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29/02/2016

La carte postale du jour...

"On peut assurément soutenir que le fait de donner raison au réel constitue le problème spécifique de la philosophie : en ce sens que c'est son affaire, mais aussi qu'elle n'est, en tant que telle, jamais tout à fait capable d'y faire face."

- Clément Rosset, Le réel - traité de l'idiotie

lundi 29 février 2016.jpg

Je ne me souviens pas exactement depuis quand je cherche le quarante-cinq tours de Claudine Chirac, très longtemps, trop longtemps même, mais je suis bien heureux d'être tombé un beau jour sur cette compilation de groupes suisses, perdue dans un bac de vinyles soldés et datant de 1982, mon regard ayant d'abord été attiré par le nom de Grauzone pour découvrir plus bas celui de Claudine Chirac - fantastique !

Je me souviens bien d'avoir joué Eisbaer, le tube de Grauzone, au moins tous les samedis, de 1989 à 1992, au cours nos soirées dark au Midnight, et d'en avoir ainsi tant usé et abusé que je n'ai plus pu le supporter des années durant avant d'y revenir timidement, jusqu'à découvrir récemment que l'artiste Jesper Just l'avait choisi dans sa liste des Ten songs that saved your life, juste avant Decades de Joy Division, ce qui n'est pas rien (mais qui n'est pas si étonnant quand on réalise que l'un de ses courts-métrages s'intitule It will all end in tears, titre qui fait directement référence à un autre classique de cette période new-wave : This Mortal Coil).

Je me souviens aussi que lors de l'enregistrement du titre Eisbaer, en 1980, il avait été reproché au groupe de faire un titre par trop ressemblant à celui de The Cure, A Forest, et que c'est finalement Stefan Eicher qui avait ajouté les bruits de synthé qui font toute la différence ; mais personnellement je préfère plutôt les bluettes naïves de Grauzone que sont Ich lieb' sie ou Träume mit mir, ou encore Moskau, son rythme stakhanoviste et ses nuages noirs...

 Bern: Heiter, null
 Prag: Bewölkt, eins
 Warschau: Bewölkt, ein Grad
 Moskau: Bedeckt, Schneefall, minus vier
 Moskau: Bedeckt, Schneefall, minus vier
 Moskau: Bedeckt, Schneefall, minus vier

 Moskau, dein Körper brennt
 Du hast mich Weinen gelernt
 Dein Tod ist das Schweigen
 Es zwingt mich, allein zu bleiben

 Schwarze Wolke über Moskau
 Diese Stille macht dir Angst
 Deine Kinder, sie weinen nicht mehr
 Deine Kinder, sie hungern zu sehr

Wir dienen Moskau

https://www.youtube.com/watch?v=ldJx9lZfDhE

 

Qui n'a pas encore découvert la prose desprogienne de Iegor Gran ne sait pas ce qu'il perd ; dans ce cas je recommande de toute urgence la lecture de La Revanche de Kevin ; puis de tous ses autres romans - avec Iegor Gran on est toujours déçu en bien, comme on dit en Suisse. Avec ce nouveau livre on a affaire à un conte fantastique non conforme, décalé, imprévisible même. Le canon tonne dans ce roman qui commence dans un asile de fou avec l'arrivée d'un Napoléon - mais pas n'importe quel Napoléon, car celui-ci est une femme, ce qui contrarie beaucoup le Général De Gaule. Pour le soigner, le Docteur Day, qui est un inculte absolu en histoire-géographie, décide d'emmener son Napoléon en Russie pour y revivre la retraite de la Grande armée après la fausse prise de Moscou, qui s'était soldée par un vrai désastre - une expérience censée guérir le malade... On l'aura sans doute vite compris : Le Retour de Russie est, au premier abord, une pochade. C'est plutôt facile à lire, mais c'est aussi un texte difficile à lâcher, parce que très bien construit, drôle, passionnant, et qui, par sa forme même - le conte fantastique -, a beaucoup à nous dire sur la folie ; on ne peut s'empêcher de penser à l'antipsychiatrie chère à Deleuze et Guattari (le droit à la folie). D'ailleurs l'une des premières (bonnes) rencontres que font notre Napoléon féminin et notre déraisonnable docteur, eh bien cette rencontre n'est autre qu'"André le débile", le simple d'esprit qui vit seul dans la forêt et semble être le plus heureux des hommes. Et puis Iegor Gran a eu la bonne idée d'utiliser les dessins de sa fille, Sophie, pour illustrer son histoire, et de faire aussi des clins d'œil à certains textes de son père, le célèbre dissident André Siniavski qui, lui, mêlait satire de la réalité et fantastique, à la façon de Boulgakov. D'ailleurs s'il fallait employer un simple slogan pour vendre ce livre, je dirais qu'il est justement dans cet entre-deux improbable et fantastique, quelque part entre Desproges et Boulgakov, tiens - rien moins que génial, quoi. 

