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06/12/2015

La carte postale du jour...

"No one here gets out alive" - Jim Morrison, An American Prayer

dimanche 6 décembre 2015.jpg

Je me souviens d'avoir été très sensible au fait que Ian McCulloch, le chanteur charismatique d'Echo & The Bunnymen, a toujours été grand fan de Jim Morrison - comme l'était un autre Ian (Curtis) avant lui d'ailleurs -, appréciant peut-être, comme le poète américain, des auteurs comme Nietzsche et Huxley, Rimbaud et Céline, ainsi que le cinéma Nouvelle Vague, surtout celui de Godard et de Truffaut.

Je me souviens bien que leur reprise de People are strange boucle la carrière 80s des Bunnymen (qui se reformeront dix ans plus tard), alors que le film pour lequel ce titre avait été commandé, The Lost Boys (Génération perdue pour les pays francophones) était peut-être l'un des premiers longs métrages à lier l'adolescence au mythe érotique du vampire, comme le vantait d'ailleurs le slogan hédoniste qui accompagnait le film : "Sleep all day. Party all night. Never grow old. Never die. It’s fun to be a vampire" ; un bon gros teen-movie avec de jeunes vampires au look choucrouté gothico-heavy-metal ressemblant à celui du groupe The Cult (dont le chanteur, Ian Astbury, officiera en tant qu'ersatz de Jim Morrison sur la tournée de reformation des Doors, en 2002) ; sympathique navet dont on ne retient pas grand chose, sauf qu'il aura remis au goût du jour, à la fin des années 80 - et donc avant le Biopic qui leur sera dédié quelques années plus tard - la musique des Doors ainsi que Jim Morrison comme figure emblématique du rock.

Je me souviens aussi que j'adore passer cette reprise des Doors par les Bunnymen dans mes soirées au Cabinet, à Genève, aux côtés d'autres reprises comme celle de Ashes to ashes de Bowie par Warpaint, A Forest des Cure par Bat for Lashes, Dear Prudence des Beatles par Siouxsie ou le Mother's little helper des Stones par mes favoris belges, Polyphonic Size...

When you're strange
Faces come out of the rain
When you're strange
No one remembers your name
When you're strange
When you're strange
When you're strange

People are strange when you're a stranger
Faces look ugly when you're alone
Women seem wicked when you're unwanted
Streets are uneven when you're down

https://www.youtube.com/watch?v=yUgRSmo50gE

 

L'histoire de Brady est si extraordinaire, qu'elle paraît être une fiction... Et pourtant, si : l'épopée carnavalesque de ce cinéma de quartier ouvert en 1956 et racheté par Jean-Pierre Mocky en 1994 (pour le revendre en 2011) est véridique - et drôle. À lui tout seul, le récit de Jacques Thorens - qui officia comme caissier et projectionniste dans les années 2000 -, donne à la fois un portrait incroyable d'une petite salle de quartier et de ses difficultés (le mot est faible) pour survivre, une petite bio' de Mocky lui-même (hilarant), une cartographie des nanars et du cinéma bis (horreur, western moussaka, taïwannerie martienne, ... avec un très petit budget) et de l'évolution des techniques cinématographiques sans parler d'un tableau des marginaux qui fréquentent le lieu. Car les spectateurs du Brady n'étaient pas beaucoup à être de vrais cinéphiles... avec la formule "double programme" établie dans les années 70, le cinéma propose deux films pour le prix d'un et attire dès lors les clochards qui viennent roupiller quelques heures au chaud - ou des homos qui viennent s'y rencontrer dans "les toilettes dont on ne revient pas". Mais lorsque le cinéma projette Baise-moi de Despentes et Coralie Trinh Thi, les clochards supportent assez mal la scène de viol qui les empêche de dormir et finit même par les terrifier après plusieurs jours ! Le Brady était un lieu hors-norme, ailleurs. Aujourd'hui on n'y passe plus Zorro et les trois mousquetaires, Le sadique aux dents rouges ou encore L'île de l'enfer cannibale, mais plutôt Mon Roi de Maïwenn (qui est une horreur tout de même, mais d'un autre genre), mais au moins : le cinéma existe encore. Un beau bras d'honneur au monde moderne dont ce livre est une extension jouissive en forme de doigt. 

