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29/05/2016

La carte postale du jour ...

“Je perds souvent la tête. On ne me la rapporte jamais.”

- Louis Scutenaire, Mes Inscriptions

dimanche 29 mai 2016.jpg

 Je me souviens d'avoir été fasciné par le titre Degré Zéro de Grand Blanc, entendu sur France Culture, sa noirceur, le contraste frappant de la voix de Camille, voix que je n'ai pas retrouvée sur ce 45tours, dommage, mais deux excellents titres tout de même...

Je me souviens bien d'avoir lu et beaucoup aimé cette réponse de Benoît à la question "Êtes-vous littéraire?" : "Dans les années 70, savoir ce qu’était la littérature était une question qui pouvait se finir à coup de poings. C’est peut-être un peu moins important aujourd’hui… Mais il y a toujours un vrai enjeu. Nous, on fait gaffe à ce qu’on écrit".

Je me souviens aussi d'avoir retrouvé en Grand Blanc, et dans Nord particulièrement, toute l'intranquillité de la cold-wave française, cette hostilité retenue, cette poésie d'écorché vif, celle de Complot Bronswick, Baroque Bordello, Norma Loy ou Trisomie 21, et qu'au fond, oui, même si c'est cliché de le dire : Grand Blanc est bien le croisement de Bashung et Joy Division...

https://www.youtube.com/watch?v=iXgcyc-iNO0

 

Dans la panoplie des auteurs déroutants et drôles (Jean-Paul Dubois, Iegor Gran, Jean Echenoz, Laurent Graff, ...) on peut maintenant ajouter Joël Egloff. D'une écriture faussement simple, l'auteur de cet hilarant J'enquête signe là un anti-polar en forme de descente, non pas aux enfers, mais dans l'absurde le plus total. Ici, la grise banalité vous étouffe et l'ennui vous accable plus qu'ailleurs. L'enquête ? Le vol... non, pardon : "l'enlèvement" du Petit Jésus de la crèche sur la place de l'église. L'enquêteur ? un perdant patenté, véritable anti-héros. Le lieu ? Une ville de province où l'on mange tous les jours au même endroit, où l'on croise sans cesse les mêmes têtes. Des clichés ? Mais non, car c'est bien là toute la virtuosité de Joël Egloff : on y croit pleinement et on s'attache rapidement à son protagoniste enquêteur naïf et malchanceux. Desproges, si tu me lis : non, tout n'est pas perdu, on rit encore sur terre.

Extrait de J'enquête, de Joël Egloff (publié aux éditions Buchet-Chastel) :

"Bien que je fusse impatient de mettre mes nouvelles bottines à l'épreuve, au cours d'une longue filature, j'ai jugé bon d'attendre encore un peu que le cuir se détende, et de trouver aussi un suspect digne d'intérêt à filer. Ceux que j'avais pour l'instant sous la main ne valaient vraiment pas la peine que je me fasse une ampoule.

 Pour l'heure, je me rendais au salon de coiffure, à deux pas de l'église. C'était une idée que j'avais eue dans la nuit. Là-bas, me disais-je, je n'aurais sûrement qu'une question à poser pour que les langues se délient.

 D'ordinaire, on ne coiffe que les dames, m'a dit la patronne, alors que je venais d'entrer. J'ai fait mine de m'étonner. C'est que je ne suis pas d'ici, j'ai dit, je ne savais pas. C'est écrit sur la vitrine, a-t-elle ajouté. Dans ce cas, tant pis, j'ai fait. Mais puisque vous êtes là, et si vous n'êtes pas pressé, installez-vous, s'est-elle ravisée. Je l'en ai remerciée. Alors elle m'a débarrassé de mon manteau, j'ai pris un fauteuil et un magazine et me suis assis à côté d'une dame qui attendait son tour également. Deux autres clientes se faisaient coiffer, côté à côté, l'une par la patronne, l'autre par une employée, bien plus jeune. Un peu à l'écart, sous un casque, il y avait encore une vieille femme qui s'était assoupie, la bouche entrouverte, un journal entre les mains. On aurait dit qu'elle était en train de sécher là depuis toujours. Je l'ai observée un long moment avant de pouvoir apercevoir chez elle un mouvement de poitrine qui indiquait qu'elle respirait encore.