Extrait de Le Retour de Russie, de Iegor Gran (publié aux éditions P.O.L.) :

"De grandes silhouettes noires et immobiles se découpent en effet au loin. On dirait des toits, des poteaux. On s'approche. Aucune lumière. Ce doit être des granges abandonnées. La route s'élargit légèrement, comme quand on est près d'un village. Et aussi, on le sent tout de suite, une odeur de brûlé. On s'approche encore, quand Pauline crie :

 - C'est le POJAR, docteur !

 Il y a une pointe d'angoisse dans sa voix, qui me fait s'arrêter.

 - Encore et toujours le pojar!

 Comme je ne comprends pas ce mot, elle m'explique.

 - Le pojar, c'est une spécialité de ce pays de malheur. À chaque fois que l'on s'approchait d'un village, on le découvrait vide et brûlé. Les Russes s'enfuyaient en mettant le feu à leurs maisons, vous imaginez ça, docteur ? Et comme tout était en bois, et qu'on était en été, le pojar se propageait rapidement.

 - Alors il n'y avait pas que Moscou.

 - Non, dit Pauline. Smolensk aussi. Et Dorogobouj. Et Malo-Iaroslavetz. Et toutes les autres, petites ou grandes, brûlaient semblablement. De gigantesques colonnes de fumée nous attendaient partout. On entrait dans les rues dévastées. Les stocks de nourriture, le foin pour les chevaux, les magasins d'habillement, les ateliers de réparation, les tavernes : tout brûlait ou était déjà noir. Un air irrespirable. On prenait la ville, certes, et les Russes reculaient, mais impossible d'y rester, d'établir une garnison solide."

 

26/02/2016

La carte postale du jour...

"Cela se voit à Berlin qu'il y a eu la guerre en Allemagne. L'après-guerre n'y est pas terminée. La contemplation des ruines stimule les idées "il faudrait", "si on essayait de" - des sentiments que ne susciteront jamais les zones piétonnières d'Allemagne de l'Ouest. L'utopie de la ruine va bien au-delà de l'esthétique."

- Klaus Hartung

vendredi 26 février 2016.jpg

Je me souviens de cette soirée glam / 70s, à Zürich, début nonante, où j'avais dansé sur la version allemande de Heroes, oubliant qu'à peine deux heures plus tôt, des skinheads avaient fait irruption dans ce qui ressemblait à un magasin abandonné (la disco' se passant dans le sous-sol), brisant une vitrine, se ruant sur les quelques punks présents pour les frapper et s'en aller aussitôt, laissant l'assemblée en état de choc, pour un moment du moins.

