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01/02/2015

La carte postale du jour...

"J'ignore la nature des armes qu'on utilisera pour la prochaine guerre mondiale. Mais pour la quatrième, on se battra à coup de pierres."
- Albert Einstein

omd, orchestral manoeuvres in the dark, enola gay, ian curtis, einstein,

Je me souviens plutôt bien de cette classe de neige de 81-82, à Thyon 2000 (à cette époque les années 2000 représentaient encore un futur quasi-inaccessible), j'avais alors dix ans, fin de semaine et disco organisée dans une salle commune du chalet avec, sur vote, deux titres à choix : Enola Gay d'Orchestral Manoeuvres in the Dark ou Words de F.R.David; à l'énoncé de ces deux chansons, une petite frappe (de la classe qui nous accompagne) exige de tous les garçons, moi y compris, que nous donnions nos voix à Enola Gay, le poing en avant à hauteur des visages, que j'imagine blêmes - quand j'y repense aujourd'hui, c'était plutôt un bon choix (ça m'évite le souvenir pénible d'un slow honteux sur la musique utilisée dans le film La Boum, quand même), même si le procédé reste discutable.


Je me souviens de l'émotion éprouvée en découvrant dans les années 2000 que la chanson Statues qui figure sur ce deuxième album d'OMD - Organisation - est dédiée à Ian Curtis, le chanteur de Joy Division, et j'ai aussi été estomaqué quand j'ai appris que ce groupe, désirant être à la fois Abba et Stockhausen (dixit son chanteur dans un entretien) avait en quelque sorte saboté accidentellement sa carrière avec son quatrième (et pourtant excellent) album - Dazzle Ships -, dont le son plus sombre et expérimental fit dégringoler les ventes à 300'000 milles exemplaires, alors qu'ils avaient vendu 3 millions de copies du précédent disque - Architecture & Morality, ce qui revient à 90% d'auditeurs en moins, ce n'est pas rien.


Je me souviens aussi d'avoir détecté tout récemment une légère obsession d'OMD pour les avions de combat et les bombardements, que cela soit avec le récent Dresden - qui revient sur le tapis de bombes déversées sur la Florence de l'Elbe du 13 au 15 février 1945 qui se solda par 20'000 à 30'000 victimes civiles -, avec aussi The Messerschmitt Twins (1980), et bien sûr Enola Gay, LE tube new wave d'OMD,  au sujet pourtant grave puisqu'il parle de la forteresse volante B-29 (nommée ainsi par le pilote, le Colonel Paul Tibbets, pour rendre hommage à sa mère : Enola Gay Hazard Tibbets) qui largua la bombe atomique (appelée Little Boy) sur Hiroshima, d'où ces paroles incompréhensibles pour le jeune garçon que j'étais alors :

 Enola Gay
 Is mother proud of little boy today
 Ah-ha this kiss you give
 It's never ever going to fade away

 Enola Gay
 It shouldn't ever have to end this way
 Ah-ha Enola Gay
 It shouldn't fade in our dreams away

http://vimeo.com/79026680

 

Atomic Bazaar est un livre qui fait froid dans le dos. William Langewiesche dresse un portait hyper détaillé de la prolifération continue et incontrôlable des matériaux propres à l'élaboration d'une bombe atomique, cela surtout dans les pays dits pauvres. Un travail journalistique de qualité, fort intéressant, avec comme point de départ le largage de la toute première bombe nucléaire par le Boeing Enola Gay sur Hiroshima, pour ensuite aller en ex-URSS et finir au Pakistan, véritable poudrière atomique pour terroriste - selon l'analyse de l'auteur qui est allé sur place rencontrer plusieurs spécialistes. Après cette lecture, on ne peut que savourer chaque gorgée de café comme si c'était la dernière.