 La plus jeune des clientes avait tout de même une soixantaine d'années. C'est elle dont la patronne s'occupait. Depuis que je m'étais installé, elle parlait avec sa voisine de la reine d'Angleterre, qui avait toujours la santé, et se demandait, d'ailleurs, quel âge au juste elle pouvait bien avoir. Et chacune y est allée de sa supposition, les coiffeuses s'en sont mêlées, jusqu'à ce que la dame qui patientait à côté de moi mette un terme au débat, parce que dans la revue qu'elle lisait il y avait justement un article à son sujet, où figurait sa date de naissance. Alors tout le monde a paru bien étonné et a reconnu qu'elle ne faisait vraiment pas son âge. C'est qu'elle se l'est coulée douce, aussi, a dit la cliente que coiffait la patronne. C'est vrai qu'elle n'aurait pas la même allure si elle avait passé sa vie à faire des ménages, a renchéri sa voisine. Et la dame assise à mon côté a fait remarquer que c'étaient les couleurs qu'elle portait qui la rajeunissaient. Moi, pour dire quelque chose et tenter de gagner leur sympathie, j'ai ajouté qu'elle avait toujours de jolis chapeaux, ce qui n'a intéressé personne." 

 

 

 

 

22/05/2016

La carte postale du jour ...

"Je n'ai par-devers moi aucun autre horizon que celui qui m'entoure immédiatement. Je me considère comme ayant quarante ans, comme ayant cinquante ans, comme ayant soixante ans. Ma vie est un rouage monté qui tourne régulièrement. Ce que je fais aujourd'hui, je le ferai demain, je l'ai fait hier. J'ai été le même homme il y a dix ans."
- Gustave Flaubert, extrait d'une lettre à Louise Colet (1852)
 

dimanche 22 mai 2016.jpg


Je me souviens d'avoir récemment évoqué l'hôtel où dormirent les And Also The Trees avec leur chanteur, Simon Huw Jones, lorsque celui-ci, alors que nous nous trouvions au Remor à boire un verre, me demandait de lui confirmer qu'ils avaient bien dormi dans ce quartier lors de l'après-concert de 1992 à l'Usine, ce à quoi j'avait répondu positivement, l'hôtel se trouvant autrefois dans le même immeuble et donc juste au dessus du café où nous étions assis à discuter et c'est d'ailleurs à cet instant précis qu'un souvenir jailli soudainement : après le départ du groupe en cette fin de matinée du 11 mai 1992, l'hôtel m'avait contacté par téléphone, chez moi, m'intimant de passer au plus vite pour payer deux oreillers et le remplacement d'une clé, qu'un ou des musiciens avaient emporté en quittant l'endroit...
 
Je me souviens bien m'être dit que la musique des frères Jones (Simon & Justin) ne faisait que se bonifier avec le temps, devenant paradoxalement toujours plus intemporelle, hors des modes et du bruit du monde, alors que le duo en est maintenant à plus de trente sept ans de carrière, me rappelant ainsi que beaucoup d'œuvres fantastiques avaient été créées sur le tard, comme les Frères Karamazov, écrit par Dostoïevski à plus de soixante ans, idem pour le Don Quichotte de Cervantès, ou encore le magnifique et immense Paradis du Tintoret, exécuté à quatre-vingt ans !
 
Je me souviens aussi qu'Arnaud Laporte, qui anime l'émission La Dispute sur France Culture, a, par deux fois, affirmé qu'And Also The Trees était l'un de ces groupes favoris - mais qu'attend t-il donc pour parler de ce très beau Born into the waves alors ? Message transmis.
 

I can't know you
Guess my faces my eyes
Your guess is as good as mine
The weight of your head in my arms
And the sound of the Streets
The taste of your tongue sweet
 
I can't know you
 
And when the night open up in golden wings
Lift me up, lift me up, lift me up
Wrapped in your fine bead dress
Your cages love bird song
Maësharn Maësharn Maësharn
 