 

Extrait de Le Brady, cinéma des damnés, de Jacques Thorens (aux éditions Verticales) :

"Quand je suis arrivé, la formule "deux films pour le prix d'un" avait toujours cours. Un Mocky, en alternance avec de l'horreur ou une série Z. Le spectateur qui se présentait vers 17 heures pouvait même en voir trois, car on en passait un autre pour une séance unique vers 20 heures.

 Le Brady a fini par être la dernière salle spécialisée dans le fantastique, la dernière à proposer du permanent et du double programme avec les copies d'époque qui circulaient encore. Un monument peu visité où l'on collectionnait l'obsolète. Expliquer chacune de ses particularités revenait à me plonger dans l'histoire des cinémas de quartier. Le Brady portait les traces de chacune de ses mutations : blaxploitation, giallo, kung-fu, western-spaghetti, porno, étrangleurs, bossus, femmes fouettées en prison, morts-vivants, lézards en plastique, érotico-cannibales, nazisploitation, j'en passe et des meilleures. J'observais les strates et les restes. Bien avant que Tarantino et d'autres relancent l'intérêt pour ce mauvais genre.

 L'Étrange festival ou une cinémathèque belge pouvaient appeler pour un renseignement, afin de savoir où dénicher une copie, mais ce n'est pas ça qui ramenait des spectateurs en nombre. En 1993, le Brady n'était plus seul, le tract de la première soirée des "vendredis du cinéma bis" à la Cinémathèque française précise : "dans le cadre d'un double programme, dans la tradition des défuntes salles de quartier".

 Gérard, notre programmateur, rêvait de ramener davantage de cinéphiles "classiques", pour pallier la défection des fantasticophiles, presque tous partis à la Cinémathèque ou dans les vidéoclubs. Certains considéraient que leur Brady était mort avec l'arrivée de Mocky. Gérard débusquait des films rares, quelques fois abîmés, qu'il faisait rénover par Christian le projectionniste - plus expérimenté que moi. Régulièrement les distributeurs ne se rappelaient même plus qu'ils avaient les droits de ces titres et encore moins l'existence de ces bobines égarées. Comme Jules César de Mankiewicz qui malheureusement avait mieux marché au Quartier latin, quand ils avaient récupéré la copie réparée par Christian.

 Au désespoir de Gérard, les cinéphiles n'avaient pas la réflexe d'aller au Brady. Les vieux homos, si.

 Aujourd'hui le titre à l'affiche c'est Sodome et Gomorrhe, un péplum.

- Si bon ça. Y a soudoumie, une place, si vous plaît, dit Ahmid goguenard.

 Nos clients c'était plutôt ce genre-là."

 

29/11/2015

La carte postale du jour...

Il parait que c'est un peu ma ligne, sinon ma destinée, de n'avoir pas où reposer ma tête.

- extrait d'une lettre de Maurice Sachs datant de 1942

dimanche 29 novembre 2015.jpg

Je ne me souviens plus si j'ai acheté ce maxi chez Divertimento ou Sounds, mais je pencherais pour le second disquaire, probablement peu de temps avant le passage du groupe au Palladium en 1988, aux côtés de Sad Lovers & Giants (nul) et The Essence ('suis parti après deux titres...) - ce soir là And Also The Trees furent magique.

Je me souviens bien de quelques anecdotes amusantes sur le groupe ; comme le fait que le frères Jones disposaient dans les années nonante d'un stock impressionnant d'invendus de leur deuxième album, Virus Meadow, en version limitée contenant un 45tours, et que, pensant ne jamais arriver à les vendre et pour gagner un peu de place chez eux, ils avaient décidé de tout jeter, ce qu'ils ont bien sûr amèrement regretté quand, dès la décade suivante, le public délaissa le format compact disc pour revenir au vinyle...