 

"Tibbets parlait d'expérience et, d'une certaine façon, il avait raison : c'était évidemment jouer de malchance que de se trouver sous son avion en 1945. Cependant, les innocents qui moururent ce jour-là n'étaient pas des victimes collatérales - pas plus que les victimes du World Trade Center. En effet, Hiroshima avait été choisie au premier chef en tant que cible civile et avait été épargnée par les traditionnelles bombes incendiaires afin de la réserver à la démonstration la plus dramatique possible des conséquences d'une frappe nucléaire. Trois jours après, la ville de Nagasaki fut frappée par un engin encore plus dévastateur : une bombe sophistiquée basée sur le principe de l'implosion, construite autour d'un cœur de plutonium de la taille et de la forme d'une balle de baseball, la masse critique étant atteinte quand ce cœur est comprimé de manière symétrique par des explosifs arrangés très précisément tout autour. Il en résulta une détonation de vingt-deux kilomètres. Bien que la ville fut protégée en grande partie par ses deux collines, les pertes s'élevèrent à environ soixante-dix mille personnes. Certains chicanent en avançant qu'une démonstration en pleine mer, ou même au-dessus de la baie de Tokyo, aurait pu conduire les Japonais à se rendre, sans coûter autant de vies humaines - et dans le cas contraire, une autre bombe était prête. Mais le but était de terroriser totalement une nation entière : atomiser des civils était le meilleur moyen d'y parvenir."

 

25/01/2015

La carte postale du jour...

"Cela reste une loi inéluctable de l'histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque."
- Stefan Zweig, Le Monde d'hier

dimanche 25 janvier 2015.jpg

Je me souviens d'avoir acheté mon premier disque de Tuxedomoon - Suite en sous-sol, album qui contenait L´étranger (gigue existentielle), version de The Stranger plus orchestrée, plus orientalisante aussi - chez le disquaire Divertimento, en vieille ville de Genève, installé au premier étage d'une très ancienne bâtisse, dans un appartement cossu dont le sol boisé craquait lorsqu'on passait d'une pièce à l'autre, chacune réservée à un style différent, du classique à la new-wave, magasin aujourd'hui fermé.
Je me souviens bien qu'avec Killing an arab de The Cure, The Stranger de Tuxedomoon m'a très vite amené à lire Camus, il en a d'ailleurs été de même avec Bauhaus qui m'a attiré vers les livres d'Antonin Artaud alors que Death In June m'a guidé vers Jean Genet et Yukio Mishima, et cela s'est produit souvent et cela se reproduit encore puisque tout récemment c'est une citation de Cyril Connolly, sur le (superbe) disque The ghost in daylight de Gravenhurst, qui a immédiatement suscité mon intéret pour ce critique littéraire anglais dont j'ai lu et bien aimé le livre Ce qu'il faut faire pour ne plus être écrivain.
Je me souviens aussi que, pour moi, Tuxedomoon représente l'archétype même du groupe intemporel, lié à la fois à la new wave la plus expérimentale, à la no wave de New York mais aussi à la scène post-punk européenne, à Camus, mais aussi à la danse - Béjart leur commanda une musique pour l'un de ses ballets -, au film de Wim Wenders Les ailes du désir, pour croiser récemment la route d'artistes comme Tarwater et Tortoise, avec au final une oeuvre riche, même si, dans mon cas, c'est surtout ce disque de 1979 qui compte le plus, alliage étonnant de l'électronique froide et minimale de Steven Brown et du violon strident de Blaine Reininger, porté par la voix déchirante de Winston Tong et son texte inspiré de l'Étranger :