https://www.youtube.com/watch?v=rkGuyxtDUdI
 

Il est des œuvres qui nous hante, celle de Philippe Muray, que j'ai découvert sur le tard, en fait partie, comme celle de Cioran, de Lautréamont. Au programme de ce premier volume d'exorcismes spirituels : quarante cinq essais rédigés entre 1978 et la fin des années 90 (même si la plupart date plutôt de la période allant, disons, de 1985 à 1996), traitant de sujets de sociétés comme le sport, l'hôpital, la culture, le mariage, les drogues, les jeunes etc. tout ça de manière polémique et avec beaucoup de style, car comme Muray le disait lui-même : "Un grand style, comme les crimes parfaits, doit être longuement prémédité." On retiendra aussi de cet auteur adulé par Fabrice Luchini de magnifiques pages sur Balzac, Rabelais, Swift, Bloy, Sade et bien d'autres ; pages qui se relisent sans fin, surtout celle sur cette "encyclopédie de la bêtise humaine" qu'a rédigé Flaubert à la fin de sa vie, y travaillant d'arrache pied pendant huit ans, puis mourant, laissant l'œuvre inachevée... Jetez votre lecture du moment aux orties et précipitez vous sur ce Rejet de Greffe, car le temps lui a donné raison, malheureusement pour nous...
 
Extrait de Rejet de greffe (exorcismes spirituels 1), de Philippe Muray (publié aux éditions des Belles Lettres) :
 
"Qu'est-ce qu'un vie d'artiste ou d'écrivain ? Une guerre assurément. Sur tous les fronts, avec toutes les armes possibles et imaginables. Et d'abord une guerre pour essayer, sans trop d'espoir, de faire comprendre aux autres qu'on écrit. Voilà quelque chose qui ne va pas de soi du tout. Si les Carnets de travail ont un intérêt, c'est qu'ils livrent à l'état bouillonnant, dans la fraicheur de leur jaillissement, des tonnes de détails sur les armes employées par Flaubert pour livrer cette guerre. Il ne s'agit même pas de culture, de savoir, non. Même pas de "Beauté". il s'agit de vie.
 La littérature n'est pas plus ou moins "près" de la vie, pour ceux qui la pratiquent. Elle n'est même pas comme la vie. C'est la vie. Ou rien. Et rien d'autre n'est la vie. La vie chassant l'"autre vie", c'est-à-dire celles des autres. L'avalant. S'en nourrissant. Manger ou être mangé, telle est la question.
 "Un livre est pour moi une manière spéciale de vivre" ; Flaubert ne se vante pas quand il fait cette déclaration. Il y a tant de gens qui se prennent pour des écrivains et qui ne composent leurs "œuvres" que dans l'espoir, après, d'exister ; que dans l'espoir, après, d'entendre dire qu'ils ont fait quelque chose ! Ce ne sont pas eux qui se seraient demandé, par exemple, ce qu'on peut voir exactement à travers la vitre d'un fiacre lorsqu'on fait, de nuit, le trajet Fontainebleau-Paris ; ou encore dans quelle clinique une femme pouvait mettre au monde un enfant illégitime aux alentours de 1848 (question entre mille autres que Flaubert se pose durant la rédaction de L'Éducation sentimentale)."

 

 

 

18/05/2016

La carte postale du jour...

"Nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu'un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide - un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous."

- Franz Kafka, extrait d'une lettre à Oskar Pollak, 27 janvier 1904
 

mercredi 18 mai 2016.jpg

Je me souviens que Ian Curtis voulait être libraire.
 
Je me souviens bien que Ian Curtis adorait explorer les choses dans le détail, comme, par exemple, dénicher les quelques lignes empruntées à un poème obscur de Jim Morrison par Iggy Pop et qui se se retrouve ainsi sur la chanson "The passenger" ; à leur tour Bernard Sumner et Ian Curtis "emprunteront" à Iggy Pop la façon d'utiliser le synthétiseur à la fin de la chanson "China girl" pour leur mythique "Love will tear us apart" - tout un jeu de piste...
 
Je me souviens aussi que Ian Curtis était un grand lecteur, affectionnant Kafka et Burroughs, ainsi que la littérature russe : "Les carnets du sous-sol" de Dostoievski ainsi que "Les âmes mortes" de Gogol, qui donne son titre à la chanson de Joy Division, Dead Souls...
 
Someone take these dreams away,
That point me to another day,
A duel of personalities,
That stretch all true realities.

That keep calling me,
They keep calling me,
Keep on calling me,
They keep calling me.

Where figures from the past stand tall,
And mocking voices ring the halls.
Imperialistic house of prayer,
Conquistadors who took their share.

That keep calling me,
They keep calling me,
Keep on calling me,
They keep calling me.

Calling me, calling me, calling me, calling me.

They keep calling me,
Keep on calling me,
They keep calling me,
They keep calling me.
 