Je me souviens aussi qu'And Also The Trees ont toujours eu un lien particulier avec Genève, en y jouant en 1988, en 1992, 1994, et de très nombreuses fois ensuite jusqu'à ce concert acoustique dans la salle des abeilles du Palais de l'Athénée en juin 2009, ou encore ce mémorable concert au Casino-Théâtre en 2012 où ils jouèrent une magnifique version de Shaletown qui reste à ce jour l'un de mes titres favoris de ce groupe qui continue sa flânerie singulière, bon an mal an, depuis près de trente cinq ans, avec talent.

On the blue-green rising, falling tide
Breathing in the pebbles
Sighing out the salt breeze

Chaff is blowing from the stubble fields
Leaving the dried earth land it threads the gate
Tunnel hedges
Old man's beard
Sticking to the wild plums
Old man's beard
And follows the pot-holed tracks
That lead to Shaletown

The ox-man's soul forever turns around
And ploughs the stubble field
Caught in the lonely mile
Between the roads to Shaletown
He watches the chaff leave his dry brown eye
And swing over rose-hip stile
To Shaletown

Under bronze-red sunset, cobweb clouds
Dipping to the shadows
Dancing through the dead trees
Over carts that struggle up the hills
Sticking into the sweat and blistered hands
Nailed sacks flap
From blackened walls
Flailing arms to welcome
From blackened walls
In to the groaning heart of Shaletown

The ox-man turns and walks into the wind
Towards the ceaseless sea
Ploughing the lonely mile
As chaff settles in Shaletown
The machines they groan and the hammers they pound
As night falls on Shaletown
The chaff settles in Shaletown
 
https://www.youtube.com/watch?v=83IO34aMqS0
 
 
Belle trouvaille que ce livre écrit au bord du lac des Quatre-Cantons dans les années 43-44 ; réédité maintenant par l'Arbalète (Gallimard) mais qui avait été à l'origine publié en Suisse, à Genève, par les éditions Jeheber, en septembre 1945. La préface est (pour la réédition présente) signée par Patrick Modiano : "Ce qui fait la singularité de Rien où poser sa tête c'est qu'on ne peut pas identifier son auteur de manière préciseJe préfère ne pas connaître le visage de Françoise Frenkel, ni les péripéties de sa vie après la guerre, ni la date de sa mort. Ainsi son livre demeurera toujours pour moi la lettre d'une inconnue, oubliée poste restante depuis une éternité et que vous recevez par erreur, semble-t-il, mais qui vous était peut-être destinée". L'auteur de Dora Bruder et des Boutiques obscures, récemment nobélisé, appuie sur l'importance du quasi-anonymat de son auteure, en ajoutant bien "qu'à notre époque, l'écrivain se montre sur les écrans (...), dans les foires du livre, (...)" s'interposant sans cesse entre le lecteur et son œuvre, devenant ainsi un "voyageur de commerce", précise-il encore. Héroïne (presque) inconnue, Françoise Frenkel ouvrit la première librairie française de Berlin, en 1921, pour tout quitter sous la menace nazie en 1939 (ce qui dénote son courage - si ce n'est sa folie - puisqu'elle était franco-polonaise d'origine juive!). Son récit couvre la montée des violences nazies, puis son exil pour la France et ses différentes tentatives pour rallier Genève et la Suisse, avec un ultime essai enfin couronné de succès en juin 1943. Le récit de cette passionnée de livres et de littérature est d'une douce simplicité, ce qui le rend d'autant plus beau. Il y a d'ailleurs quelque chose de modianesque dans ce texte qui a traversé le siècle passé et qui ressort de l'oubli pour rendre le témoignage rigoureux des petites vies tourmentées par la grande Histoire - puisse-t-il trouver de nombreux lecteurs.
 