 I was born today
 There was strangers there
 Cut me off
 And left me in a chloroformed cell
 I yelled and I yelled
 But nobody cared
 First day at school
 I lost my front teeth
 Boys beat me up
 Cause I wasn't one of them
 I fought till I bled
 And everyone was scared
 Yeah, everyone was scared
 It isn't my fault
 It isn't my fault
 It isn't my fault
 That I'm strange

https://www.youtube.com/watch?v=C-ZsHsumNS4

En 1979, Jonathan Cott (qui a écrit sur Glenn Gould, Bob Dylan, etc.) mène un long entretien avec l'essayiste américaine la plus en vogue à cette époque : Susan Sontag. Réalisé pour le magazine Rolling Stones, il sera publié un tiers seulement de cette conversation fleuve, il faut donc saluer la bonne initiative de l'éditeur Flammarion, et plus encore de la collection Climats, qui réédite ici au complet cet entretien, Tout et rien d'autre, avec Susan Sontag, femme fascinante, grande lectrice, adepte d'une pensée vivante et qui possédait alors, dans son appartement new-yorkais, une bibliothèque de huit mille livres - bibliothèque qu'elle nommait joliment son "archive du désir". Dans cet entretien passionnant, Susan Sontag revient sur plusieurs de ses essais, sur la maladie, la photographie, parle beaucoup de littérature - Kafka, Baudelaire, Barthes, Gass, Beckett, ... -, elle explique son changement de position, d'appréciation du travail de propagande de la réalisatrice allemande Leni Riefenstahl, mais aussi - et c'est là qu'elle en devient encore plus attachante - sa passion, son amour pour son époque, pour le contemporain. Elle déclare d'ailleurs: "Tout mon travail repose sur l'idée que le monde existe vraiment, et je me sens vraiment y appartenir". En ce sens elle rejoint ce magnifique aphorisme de Nietzsche : "Ce qui est grand dans l'homme c'est qu'il est un pont et non un but". Cet entretien est à la fois sérieux et drôle, Susan Sontag s'ouvre à Jonathan Cott avec une liberté généreuse. Bonne lecture.

 

"J.Cott : Comme l'a écrit Emily Dickinson, "des fleurs et des livres, ces consolations du chagrin".

 S.Sontag : Oui, la lecture est un divertissement, une distraction, c'est ma consolation, mon petit suicide. Si je ne supporte plus le monde, je me pelotonne avec un livre et c'est comme si j'embarquais à bord d'un petit vaisseau spatial qui m'emmène loin de tout. Mais mes lectures n'ont rien de systématique. J'ai la chance de lire très vite, et comparé à d'autres personnes, je suppose que je lis comme un bolide, ce qui a l'avantage de me permettre de lire une grande quantité de livres, mais ce qui a aussi pour contrepartie que je ne m'attarde sur rien, je l'absorbe entièrement puis je le laisse reposer quelque part. Je suis bien plus ignorante que ce que pensent les gens. Si vous me demandiez de vous expliquer le structuralisme ou la sémiologie, j'en serais incapable. Je pourrais me souvenir d'une image dans une phrase de Barthes, ou comprendre le sens des choses, mais je ne m'y consacre pas plus que ça. J'ai beaucoup de centres d'intérêts, mais je sors aussi au CBGB et à d'autres endroits.
 Je crois vraiment en l'histoire, alors que beaucoup n'y croient plus. Je sais que nos actions et nos pensées sont une création historique. Je crois en très peu de choses, mais en voilà une tout à fait certaine : presque tout ce que nous pensons être naturel est en réalité le produit de l'histoire et plonge ses racines essentiellement dans la période romantique et révolutionnaire de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle. Et, fondamentalement, nous continuons à négocier avec des attentes et des sentiments qui ont été formulés à cette époque-là, avec des idées comme le bonheur, l'individu, le changement social, le plaisir. Nous avons hérité d'un vocabulaire qui est né à une époque précise. Lorsque je me rends à un concert de Patti Smith au CBGB, je m'amuse, et j'en profite d'autant mieux que j'ai lu Nietzsche.

 J.Cott : Ou Antonin Artaud.

 S.Sontag : Oui, mais il est trop proche. J'évoquais Nietzsche parce qu'il parlait voilà cent ans de la société moderne et du nihilisme. C'était les années 1870. Que penserait-il s'il avait pu connaître les années 1970 ? Tant de choses aujourd'hui détruites existaient encore il y a un siècle."