Et pour ce matin, rien de tel que Maupassant pour commencer cette belle journée dédiée à Ian Curtis, parti le 18 mai, il y a maintenant trente-six ans.
 
Extrait de Contes pour le suicide, de Guy de Maupassant (publié aux éditions Allia) :
 
"Le suicide ! mais c'est là force de ceux qui n'en ont plus, c'est l'espoir de ceux qui ne croient plus, c'est le sublime courage des vaincus ! Oui, il y a au moins une porte à cette vie, nous pouvons toujours l'ouvrir et passer de l'autre côté. La nature a eu un mouvement de pitié ; elle ne nous a pas emprisonnés. Merci pour les désespérés !

Quant aux simples désabusés, qu'ils marchent devant eux l'âme libre et le coeur tranquille. Ils n'ont rien à craindre, puisqu'ils peuvent s'en aller ; puisque derrière eux est toujours cette porte que les dieux rêvés ne peuvent même fermer."

 

 
 
 

13/05/2016

La carte postale du jour ...

"Mesdames et messieurs, le Cabaret Voltaire n'est pas une boîte à attractions comme il y en a tant. Nous ne sommes pas rassemblés ici pour voir des numéros de frou-frou et des exhibitions de jambes, ni pour entendre des rengaines. Le Cabaret Voltaire est un lieu de culture."

- Hugo Ball (annonce lors de la soirée inaugurale du 5 février 1916 pour faire taire l'énorme chahut)

vendredi 13 mai 2016.jpg

Je me souviens qu'il y a eu plein de 45tours excitants et étranges entre 1978 et, disons, 1982, comme "I am the fly" de Wire, "Warm leatherette" de The Normal, "Ambition" de Subway sect", "Nag nag nag" de Cabaret Voltaire, "Final day" des Young Marble Giants, "Compulsion" de Joe Crow, "United" de Throbbing Gristle, "Transmission" de Joy Division, "Being boiled" de Human League, et la liste est longue, très longue, "Private plane / International" étant probablement un exemple type de production "fait maison" (enregistré dans la chambre de Thomas Leer pour être plus précis) et tirée à 650 exemplaires seulement, mais qui, peu après, se retrouvait disque de la semaine dans un hebdomadaire de rock.

Je me souviens bien d'avoir perdu ce 45tours il y a plusieurs années déjà, lors d'un déménagement, et d'avoir été bien content que le label de réédition Dark Entries sorte ces deux titres en y ajoutant quelques bonus, mais c'est dommage quand même que le format ne soit pas un 10", j'aurais préféré...

Je me souviens aussi que ces deux titres de Thomas Leer sont un peu à la croisée du Krautrock de Neu ("Für immer") et de la musique industrielle de Throbbing Gristle ("United"), avec un rien de Kraftwerk (sur la fin de "International"!), ce qui symbolise pour moi, en quelque sorte, un petit avant-goût de paradis dadaïste...

https://www.youtube.com/watch?v=tKeUP2raB-8

 

J'ai habité plusieurs années à Rubigen, non loin de Münsingen et de son asile où résida Friedrich Glauser à plusieurs reprises dans sa vie mouvementée. Glauser était un écrivain, mais je ne saurais vous dire précisément d'où ; il habita Genève, Zürich, Paris, passa par la Belgique et le Tessin et, pour tout vous dire, c'était un véritable marginal qui, en plus d'avoir été morphinomane, a eu des emplois aussi variés qu'improbables : garçon-laitier, journaliste stagiaire, plongeur, mineur, horticulteur, etc. Influencé par Trakl et Mallarmé, il quitte Genève et les études en 1916 pour Zürich où il rencontre, l'année suivante, Tristan Tzara, le peintre Max Oppenheimer, Hugo Ball, Emmy Hennings et quelques autres encore. Sans être dadaïste, il déclame du Apollinaire et du Cendrars lors de soirées tonitruantes aux côtés d'Hugo Ball, et c'est d'ailleurs le récit de ses aventures zurichoises que l'on retrouve dans ce court texte sobrement intitulé Dada, et magnifiquement illustré des dessins de Hannes Binder. À l'heure où le mouvement Dada est fêté, compilé, rejoué, revisité, canonisé, glorifié (et capitalisé à outrance), muséifié, voire déifié, ce petit ouvrage est une parenthèse agréable qui permet de se plonger dans un instantané de Dada - tel qu'il était. C'est aussi une belle introduction à l'œuvre de Friedrich Glauser, un écrivain suisse et international, rare et singulier comme l'étaient Blaise Cendrars, Ludwig Hohl, Fritz Zorn ou encore Robert Walser. Magique.