Extrait de Rien où poser sa tête, de Françoise Frenkel (L'arbalète Gallimard 2015) :
 
" Je revoyais clients et amis... Combien, à chaque tentative de départ, ils s'étaient montrés profondément affectés. "La librairie, disaient-ils, est le seul endroit où nous puissions venir reposer notre esprit. Nous y trouvons l'oubli et le réconfort, nous y respirons librement. Elle nous est plus que jamais nécessaire. Restez ! "
 Je compris cette nuit-là pourquoi j'avais pu supporter l'accablante atmosphère des dernières années à Berlin... J'aimais ma librairie, comme une femme aime, c'est-à-dire d'amour.
 Elle était devenue ma vie, ma raison d'être.
 L'aube me trouva assise à ma place habituelle devant ma table de travail, au milieu des livres.
 La librairie paraissait presque irréelle dans la première lueur du jour.
 Alors je me levais pour faire mes adieux...
 je passais de rayon en rayon, caressant tendrement le dos des livres... Je me penchais sur ls exemplaires numérotés. Combien de fois avais-je refusé de céder l'un ou l'autre par attachement !
 Je relisais les dédicaces d'auteurs. Certains n'étaient plus. Ni Claude Anet... Comme il m'avait parlé avec enthousiasme de sa vie en Russie ! Ni Henri Barbusse... Il m'avait raconté ses souvenirs de Roumanie, de Russie, de Lénine... Ni Crevel, jeune, fantasque, inquiétant dans sa fougue et dans son pessimisme.
 Certaines dédicaces évoquaient un instant de sympathie, d'autres un hommage éphémère... Tous ces trésors allaient rester. Quelles mains en prendraient soin?
 Je cherchais auprès de mes livres réconfort et encouragement.
 Et subitement je perçus une mélodie infiniment délicate... Elle venait des étagères, des vitrines, de partout où les livres menaient leur vie mystérieuse.
 J'étais là, j'écoutais...
 C'était la voix des poètes, leur consolation fraternelle à ma grande détresse. Ils avaient entendu l'appel de leur amie et faisaient leurs adieux à la pauvre libraire dépossédée de son royaume.
 Les premiers bruits du matin me rappelèrent à la réalité."

22/11/2015

La carte postale du jour...

Lorsque mon désespoir me dit : Perds confiance, car chaque jour n'est qu'une trêve entre deux nuits, la fausse consolation me crie: Espère, car chaque nuit n'est qu'une trêve entre deux jours.

- Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

dimanche 22 novembre 2015.jpg

Je me souviens d'avoir suivi quelques années durant les sorties du label Bella Union, fondé par un membre des Cocteau Twins (Simon Raymonde), et d'avoir ainsi découvert, parmi les nombreuses propositions musicales (Midlake, Czars, Laura Veirs, ...) la musique de Beach House qui me rappelait la naïve étrangeté de Julee Cruise dans Twin Peaks ainsi que la pop vaporeuse et ralentie des meilleurs titres de Slowdive (Spanish air, Catch the breeze, Dagger, ...). 

Je me souviens bien de ce concert du 2 novembre 2007 à L'Étage, à Artamis (rayé depuis de la carte de Genève), où, avec In Gowan Ring et Equus, nous partagions l'affiche avec les États-Uniens d'Arbouretum et Beach House ; les premiers représentant l'archétype même du groupe de rockers branchés barbus complètement mutiques (pose qui me rappelle toujours ce dialogue du film Le Goût des Autres où Chabat demande à Gérard Lanvin à quoi il pense, et l'autre de répondre qu'il ne pense pas mais qu'il s'emmerde, et Chabat de s'étonner alors : "c'est marrant, quand tu te fais chier on dirait que tu penses"), les seconds étant tout au contraire très sympathiques, prenant la peine de se présenter, de papoter un peu, chose très rare dans le milieu du rock où chacun garde bien souvent ses distances.