28/12/2014

La carte postale du jour...

"La conscience, c'est le chaos des chimères, des convoitises et des tentations, la fournaise des rêves, l'antre des idées dont on a honte; c'est le pandémonium des sophismes, c'est le champ de bataille des passions."
- Victor Hugo, Les Misérables (1862)

 

dimanche 28 décembre 2014.jpg

 

Je me souviens d'avoir découvert ce groupe par le magazine anglais WIRE, d'avoir eu un frisson de plaisir à l'écoute de Holt, Jarmara dont le son post-punk tribal m'a rappelé tour à tour A Certain Ratio (des débuts), Violent Femmes, 23 Skidoo, Pop Group, et, surtout, Shock Headed Peters, le groupe du bucheron de la basse Karl Blake qui, avec son premier album Not Born Beautiful signait en 1985 la quintessence d'un post-punk affranchi de toute mode, de tout genre, d'une inquiétante beauté et d'une élégante étrangeté. (J'en profite pour dire à quel point je suis parfois désolé - désolé dans le sens de la déception, mais en plus fort, plus énervé aussi - par tous ces groupes vendus comme post-punk depuis une douzaine d'années mais qui sonnent le plus souvent comme de la new wave FM, rappelant le pire de Simple Minds, Duran Duran et Tears For Fears réunis, et qu'on aimerait nous vendre comme du Joy Division, du Wire ou du Public Image Ltd!)
Je me souviens bien que cet album de The God In Hackney - Cave Moderne - est rapidement entré dans mon top ten des pochettes les plus moches, à tel point que, l'ayant laissé trainé sur le sol du salon, ma copine eu un choc, une frayeur véritable, en tombant dessus un matin, au réveil, et me demanda par la suite "c'est quoi cette horreur?!". (Ringo Starr dans sa période hippie?)
Je me souviens aussi d'avoir été très intéressé par la démarche du groupe, parce que leur approche relève de la performance, proche des arts plastiques, donnant par exemple un concert de huit heures non-stop au Centre Pompidou, le fait aussi que ses quatre musiciens, tous issus d'autres formations musicales, résident chacun dans des endroits différents - Los Angeles, New York, Brighton et Londres -, et puis l'absence de "buzz" autour de The God In Hackney joue son rôle, pas d'effet de mode, l'aura et l'intrigue restent entières, et puis l'album est excellent, particulièrement Holt, Jarmara, dont le texte est si incompréhensible que je ne peux le le retranscrire ici, mais voici le lien pour l'écouter, c'est déjà ça :

https://soundcloud.com/junioraspirin/the-god-in-hackney-h...

 