Extrait de Dada, de Friedrich Glauser (publié aux éditions d'En Bas) :

"Curieux comme l'homme haït la tradition, et pourtant, il ne parvient pas à vivre sans elle. Ce combat contre la vision "académique" a débuté il y a bien longtemps, et ce dans la peinture. La progression est évidente entre des peintres comme Gauguin ou Cézanne et des cubistes comme Picasso ou Léger. Et Derain, qui s'est aussi rallié au cubisme, étudie les primitifs italiens. Si, d'aventure, on a lu les Chants de Maldoror du comte de Lautréamont (qui s'appelait en fait Isidore Ducasse et a vraisemblablement fini dans une maison de fous en Belgique), les vers de Huelsenbeck n'ont rien de si étrange :

             Peu à peu, le bloc des maisons

                 ouvrit son ventre en sa moitié

               Puis la gorge enflée des églises

                héla les abysses en dessus

             Ici se chassaient tels des chiens

                les couleurs des terres visibles

Mais bien plus que Lautréamont, peu ou prou inconnu, c'est Rimbaud qui a exercé une influence décisive. Ce poète écrit entre seize et vingt ans. Puis il détruit à peu près tous les manuscrits (par hasard, sa sœur en a gardé quelques-uns) et prend la fuite, comme Ball pour ainsi dire "hors du temps", il vit en Abyssinie, rentre, meurt jeune.

 De nos jours, où une guerre est très vite oubliée pour faire place à une autre, il est difficile de recréer l'atmosphères de ces temps passés. Nul ne peut nier que le dadaïsme revêtait jadis une certaine nécessité intrinsèque : sinon, comment expliquer l'intérêt que rencontrèrent ces soirées ? En dépit de prix d'entrée exorbitants (ou peut-être grâce à eux), elles affichaient toujours complet. On m'objectera que le public étai snob, attiré par la seule nouveauté. Certes, mais ne sont-ce pas le plus souvent ces snobs honnis qui permettent le développement d'un regard nouveau?"

 

 

06/05/2016

La carte postale du jour ...

"Quand je pense que des idiots prétendent que notre époque manque de poésie, comme si elle n'avait pas ses surréalistes, ses prophètes, ses stars de cinéma et ses dictateurs."

- Marguerite Yourcenar, Nouvelles orientales (1938)

vendredi 6 mai 2016.jpg

Je me souviens qu'il y a deux semaines à peine, alors que l'horloge muette avait déjà sonné une heure du matin et que dans la grotte du Cabinet l'air devenait étouffant et humide - mais pas à cause de la pluie -, perdue au milieu des silhouettes anonymes, une fille dansa frénétiquement sur "Night Bird (petit monstre)", de Fishbach, et c'était beau.

Je me souviens bien de l'avoir déjà dit dans une précédente note, mais oui, définitivement : mon format de vinyle favori c'est le 10pouces.

Je me souviens aussi que Fishbach m'a fait penser à une version électronique de Rita Mitsouko et que "Mortel", avec son refrain lancinant et surréaliste, est devenu mon titre préféré de cette artiste française dont ce premier disque a trouvé bonne place près des vinyles de La Femme et Grand Blanc...

Parachutiste, de toi, serai-je la cible ?
Puis dans mes disques vise au hasard, au pire
Tu tomberas sur mes caprices pénibles
Vise-moi encore, en sémaphore j'existe

Jamais rien vu d'aussi mortels que ces tirs au hasard
Je viendrai demain aux nouvelles à la lueur du phare
Jamais rien vu d'aussi mortels que ces tirs au hasard

Laisse-toi faire, voguer en elle, en piste
J'ai de quoi faire des jambes en l'air bioniques
Mes bras de mer m'offrent de faire l'artiste
Tirez en l'air, j'vais m'faire un attentiste

Jamais rien vu d'aussi mortels que ces tirs au hasard
Je viendrai demain aux nouvelles à la lueur du phare
Jamais rien vu d'aussi mortels que ces tirs au hasard

Jamais rien vu d'aussi mortels que ces tirs au hasard
Qui sera demain aux nouvelles à la lueur du phare
Jamais rien vu d'aussi mortels que ces tirs au hasard