Je me souviens aussi que l'achat de ce disque restera lié aux attentats de Paris, puisqu'en allant prendre mon train ce matin du 14 novembre je reçu un appel me conseillant de rester sur Genève, ce que j'ai fait annulant tout mes rendez-vous parisiens et optant raisonnablement pour un café au Remor, puis par un passage au marché aux puces sur la plaine et un écart par Sounds où je dénichais ce Depression Cherry à la pochette recouverte d'un tissu (?) imitant le velours, agréable au toucher quoique faussement doux, à l'image de la musique étrange de ce groupe dont la musique (presque) dépressive à un petit goût de cerise, comme sur Space song.

 

It was late at night
You held on tight
From an empty seat
A flash of light

It would take awhile
To make you smile
Somewhere in these eyes
I'm on your side

You wide-eyed girls
You get it right

Fall back into place
Fall back into place

Tender is the night
For a broken heart
Who will dry your eyes
When it falls apart

What makes this fragile world go 'round?
Were you ever lost
Was she ever found?
Somewhere in these eyes

Fall back into place
Fall back into place

 

https://www.youtube.com/watch?v=RBtlPT23PTM

 

Dagerman, Sebald, Lou Andréas-Salomé, Dostoïevski, Amiel, Nietzsche, Édouard Levé, Giauque, etc. la liste est longue de ces écrivains qui, plutôt que de prendre la pose, se sont résignés à être les légataires de leurs propres angoisses pour remplir le vide du monde ; ce même vide qui évoquait à Walter Benjamin une scène de crime lorsqu'il observait les photographies d'Adget - curieusement vide de gens. Photographies qui devenaient des "pièces à conviction pour le procès de l'Histoire" ; et dans ce même procès qui n'en finit pas de finir, Baudoin de Bodinat apporte lui aussi son témoignage avec cette suite à ses deux volumes de La Vie sur Terre (1996 et 1999), ressassement littéraire qui porte le beau nom de : Au fond de la couche gazeuse, et qui rappelle à nous ses vers de Dante se trouvant au dessus de la porte de l'Enfer : "Par moi, on entre dans le domaine des douleurs… /  Vous qui entrez ici, perdez toute espérance." Il n'y a ici aucun espoir de rédemption, le constat est noir, pas de notice d'emploi pour contrecarrer les effets négatifs de cette humanité que l'auteur compare à "un macrobiote occupé à digérer la vie terrestre que lui distribuent les chariots élévateurs, les semi-remorques, les portes-containers géants, et à n'en restituer que les résidus inassimilables qui font ces tas d'ordures par milliards de tonnes répandues au hasard" - pas de médecin de l'âme pour venir à notre secours ? Peut-être Socrate, qui nous rappelait que les mauvaises expériences sont aussi les bonnes occasions pour devenir philosophe - bien dit. N'en reste pas moins que la lecture de Baudoin de Baudinat est comme un uppercut de Céline suivi d'un baume déposé sur l'ecchymose par Cioran... on ne sait finalement pas ce qui fait le plus mal et c'est bien ce qui est le plus angoissant (surtout quand on aime ça).

Extrait de Au fond de la couche gazeuse 2011 - 2015, de Baudoin de Baudinat (éditions Fario) :