Je me souviens bien que si Berlin est au centre d'un roman d'Alfred Doblin (porté plus tard à l'écran par Fassbinder), la ville d'après-guerre - et surtout à partir des années 70 - fut un haut lieu d'inspiration pour des artistes en quête de renouveau comme David Bowie, Iggy Pop, plus tard Nick Cave et son groupe The Birthday Party, et qu'elle fut les coulisses de nombreuses expérimentations hors-normes comme celle des Einstürzende Neubauten, Maladia! ou encore la chanson Collapsing new people de Fad Gadget (qui fait ici ouvertement référence aux Neubauten), hymne du Berlin nocturne des années 80 et de sa scène new-wave aux yeux charbonneux, ce Berlin qui disparaîtra lentement après la sortie du film Les ailes du désirs, de Wim Wenders, et la chute du mur...

Je me souviens aussi que bien qu'affectionnant les reprises, comme celle de Ashes to ashes par les filles de Warpaint, Heroes m'est insupportable autrement que chanté par David Bowie, même si j'avoue avoir un faible pour sa version allemande...

 

Du
 Könntest Du schwimmen
 Wie Delphine
 Delphine es tun
 Niemand gibt uns eine Chance
 Doch können wir siegen
 Für immer und immer
 Und wir sind dann Helden
 Für einen Tag

 Ich
 Ich bin dann König
 Und Du
 Du Königin
 Obwohl sie
 Unschlagbar scheinen
 Werden wir Helden
 Für einen Tag
 Wir sind dann wir
 An diesem Tag

 Ich
 Ich glaub' das zu träumen
 die Mauer
 Im Rücken war kalt
 Die Schüsse reissen die Luft
 Doch wir küssen
 Als ob nichts geschieht
 Und die Scham fiel auf ihre Seite
 Oh, wir können sie schlagen
 Für alle Zeiten
 Dann sind wir Helden
 Nur diesen Tag
 Dann sind wir Helden
 Dann sind wir Helden
 Dann sind wir Helden
 Nur diesen Tag

 Dann sind wir Helden

https://www.youtube.com/watch?v=ytBsRXL0R6Q

 

Comme David Bowie ou Nick Cave, Samuel Beckett a eu lui aussi sa période non pas berlinoise (il y passe à peine un mois lors de son premier séjour), mais du moins allemande, en 1936. L'écrivain irlandais n'est pas encore la légende qu'on connaît, mais sa "rencontre" avec la philosophie de Geulincx et, surtout, les œuvres picturales de Caspar David Friedrich va être capitale. Avec une approche aussi érudite que délicate, Stéphane Lambert (responsable déjà de très bons livres sur ou autour de Rothko et Nicolas de Staël) détaille avec finesse les liens entre certaines peintures du peintre allemand et l'œuvre à venir de l'écrivain anglophone (qui écrira ensuite principalement en français). Cette collusion artistique se fait en douceur : "L'art avait adouci la terreur en mettant en partage notre nuit." Stéphane Lambert nous fait alors découvrir le peintre par les yeux et les mots de Beckett, car Beckett fait partie de ces écrivains qui sont leurs mots. Et par effet de miroir, on peut discerner les écrits de Beckett, ses obsessions, dans ce qui n'est pas discernable dans l'œuvre de Friedrich et qui est pourtant là, on le sent bien. Avant Godot fait la part belle à la littérature, la peinture et la philosophie. C'est aussi un livre qui se demande pourquoi l'Allemagne, et pourquoi précisément à cette période ? C'est un ouvrage sincère sur l'influence d'un artiste sur un autre, magnifiquement argumenté - chapeau bas.

Extrait de Avant Godot, de Stéphane Lambert (publié aux éditions Arléa) :