Parachutiste, de toi, serai-je la cible ?
Vise-moi encore, en sémaphore j'existe

Jamais rien vu d'aussi mortels que ces tirs au hasard
Je quitterai demain ces terres sans vous dire au revoir
Jamais rien vu d'aussi mortels que ces tirs au hasard

Jamais rien vu d'aussi mortels que ces tirs au hasard
Je te rejoins demain en l'air il n'y a pas de hasard
Jamais rien vu d'aussi mortels que ces tirs au hasard

https://www.youtube.com/watch?v=HodI69BNdCk

 

C'est dans ces moments où les nouveautés me laissent froid ; de ces circonstances péniblement accidentelles où les classiques ne me font plus de l'œil ; de ces occasions ratées pour plonger dans l'inconnu et y trouver du nouveau - par peur de me noyer peut-être ? Heureusement il existe un antidote, simple et d'un coût inexistant, cette panacée... c'est la relecture. Si j'ai relu trois fois "Tyrannicide" de Giulio Minghini, et quatre fois "Petit journal de stage" de Bruno Migdal - d'ailleurs ce dernier livre a fini par se casser, perdant certaines pages que j'ai remises dans un désordre qui rendra la prochaine relecture encore plus amusante... -, je relis aussi fréquemment Laurent Graff - et son recueil de nouvelles La Vie sur Mars (petit clin d'œil à Bowie) tombait à pic avec sa galerie de portraits décalés : Vie de voisin, vie de candidat, vie d'écrivain, etc. Il y a du bon et du moins bon, de l'inutile et de l'à quoi bon, mais au final, l'auteur, Laurent Graff, nous donne un aperçu en dents de scie du quotidien de monsieur et madame Toulemonde. Une relecture qui m'a remis en piste. Joie.

Extrait de La Vie sur Mars, de Laurent Graff (publié dans la collection Motifs qui se fait trop rare maintenant) :

"Dans la nuit, Alain Gentil voulut aller aux toilettes. Il alluma la lumière et se leva - il dormait nu, à l'image de Martin Sheen dans Apocalypse Now. C'est alors qu'il ressentit d'effroyables crampes dans les jambes et le bas du dos. Il était perclus de douleur des talons jusqu'aux reins comme après un passage à tabac dans une geôle cubaine. Il réussit à faire quelques pas en traînant les pieds, atteignit péniblement le couloir où se trouvaient les toilettes. Hélas, au moment où il tendait la main vers la porte pour l'ouvrir, il bascula inéluctablement en arrière, comme happé par une force invisible, les pieds entravés et tout le corps raidi. Il tomba à la renverse dans l'escalier, qu'il dévala d'un bout à l'autre. En chemin, il se cogna au mur, décrocha quelques bibelots, rebondit sur les marches, au nombre de treize. Il atterrit sur le carrelage de la cuisine au rez-de-chaussée.

 Inconscient, Alain Gentil gisait sur le sol, dans une posture Années folles, danseur de charleston foudroyé, les jambes en W. Il s'était ouvert l'arcade sourcilière gauche et pissait le sang qui dégoulinait le long de son visage pour former une petite marre onctueuse sur les carreaux. Il avait les yeux grands ouverts dans une expression d'ébahissement incrédule, qui disaient combien sa chute avait été interminable et pleine de rebondissements. Il finit par reprendre ses esprits, battit des paupières. Au plafond, tournoyaient des palles d'hélicoptère. Il essaya de bouger les membres l'un après l'autre, constata que les crampes lui paralysaient toujours les jambes.

 Alain Gentil passa à l'action. Il se redressa sur les coudes et roula sur le ventre. Comme à l'entraînement, il rampa sur le carrelage froid, à la seule force des bras, luttant contre la douleur qui voulait le clouer sur place. Dans une traînée de sang, il traversa la cuisine et atteignit le meuble du téléphone. Il attrapa le fil de l'appareil et l'attira à lui. Essoufflé, il reprit sa respiration avant de composer un numéro sur le clavier. Puis : "Allô ! Appel prioritaire, à... - il consulta la pendule de la cuisine - à 0-1 point 3-5 Lima... Le frelon est tombé dans les escaliers. Envoyez unité de secours. Terminé."

 Alain Gentil, alias Le frelon, s'allongea sur le dos et attendit, nu sur le carrelage, les yeux au plafond. This is the end..., chantait Jim Morrison."