"Il y a des jours où, sans qu'on sache pourquoi, les antennes de la perception se déploient complètement, où la réceptivité de l'ambiance générale se fait plus nette et distincte, où l'intensité de ce qui vibre dans l'atmosphère de cet âge du monde où nous sommes parvenus s'empare entièrement du sentiment qu'on a des choses et vient hanter ce ciel de juillet tout ce qu'il y a de tranquille et bénin, durant qu'on est à s'occuper du jardin, d'un bourdonnement assourdi de Predator venu rôder ici depuis le proche avenir ; où cette vive esthésie d'une précipitation continuelle des événements autour de soi donne à toutes les occupations normales et nécessaires, à l'ordinaire de la vie courant un caractère de lenteur pénible, d'embarras, d'inapproprié, d'un hors de propos suscitant de la nervosité ; ainsi qu'on s'appliquerait à poursuivre la lecture de la Vie d'Alexandre par Amyot - "... de quoy Clitus qui estoit desja un peu surpris de vin, avec ce qu'il estoit de de sa nature homme assez rebours, arrogant et superbe, se courroucea encore d'avantage, disant que ce n'estoit point bien honestement fait d'injurier ainsi, mesmement parmy des Barbares ennemis, etc." -, tandis qu'en allumant la radio ce serait dans un climat d'épouvante des speakers de plus en plus anonymes, décontenancés et bégayants, à répéter des consignes de confinement et de prophylaxies manifestement périmées par la vitesse de la contagion, et qu'on entendrait d'une maison voisine des cris aigus, des claquements de portières, une voiture qui démarre en trombe ; ou bien rester assis comme si de rien n'était à tourner les pages de l'année 1711 des Mémoires de Saint-Simon - "...Je crus donc devoir recharger plus fortement encore ; et voyant mon peu de succès, je lui fis une préface convenable, et je lui dis après ce qui m'avait forcé à le presser là-dessus. Il en fut étourdi : il s'écria sur l'horreur d'une imputation si noire et si scélératesse de l'avoir portée jusqu'à M. le duc de Berry, etc. " -, alors qu'aux informations radiovisées la banqueroute finale propageait d'heure en heure à la surface du globe les mêmes images partout de pillages, d'incendies, de blindés patrouillant les avenues jonchées de carcasses, de foules éparses en carnavals sinistres d'après une fin du monde où toutes les croyances seraient tombées et plus rien ne fonctionnant, et que par la fenêtre ouverte s'en approcherait le raffut. Mais dans la réalité rien de tout cela n'a encore eu lieu, et il faut bien terminer de désherber entre les petits pois ou de repeindre la cabane à outils; et ce n'était pas un drone tout à l'heure mais juste un petit hélicoptère de l'administrations fiscale."

15/11/2015

La carte postale du jour...

"Peut il y avoir une lumière née du soleil et de l'usure."

- Philippe Jaccottet, Paysages avec figures absentes

dimanche 15 novembre 2015.jpg

Je me souviens de cette reprise de Transmission de Joy Division par Low ; faussement paresseuse et réellement raffinée, sa lenteur cherchait la beauté dans le détail et la suspension.

Je me souviens bien que ce groupe m'a toujours étonné par sa longévité, sa constante discrétion qui les rapproche de la non-création ; n'éprouvant jamais le besoin ou le devoir de donner des preuves de son statut artistique, un peu comme l'auteur, dont Flaubert explique qu'il doit, "dans son œuvre", "être présent partout, et visible nulle part."

Je me souviens aussi à quel point j'ai été touché par certains textes de cet album - Ones and Sixes -, et principalement avec ce Lies, dont j'adore la mélancolie et surtout la mise en abîme finale : 

 

When they found you on the edge of the road
You had a pistol underneath your coat
But it all started back in '79
Your mother used to work from sunset to 5
And when you knew enough to know where to go
You said you wanted to be out on your own
Why don't you tell me what you really want
Instead of making up the same old lies, lies, lies

You say you must be going out of your mind
And I can see you when I look in your eyes
You're always talking on the end of your tongue
And sweep the ashes underneath the rug
You swear you're having just the time of your life
You've got it wrapped in pretty papers and white
Why don't you tell me what you really want
Instead of making up the same old lies, lies, lies
Lies, lies, lies
Lies, lies, lies

Oh, baby, we gotta go
The shadow's taking its toll
We're not winning anymore
Time is keeping score
It's the blind leading the blind
One can handle the night
Oh, it's not what I wanna say
But I'll say it anyway

When I saw you on the edge of the road
You had a pistol underneath your coat
I should be sleeping by your lonely side
Instead of working on this song all night

https://www.youtube.com/watch?v=S182S04Sy9U

 