Lucien Polastron propose en 234 pages Une brève histoire de tous les livres, en passant par sa bibliothèque - pardon : ses trois bibliothèques - comme l'avait fait Walter Benjamin dans son Je déballe ma bibliothèque, comme l'a fait dans plusieurs ouvrages Alberto Mangel, plus récemment Cécile Ladjali avec Ma bibliothèque - Lire, écrire, transmettre, ou encore le truculent La traversée des plaisir de Patrick Roegiers. Mais alors qu'on pourrait s'attarder des heures durant dans sa vaste collection, et son érudition non moins grande, Lucien Polastron nous donne une merveilleuse leçon d'histoire pour tout savoir de l'écrit : comment il fut conserver, commet il se déplaça, évolua, jusqu'à devenir ce que nous tenons aujourd'hui dans nos mains - un livre relié (ou broché). Chercheur spécialisé dans l'histoire du papier, Lucien Polastron maitrise l'anecdote à la perfection, ce qui donne beaucoup de charme à ce livre, et il se laisse volontiers aller à l'ironie, voir la critique acerbe de la (fausse) "révolution" numérique actuelle. Au contraire de la musique, qui a fait son retour (et je parle ici du retour sous forme "physique", dans les magasins) sous la format vinyle, avec de (plus ou moins) belles pochettes grand format, le livre n'est pas prêt de "partir", toutefois le public se tourne de plus en plus faire de belles éditions, de beaux objets, des éditeurs innovants et / ou facile à suivre - au design reconnaissable, tout autant qu'à la confiance que l'on peut apporter à leurs choix en littérature, comme Allia, Verticales, POL, Minuit, Bourgois, Corti, Verdier, etc. - et aussi (surtout ! serais-je tenté de dire) vers de bons textes. Qui n'a en effet jamais été tenté d'acheter un livre simplement parce qu'il était orné d'une peinture de Munch, Redon, ou Böcklin ? moi cela m'est arrivé, et j'ai parfois découvert d'excellents textes, mais j'ai été aussi déçu, parfois clairement trompé sur la marchandise...
J'aime beaucoup ce passage sur les couvertures des livres, même si la plupart du temps je ne suis pas tout à fait d'accord avec l'auteur (il faudrait peut-être lui expliquer que le digital, le numérique n'est pas dénué de graphisme, et que la sobriété n'est pas forcemment une uniformisation ou un nivellement, mais c'est aussi un style en soi - jamais entendu parlé du Bauhaus cocolet?), Lucien Polastron est en effet trop pessimiste, trop "vieux-ronchon", il est comme c'est gens qui critiquent la littérature contemporaine sans la lire, il est peut-être trop (intentionnelement?) détaché des jeunes générations qui prisent tout autant les livres et le vieux papier, il faudrait peut-être qu'il lise plus François Bon, allez savoir...

"Par-dessus le marché mais pas seulement en France, cette dernière mouture finit par adopter une vicieuse tendance à l'uniforme et au nivellement, dérive que l'on pourrait qualifier de livredepochienne, comme si chaque publication cherchait à passer inaperçue, tandis que les prix grimpent en proportion inverse du tangible apporté : à 35 euros le Pynchon, par exemple, étonnez-vous que les pauvres ne lisent plus ! Au moins a-t-on quelquefois pour le prix d'un roman une couverture alléchante et illustrée d'un joli paysage ou d'un bikini garni, comme c'est de plus en plus souvent le cas, quitte à fourvoyer minablement l'acheteur potentiel.
 (Mais jamais autant que le fit la couverture fantasmagorique accolée aux Chants de Maldoror par une publication vendue dans les halls de gare - est-ce pensable ? - vers 1960 et qui dévoya, mieux que n'aurait jamais pu faire la respectable version Corti de 1953, bien des jeunes gens épris de fantastique bon marché, vers des chemins d'où ils ne revinrent jamais (il parait qu'aventure approchante était déjà arrivée à Philippe Soupault qui, lui, tomba sur cette œuvre alors presque totalement inconnue, au rayon "mathématiques" d'une librairie-papeterie du boulevard Raspail).)
 Embarcadères du rêve et du désir, les couvertures, donc bonnes ou mauvaises, il va falloir s'en déprendre aussi : la numérisation les rend inutiles puisqu'il n'y aura plus grand-chose à promettre ni à cacher. D'ailleurs la plupart des grandes maisons d'édition du siècle dernier, à l'instar de leurs dignes prédécesseurs, avaient déjà opté pour une homogénéisation muettes des façades, habillant aussi bien les mémoires de la majorette que les vaticinations du philologue avec une même couleur maison, tout en se partageant confraternellement le peu de spectre disponible : à Grasset le pastis presque pur, à Minuit le blanc azyme, à Gallimard le beurre frais, etc. Le tout en vrac dans un sac de la Fnac, couleur moutarde-écrasée."

 

16/11/2014

La carte postale du jour...