"Puisque un jour sera le dernier, ce jour est déjà là inscrit dans chacun que l'on vit. On peut tourner les choses dans tous les sens : il n'y a pas d'autre explication que l'acte de créer, pas d'autre origine à nos errances dans les musées, à nos heures passées dans les livres. L'art qui est prière, disent mêmement Friedrich et Beckett. Et j'aime que cette pensée les unisse. De même que j'aime que l'art soit une chapelle où les âmes se retrouvent dans le même espace pour prier. J'aime cette adresse silencieuse, cette attente sans objet, ce pas de côté dans le cours de nos vies qui s'acheminent vers la même seconde où tout s'arrête. J'aime que mes pas dans les pas de Beckett et de Friedrich me mêlent à la même prière, qu'un chemin tracé par je ne sais quel réseau de convergences et d'impératifs intérieurs mais conduit à eux alors qu'un autre chemin tracé selon le même ordre mystérieux les a conduits à moi. On ne sait pas comment cela se trame. Comment on se rejoint. Ce qui fait l'évidence des rencontres. Pour préparer ce livre dont le sujet s'était progressivement imposé à moi, j'ai cherché à l'extérieur des repères, des faits, des lieux, des traces, pour tenter de comprendre, j'ai rempli des carnets avec des listes et des listes de points de rapprochement, mais je n'ai pas répondu à la question, comment cela se trame, comment une œuvre nous parle alors que d'autres restent muettes, d'où ce qui relie tire ses racines, à quoi cela tient. Alors me voici arrivé face au mur, que je redoutais tant, butant contre lui, à devoir chercher la réponse ailleurs que dans cette montagne de données consultées, annotées, répertoriées, mais dont l'usage, à force de désespérément les parcourir, s'avérait vain, car elles ne parvenaient pas à faire taire autre chose, dont elles semblaient vouloir me détourner, car il faut que je l'avoue à présent, il faut que j'avoue la peur que j'avais d'écrire au sujet d'un autre écrivain, et pas n'importe lequel, au sujet de Samuel Beckett, SAMUEL BECKETT, dont l'œuvre avait inspiré pléthore de commentateurs - on parlait de plus d'un milliers d'essais et de thèses -, d'appréhender la peinture à travers son regards, de m'immiscer dans son regard devant l'œuvre de Friedrich, j'avais l'impression de tenir des torches en feu et de devoir les faire passer d'une main à l'autre alors que je n'avais aucun talent pour la jonglerie. Pourquoi Beckett m'intimidait-il autant alors que son œuvre m'aguillait vers lui, alors que la voix que j'y entendais était comme l'écho de celle qui hélait en moi ? Était-ce l'homme lui-même dont la réserve naturelle l'avait nimbé d'une aura d'intouchable, presque d'irréalité ?"

 

21/02/2016

La carte postale du jour...

"NATALIE : Hélas, que sont la grandeur et la gloire des hommes!"
- Heinrich von Kleist, Le Prince de hombourg (Acte IV, Scène 1)

dimanche 21 février 2016.jpg

Je me souviens que dès nos premiers échanges, l'écrivain Jean-Yves Jouannais m'avait confié adorer lui aussi le groupe Joy Division, puis, à l'occasion de notre première rencontre au café Remor il y a un an, il m'avait montré une photographie prise au passage du groupe The Cure près de chez lui, en 1982 ou 1983, et nous avions dès lors pleinement sympathisé jusqu'à nous découvrir une passion commune pour Eyeless in Gaza, le groupe trop peu connu du duo Peter Berker et Martyn Bates - Martyn, avec son physique tout droit sorti d'une peinture d'Egon Schiele, Martyn encore dont j'avais moi-même ressorti en 2006 un disque solo' paru presque dix ans plus tôt et intitulé Mystery Seas, dont je me suis fait par ailleurs le plaisir d'offrir une copie à Jouannais qui l'a bien appréciée.

Je me souviens bien d'un article de François Gorin sur telerama.fr qui disait que Martyn Bates avait inventé le Muezzin New-Wave ; en effet Martyn ne chante pas, il scande ses poèmes avec une passion qui verse parfois dans la folie obsédante, voire à l'épilepsie - c'est du Artaud, c'est Maldoror qui hurle à la lune, c'est de l'Art à l'état pur.