Alain Nadaud nous quittait cet été, mais il avait déjà quitté la scène littéraire en 2010 avec son magnifique "D'écrire j'arrête", où devrais-je plutôt dire : il avait "presque" quitté la scène littéraire en 2010. En effet, ce sympathique imposteur nous envoyait encore de ses nouvelles avec ce Journal du non-écrire, en 2014 ; journal qui n'était ni un roman, ni un essai, ni vraiment un journal d'ailleurs... mais un grand livre d'Alain Nadaud, ce qui n'est pas rien, même si bon nombre ne le connaissaient pas, ne le connaissent pas, et, probablement, ne le connaitront jamais. Ses réflexions à la troisième personne donnait un portrait tout de gris d'un auteur désabusé, qui s'éloignait peut-être de son œuvre, déçu par la littérature, et qui faisait maintenant le choix de la retraite dans la vie sans l'écrit. Comme il le notait "un matin (...) j'avais cessé d'y croire" - après avoir touché le néant par la littérature, Nadaud avait choisi la mort fictive. Il s'était raturé à jamais, retiré du circuit, des alliances et des complicités ; il se rayait lui-même du registre des inscriptions et belles lettres - il pouvait savourer cette gloire en secret. Je la savoure avec lui. Ce journal est une fin de non-recevoir, l'œuvre de Nadaud tend vers le silence. Un silence assourdissent qui se noie dans le bruit du monde, mais n'en reste pas moins présent, en profondeur.

 

Extrait de Journal du non-écrire, d'Alain Nadaud (aux éditions Tarabuste) :

 

"Il s'était aperçu qu'il avait vécu dans un état de véritable sujétion vis-à-vis de l'écriture. Comme un prêtre fanatique. Un zélote. Un idolâtre qui se sacrifie à son idole, non pas faite de boit, de pierre ou d'os, mais d'encre et de papier : dans son temple, dont la bibliothèque labyrinthique imaginée par J.-L. Borges est le modèle, s'entassait la totalité des livres écrits depuis les commencements des temps, et à écrire jusqu'à la fin des siècles.

 En arrêtant d'écrire, il avait coupé court à cette fantasmagorie. Il avait entamé une cure de désintoxication douloureuse, pleine de doutes et d'austérités, à laquelle rien n'était susceptible d'échapper. Peut-être la disparition de ses certitudes en la toute-puissance de l'écriture, de l'abnégation que supposait cette pratique, de cette morale même qu'elle induisait le rendaient-elles mieux apte à démonter les mécanismes insidieux et pervers de la croyance, à aborder de front la question de l'absence radicale de Dieu.

Pour retrouver le chemin de l'écriture après une déception pareille, il lui aurait fallu un enjeu de taille : à l'image par exemple de la lutte de Jacob avec l'Ange. Ou de ce Maldoror qui ne craignait pas d'outrager la figure même de Dieu."

 

 

 

 

08/11/2015

La carte postale du jour...

"La mélancolie aux dents de brouillard ne sait mordre que dans du clair de lune. Et nous sommes en plein midi."

- René Crevel, Les pieds dans le plat

dimanche 8 novembre 2015.jpg

Je me souviens d'avoir découvert Teho Teardo par sa collaboration avec Blixa Bargeld (du groupe allemand Einstürzende Neubauten) il y a de cela quelques années à peine, et j'avais trouvé que ses compositions, oscillant entre post-rock mélancolique et musique contemporaine classique - qui me rappelaient d'ailleurs furieusement le morceau The Garden des Neubauten avec sa mélodie lancinante au violon, s'animant en crescendo et se démultipliant dans des éclats sonores hypnotiques -, collaient parfaitement aux textes néo-dadaïstes de Blixa.

Je me souviens bien d'avoir littéralement sauté sur ce vinyle lorsque j'appris sa parution - une merveille.

Je me souviens aussi d'avoir vite remarqué que l'un des titres de cette vrai fausse musique pour films s'intitule Hôtel Istria, celui-là même où logèrent Man Ray, Duchamp, Picabia ou encore Aragon, et de m'être dit qu'à mon prochain passage à Paris (dans une semaine) j'irais sans doute y faire un tour...