 

"Nous vivions intégralement notre temps, précisément parce que nous sommes déjà de cœur au delà." - Henri Lefebvre, Vers un romantisme révolutionnaire (1957)

 

dimanche 16 novembre 2014.jpg

 

 

Je me souviens de m'être rendu à l'OFC (office pour l'orientation, la formation professionnelle et continue), je devais avoir 17 ans, le bâtiment était vétuste, quelques personnes travaillaient dans ces petits bureaux se trouvant au deuxième ou troisième étage (aujourd'hui c'est un bâtiment moderne, immense, dont les bureaux occupent plusieurs étages et fourmillent de fonctionnaires alors que paradoxalement, les places d'apprentissage ont plutôt tendance à se raréfier ; toutefois pour moi il n'avait pas été difficile de trouver diverses embauches, et ce sur deux années consécutives, même si je n'ai terminé aucun de mes deux apprentissages...), en prenant l'ascenseur étroit, après mon rendez-vous, je croisais un homme d'un certain âge, costard-cravate de rigueur, qui me détailla de la tête aux pieds, ma coupe de cheveux hirsute tentant d'imiter celle de Robert Smith, mes Dr Martens (de rigueur...), son "scannage" s'arrêtant finalement sur mon manteau noir (probablement trop grand pour mon mètre soixante neuf) et plus principalement sur les quelques pins, d'un seul et unique groupe - PIL -, ce qui provoqua son interrogation polie sur la signification de cet acronyme, curiosité que je me pressais de satisfaire par un joyeux "Public Image Limited!" qui me valut en retour un "ah, oui, en effet..." lourd de sous-entendu.
Je me souviens bien d'avoir été assez enchanté par l'audace de John Lydon qui nomma ainsi son disque vinyle album", son quarante-cinq tours "single", la cassette "cassette" et puis plus tard, la version CD "compact disc".
Je me souviens aussi d'avoir trouvé les guitares trop heavy, la production (Bill Laswell) bien trop chargée - comme du Killing Joke mid-eighties croisé au rock-fm de Steve Vaï ; une horreur en somme, en totale contradiction avec le son accidentel et minimal/post-punk des débuts de PIL ! -, mais heureusement, cet album recelait quelques perles comme le très chaloupé Round (génial) ou encore le tube absolu qu'est Rise dont le refrain "anger is an energy" est entré dans la légende du rock, pour une chanson faussement joyeuse puisque parlant de l'apartheid :

I could be wrong, I could be right
I could be black, I could be white
I could be right, I could be wrong
I could be white, I could be black

Je n'achète pas seulement des livres pour leur contenu, mais aussi pour l'objet. Si la littérature dite "sérieuse" s'affiche avec sobriété (le blanc et bleu des éditions de Minuit et POL, le blanc et noir de José Corti, la couverture crème de la "Blanche" de Gallimard, etc.), c'est toujours un plaisir de faire l'acquisition d'un ouvrage des éditions Allia qui arrivent à allier (Allia, allier... je n'ai pas fait exprès je le jure) un contenu de qualité avec un contenant original et réciproquement. Cet entretien de Gérard Berréby (le directeur des éditions Allia) avec Raoul Vaneigem (ancien membre de l'Internationale Situationniste) pourrait devenir une référence indispensable pour tous les amateurs de l'IS, dont le courant, la critique de la critique et les dérives influencèrent autant Tony Wilson du label Factory (Joy Division, The Durutti Column) que Malcolm McLaren, le manager des Sex Pistols. Bourré de citations, d'extraits de textes, de reproductions de journaux, de manifestes d'époque, ce n'est plus un livre mais une mine d'or pour qui s'intéresse à Vaneigem bien sûr, mais aussi Debord, Marx, Scutenaire, le socialisme, le surréalisme, la Belgique et bien, bien, bien plus encore... Comme tout est intéressant, difficile d'en extraire une petite partie, il faudrait tout citer, recopier le livre, mais voici deux passages, l'un très court, l'autre très long, qui ont pourtant 366 pages d'écart, mais qui me semblent révélateurs de l'état d'esprit des deux intervenants, et de la richesse de leurs propos :


 
"Gérard Berréby : Cette haine te donnait une légitimité, une raison de vivre, de t'affirmer .
Raoul Vaneigmen :  Sans doute une façon de m'affirmer contre le monde, dans un combat dont je ne percevais évidemment pas les nuances...

