bien plus ancien - de Siouxsie & The Banshees (Through The Looking Glass), car la reprise est un art que je ne me lasse pas de savourer.
Je me souviens aussi que John Grant représentait - et aujourd'hui encore - le type parfait du chanteur dandy, un peu comme Stuart Staples des Tindersticks ou même Bryan Ferry, avec ou sans ses Roxy Music, mais John Grant est simplement le plus grand, le plus charismatique, surtout quand il se sert dans le répertoire de ballades tire-larmes, que cela soit Song to the siren, Black is the colour, My funny valentine ou ce I'm sorry emprunté à Sinatra qui fut l'un des ses premiers interprètes :

I'm sorry dear, so sorry dear, I'm sorry I made you cry
Won't you forget, won't you forgive, don't let us say goodbye
One little word, one little smile, one little kiss won't you try

Dans le livre de Lydie Salvayre il est aussi question de larmes, celles versées, celles retenues aussi, puisque son titre en forme d'injonction l'indique : Pas pleurer. Été '36, de jeunes Espagnols rêvent de république, de liberté, d'amour et de révolution, alors qu'au même moment l'écrivain français Bernanos qui avait embrassé la cause phalangiste et se trouve à Majorque voit ses valeurs voler en éclats. Un superbe roman au rythme tendu, historique et intime à la fois puisque l'auteur raconte ni plus ni moins que les souvenirs de sa mère qui dut s'exiler en France trois ans plus tard, alors que Bernanos rédigeait presque en même temps son livre Les grands cimetières sous la lune dans lequel ildénoncera violemment la répression franquiste. Pas pleurer est un livre fiévreux, indispensable aussi, et qui ferait un beau Goncourt, tiens.

"As-tu comprendi qui étaient les nationaux ? me demande ma mère à brûle-pourpoint, tandis que je l'aide à s'asseoir dans le gros fauteuil en ratine verte installé près de la fenêtre.
Il me semble que je commence à savoir. Il me semble que je commence à savoir ce que le mot national porte en lui de malheur. Il me semble que je commence à savoir que, chaque fois qu'il fut brandi par le passé, et quelle que fut la cause défendue (Rassemblement national, ligue de la nation française, Révolution nationale, Rassemblement national populaire, Parti national fasciste...), il escorta inéluctablement un enchaînement de violences, en France comme ailleurs. L'Histoire, sur ce point, abonde en leçons déplorables. Ce que je sais, c'est que Schopenhauer déclara en son temps que la vérole et la nationalisme étaient les deux maux de son siècle, et que si l'on avait depuis longtemps pu guérir le premier, le deuxième restait incurable. Nietzsche le formula de façon plus subtile, qui écrivit que le commerce et l'industrie, l'échange de livres et de lettres, la communauté de la haute culture, le rapide changement des lieux et de pays, toutes ces conditions entraîneraient nécessairement un affaiblissement des nations européennes, si bien qu'il devait naître d'elles, par suite de croisements continuels, une race mêlée, celle de l'homme européen. Et d'ajouter que les quelques nationalistes qui subsistaient n'étaient qu'une poignée de fanatiques qui tentaient de se maintenir en crédit en attisant les haines et les ressentiments. Bernanos se défiait lui aussi de l'usage abusif du mot nation dont ses anciens amis se gargarisaient. "Je ne suis pas national (disait-il) parce que j'aime à savoir exactement ce que je suis, et le mot national, à lui seul, est incapable de me l'apprendre. (...) Il n'y a déjà pas tant de mots dans le vocabulaire auxquels un homme puisse confier ce qu'il a de plus précieux, pour que vous fassiez de celui-ci une sorte de garni ou de comptoir ouvert à tout le monde.""

07/09/2014

La Carte postale du jour...