 

https://www.youtube.com/watch?v=X-c_CIHxcDQ

 

Voilà un bel essai sur les esthètes guerriers : ces poètes engagés, alors en rupture avec le désordre établi suite à la première guerre mondiale ; enfants de D'Annunzio, Jünger et T.E. Lawrence, ils se nommaient René Crevel, Auden, Klaus Mann, et s'opposaient, comme le disait J. de Fabrègues dans un numéro de la Revue du Siècle datant de 1934 "contre l'égoïsme obtus du monde bourgeois-libéral, contre le matérialisme économique et spirituel, contre l'impuissance d'une politique sans esprit et sans âme, (...)" Ils périront les armes à la main, aux commandes d'un avion ou d'une balle dans la tempe, habités par un désespoir aussi grand que leurs idéaux d'un nouvel ordre lyrique, d'une révolte décadente contre la décadence, de la tentation de l'absolue liberté, de l'avènement d'un nouvel homme et d'un âge d'or non pas passé, mais futur, voir - encore mieux - : présent. Des idéaux destinés à être broyés par la machine guerre qui se remet en route, d'abord en Espagne, puis dans toute l'Europe dès 1939. Des idéaux que l'on retrouve dans les années soixante, comme le note Hakim Bay dans son essai T.A.Z., qui lie la pensée subversive, déjà élaborée à Fiume en 1919 par D'Annunzio et ses adeptes, aux mouvements de jeunesse, la "contre-culture" (même si celle-ci est depuis longtemps devenue, malheureusement, uns niche du capitalisme ultra-libéral), celles des hippies aux anarchistes nihilistes, des punks, du squat en passant par les rave-party - tous donnent bien souvent la priorité à la vie en groupe, le refus de l'aliénation urbaine, la tentative de créer des économies alternatives, la circulation des drogues, la liberté sexuelle, etc. Maurizio Serra permet, grâce à son travail précis et soigné, de redécouvrir l'esprit de cette jeunesse des années 30, riche de ses paradoxes, esprit qui survit encore de-ci delà, en Europe et ailleurs.

 

Extrait de Une génération perdue - Les poètes guerriers dans l'Europe des années 1930, de Maurizio Serra (paru aux éditions du Seuil 2015) :

 

"Dans une autre vie, une autre œuvre, interrompue au seuil de la maturité des temps gris de l'immédiat après-guerre, quand l'intellectuel croit combler, par l'engagement, l'angoisse d'être relégué : "Certaines cultures végètent à un degré inférieur de l'histoire, confie Cesare Pavese peu avant son suicide ; pour elles le problème de mûrir, d'atteindre à ce viril instant tragique qu'est l'équilibre entre l'individu et le collectif, correspond à celui qui se pose pour l'anarchiste rebelle en culottes courtes : grandir en héros tragique, conscient de l'histoire."

 Ce jugement traduit le climat d'un époque où la culture suscitait des passions qui étaient, en retour, le reflet de son pouvoir d'effraction. Si elle ne conciliait, ou ne réconciliait pas, elle pouvait au moins provoquer les réflexions des uns et les contre-réflexes des autres - jusqu'à l'excès.

 Alors les esthètes armés sont partis, coupables d'avoir deviné que l'Europe s'apprêtait à hypothéquer sa propre histoire pendant des générations. Oui, Cantimori avait vu juste. Que nous ont-ils donc légué, par delà le long purgatoire auquel les a condamnés l'après-guerre ? Qu'est-ce qui nous autorise à les lire ou les relire aujourd'hui, à retracer leur parcours, à les considérer à nouveau comme actuels, malgré ce qui sépare le monde des années 30 du nôtre ? C'est que, même là où il s'exprima dans le désordre et l'incohérence, et culmina dans les luttes fratricides, le témoignage de cette génération perdue, la dernière peut-être qui puisse se définir comme réellement et idéalement "européenne", demeure authentique et profondément humain."