...

 G.B.: Ce principe est devenu la terreur de la police tout comme celle des hommes politiques ; c'est la crainte de tout ce qui est rendu public. J'ajoute que les policiers en action ont une caméra fixée sur la poitrine ou sur leur casque. Par exemple, on a assisté, en 2007, à des émeutes à la gare du Nord à Paris. J'en ai consulté quelques vidéos sur YouTube. Une masse de gens "compactés", très serrés, se révoltaient et hurlaient... Mais ce qui m'a frappé encore davantage, ce sont les bras tendus, tenant des téléphones mobiles qui filmaient. Ce ne sont pas les poings levés ou une pancarte ou quoi que ce soit qui ont retenu mon attention, mais le fait qu'il y ait autant de téléphones mobiles en train de filmer. Cela relève d'une dynamique contradictoire : d'un côté, on a affaire à des témoignages vitaux qui circulent anonymement sur le net, d'un autre côté, on constate une participation à un développement spectaculaire. L'élément crucial, au cœur de la manifestation, ne consiste plus justement à manifester mais à filmer l'"événement" jusqu'à usure de la batterie pour ensuite vite rentrer chez soi et télécharger le résultat sur des sites adéquats. Évidemment, cette pratique a joué un rôle très positif, que ce soit, par exemple, en Tunisie ou en Iran. La caméra est devenue l'objet prioritaire. Dans un autre genre, on a insisté, aux États-Unis, au lancement d'une paire de tennis à l'effigie d'un grand basketteur, Jordan, et avant l'ouverture du magasin, une émeute aux risques de débordements énormes a dû être canalisée par la police. On observe, aujourd'hui, ces formes de manifestations populaires violentes, fondamentalement basées sur la consommation prioritaire de marchandises nouvelles, avec des répressions policières pour le maintien de l'ordre. Il y a là, à mon avis, une chose assez étonnante qui s'opère. Auparavant, la police ne chargeait pas les gens qui allaient dans un supermarché. Or, à Londres, le jour des traditionnels soldes du début du mois de janvier, des mouvements de foule à qui entrerait le premier dans le grand magasin pour faire une bonne affaire ont dû être contenus. La police a été obligée de maintenir l'ordre. Il y a quand même là une évolution fulgurante qui dégénère complètement dans ses intentions et dans ses effets. Si j'en parle, c'est parce que le déplacement des énergies dans les manifestations, ce que devient un mouvement de résistance et comment la police le canalise, sont des phénomènes en perpétuelle évolution.
R.V.: On est dans une confusion totale. La "confusion", le "spectacle", sont des données intéressantes. Quand le spectacle conserve toute son unité ou lorsque le "pour" et le "contre" s'équilibrent, c'est une notion acceptable. Mais là, dans les exemples que tu cites, plus personne ne sait où il se trouve. Des gens redoutent que leur image passe mal ou ne passe plus... J'aime assez cette vision du poing brandi avec un téléphone qui filme parce que c'est une arme ; une arme qui ne tue pas. J'ai l'impression qu'on s'achemine - il faut faire confiance à la créativité des gens - vers le développement d'une résistance par des armes qui ne tuent pas."

 

04/08/2014

La carte postale du jour...