Ses étreintes avaient cette langueur et cette force qui étaient pour moi un langage.
- Jules Amédée Barbey d'Aurevilly, Les Diaboliques (1874)

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Je me souviens de demander au disquaire de Sounds de me décrire un peu la cassette vhs du groupe allemand Einstürzende Neubauten qu'il louait alors, et lui de me dire de questionner plutôt ce type là - Alban - qui en est fan, et ce dernier de m'expliquer que c'est tourné au Japon et que c'est bien (à cette époque, fin 80, on n'abuse pas encore des superlatifs "trop bien", "top" où que sais-je encore - mais c'est peut-être ma mémoire sélective qui me fait penser cela?) ; par la suite j'ai dû faire voir cette vidéo à toutes les personnes que je connaissais, tellement le choc en fut grand.
Je me souviens bien qu'avec Nick Cave, David Bowie, Bashung et quelques autres encore, Blixa Bargeld est très vite entré dans mon panthéon des crooners bizarres que j'apprécie voir vieillir à mes côtés (façon de parler).
Je me souviens aussi d'avoir été complètement emballé par cette collaboration récente entre l'Italien Teho Teardo - musicien expérimental qui donne ici une forme musicale mélancolique lancinante, riche et subtile, cela par la présence du Balanescu Quartet - et Blixa Bargeld, parolier surréaliste depuis son époque avec les Neubauten, devenant toujours plus extravaguant en vieillissant, véritable dandy habité par l'esprit dada, optant pour un fond multilingue passant de l'italien à l'allemand puis à l'anglais, et réciproquement ! À découvrir sur ce merveilleux titre d'ouverture - Mi Scusi :

Mi scusi, la lingua, la parlata
Scusi. Il mio italiano
È ancore giovane e inesperto
È che va cosi, si perde un po' sperduto
Sul serio:
L'accento, che non se ne va
Wer bin ich in einer anderen Sprache?
Kommen die Metaphern mit mir mit?

Dans ce bel essai d'une rare intelligence et au magnifique titre - Au lieu du péril -, Luba Jurgenson, à qui l'on doit les traductions d'Oblomov de Gontcharov et, tout récemment, de La Limite de l'oubli du jeune écrivain Sergueï Lebedev, plonge dans son passé pour en sortir une réflexion très touchante sur le vivre en deux langues. Au fil des pages, on croise Paul Celan, Nathalie Sarraute, Joseph Brodsky ou encore Jorge Luis Borges, dans une suite de chapitres qui sont autant de vagabondages dans la littérature que de va-et-vient entre les langues française et russe. On ne peut que saluer ce livre hautement intéressant.

"Un jour, comme il était temps qu'il sorte de sa maison, il partit, toujours par le même chemin car il n'y en avait pas d'autre, jusqu'à l'endroit où chacun rencontre sa pierre d'achoppement." C'est ainsi que commençait un récit que je devais remettre à la revue Siècle en mai 1986, quelques jours avant la naissance de Rachel, mon aînée. À l'endroit où "il" s'arrêtait pour considérer indéfiniment l'obstacle surgi sous ses pieds, cloué sur place par la pensée de l'empêchement, la pensée de l'arrêt sur la pensée, ma propre écriture se heurtait à une interdiction de franchissement. Le récit en resta là. Si je l'avais continué, il aurait consisté en cette seule phrase répétée en boucle, en un ressassement de la progression impossible, de la sortie jusqu'à l'obstacle. J'avais bien sûr devant moi une image venue de la langue russe, qui possède aussi cette autre expression : "la faux a buté sur une pierre". La Faucheuse elle-même, freinée momentanément dans sa marche, laisse à l'homme un sursis afin qu'il puisse contempler l'obstacle. Aussi, ne sort-on de chez soi que pour cela : marquer un temps d'arrêt. Un temps d'arrêt.
 Mais c'est dans une autre langue que se cachait la suite de cette histoire. En 1995, à Cologne, puis à Berlin, dans Oranien-strasse que j'avais arpentée et où je m'étais arrêtée tant de fois, Gunter Demnig plaça des Stolpersteine, pierres d'achoppement qui invitent le passant à regarder sous ses pieds pour constater qu'un Juif ayant vécu là a été déporté et assassiné.
 Car on disait lorsque l'on trébuchait : "Da liegt ein Jude begraben" - ici, un Juif est enterré. Un peu comme on dit "à vos souhaits" lorsque quelqu'un éternue.
 On ne pouvait pas repeupler l'Allemagne de Juifs ressuscités, mais de Juifs morts, oui.
 Le Juif enterré en moi m'a fait signe. Et, comme il fallait s'y attendre, il m'a hélée dans une langue étrangère.