"Que signifient ces similitudes, recoupements et correspondances ? Ne s’agit-il que d’illusions du souvenir, d’aberration des sens ou d’hallucinations, ou encore de schémas s’inscrivant dans le chaos des rapports humains, incluant tout autant les vivants que les morts, selon un programme qui nous est incompréhensible"

- W. G. Sebald (Séjour à la campagne, traduit par Patrick Charbonneau, Actes Sud 2005)

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Je me souviens que le violoniste Gidon Kremer considère ce (fantastique) enregistrement comme l'"essai d'une approche", et que j'ai eu beau l'écouter mille fois, je n'ai pas pour autant fait le tour.
Je me souviens aussi qu'une dame est entrée dans la librairie alors que j'écoutais ce disque de Bach interprété par Gidon Kremer, qu'elle s'est dirigée de manière préméditée à l'endroit où nous rangeons beaucoup de correspondances d'artistes, d'entretiens, de journaux intimes, qu'elle a saisi un livre puis est venue dans ma direction, l'a brandi en me disant doucement qu'elle aimerait ceci : Lettres à une jeune pianiste, de Gidon Kremer.
Je me souviens d'avoir été toujours séduit par la plupart des pochettes du label ECM, d'avoir aussi été charmé par ces Sonatas et Partitas de Bach, à la fois austère et riche, et d'avoir été charmé par cette déclaration énigmatique de Gidon Kremer à l'occasion de la sortie de ce disque en 2005 :

"Il est tout de même étrange qu'en jouant du violon, je voulais en fait m'"éloigner" de mon "outil"... Était-ce une tentative inconsciente de me rapprocher de Bach et son univers - qu'il savait aussi agencer dans un instrument à une voix ? Ou alors était-ce dans le but d'esquiver ce paradigme de la beauté -, pour se vouer à l'esprit du message ? Mais peut-être était-ce aussi à tout autre chose."

L'outil de travail de Jean-Yves Jouannais est actuellement son cycle de conférences-performances L'Encyclopédie de la guerre. C'est en voulant s'en éloigner qu'il s'en est rapproché, ou réciproquement. Dans ce traité de castellologie littorale, l'auteur de précieux essais comme L'idiotie, Artistes sans œuvres ou encore le sublime L'usage des ruines (parus chez Verticales il y a deux ans - très recommandé!), va discuter des barrages avec Olivier Cadiot, utiliser la fiction, la forme journalistique - et en cela il se rapproche d'Enrique Vila-Matas et son Journal volubile -, mais aussi de la littérature, de son obsession pour les ruines notamment, une forme qui rappelle l'essai De la destruction du regretté Sebald (et du coup donne envie de le relire).
Jean-Yves Jouannais ne veut pas faire un livre avec ses conférences, il y arrive pourtant indirectement avec ce brillant ouvrage - Les barrages de sable - qui sort fin août chez Grasset et dont voici un court extrait :

"Les châteaux de sable, je finis par les envisager comme des livres que l'on aurait pu écrire, ou pas, ou partiellement, qui n'auraient pas eu d'ambition artistique, hormis celle de répondre à une obsession, de s'accorder à elle. Les châteaux de sable n'ont pas d'auteur, ils sont des matériaux conducteurs de fable, toujours exactement la même, ont pour vertu cardinale de mesurer le temps et, non seulement font la guerre, mais sont la guerre. Si les châteaux de sable n'avaient pas été la littérature, j'aurais trouvé, dans la littérature justement, milles références aux châteaux de sable. La preuve de l'identité des deux phénomènes, c'est que la littérature avait su traiter, et avait eu le temps de le faire, de tous les aspects, réels, objectifs, comme fantasmés et imaginaires de l'épopée humaine, à l'exception des châteaux de sable. C'est peut-être aussi la raison pour laquelle ma phrase continuait de ne pas me déplaire, parce qu'elle demeurait unique sur cet aspect de la castellologie. S'il m'était venu à l'esprit de compiler les savoirs contemporains comme ancestraux sur cette discipline, mon encyclopédie n'aurait comptée qu'une seule page, composée elle-même d'une unique citations dont j'aurais été l'auteur."