Je me souviens aussi que Martyn Bates déclarait dans un entretien donné en 1982 que "beaucoup imitent Joy Division qui était un excellent groupe - Ian Curtis ÉTAIT Joy Division", et on peut dire de même de Eyeless in Gaza, dont l'omniprésence du chanteur fait toute la singularité de ce groupe qui se distingue par son amateurisme génial, son côté accidentel, bancal, avec des titres fulgurants enregistrés en une prise à la va-vite pour garder l'émotion intacte du premier jet, comme sur ce fascinant Invisibility...

conflict ; disdain, novel in position
- differing ; separate disquieting
inhibition - your shadow in rejection
turning about face ... speaking
volumes in silence ... left ravaged
... left chaste ...


https://www.youtube.com/watch?v=W5UVr9HnRhM


Jean-Yves Jouannais est un artiste, écrivain et bibliothécaire. L'Encyclopédie de la guerre est son oeuvre majeure et continue puisqu'elle s'écrit tout au long des conférences qu'il donne au Centre Pompidou ; on en trouve des traces dans ses derniers livres comme l'Usage des ruines, malheureusement épuisé, qui fait le lien entre ruine et littérature, ainsi que dans Les barrages de sable, son traité de castellologie littorale qui expliquait, entre autre, que les hommes guerroyaient pour inscrire leur nom dans l'histoire et aussi (surtout) : dans la littérature. La bibliothèque de Hans Reiter est ainsi dans la continuité des Barrages de sable ; ce n'est ni un roman, ni un essai, ni un résumé de ses activités d'artiste-bibliothécaire pour l'Encyclopédie de la guerre, mais plutôt tout cela à la fois. On apprendra au fil de cette lecture de quoi est faite cette mystérieuse "bibliothèque de guerre" et dans quel but son propriétaire, Hans Reiter, l'a construite pour, au final, composer un volume unique à base de citations arrachées dans chacun des livres. Ce que propose Jean-Yves Jouannais est un regard sur les raisons des guerre, ou plutôt, leurs déraisons. L'histoire se termine par une mise en abyme, dans le Paris de l'après 13 novembre. Mais on passe aussi l'Île de Rügen et ses falaise de craie (peinte par Friedrich), par la Suisse, on y fait allusion à Proust, Kleist et Joy Division aussi, tiens. C'est fascinant, intéressant, et souvent haletant. Un livre hors-norme pour lecteur curieux.

Extrait de La bibliothèque de Hans Reiter, de Jean-Yves Jouannais (publié chez Grasset) :

"... sans convoi.

 Je quittai la Suisse. Le train, surveillé de haut par les embrasures de bunkers invisibles, traversait des forêts de conifères qui, surprises à l'aube, exhalaient une brume compacte. Sapins et mélèzes par milliers respiraient à l'unisson. Dans mon casque, Ian Curtis, dont je pouvais dire qu'il avait été ma seule idole. Joy Division ressemblait à l'image que je me faisais de la guerre, et avait été comme la bande originale de mes fièvres obsidionales. Cette musique avait été également, je m'en rendais compte ce jour-là, dans ce train qui m'exfiltrait de la Suisse sans guerre mais aux réservistes se faisant sauter la cervelle avec leur arme de service, la source unique de l'exultation et de la danse, de cette danse dite "pyrrhique" ou danse de guerre que j'ai très tôt associée à l'épilepsie - mal dont souffrait Ian Curtis -, dès le jour où j'ai appris l'étymologie du mot - epilépsia, "attaquer, mettre violemment la main sur quelque chose". Depuis, je n'ai plus douté du lien entre les convulsions de l'épilepsie et les chorégraphies du combat, apprenant, progressivement, pour me le confirmer s'il en était besoin, qu'en avaient souffert les plus grands chefs de guerre : Alexandre le Grand, puis Jules César, Charles Quint, Napoléon, Richelieu ; Charles II d'Espagne ; Charles-Louis d'Autriche, tombeur de Jourdan et de Moreau ; mais encore Byron mourant en Grèce dans son uniforme rouge, Jeanne d'Arc lâchant son épée aux pieds des Anglais sur une rive de l'Oise."

17/02/2016

La carte postale du jour...

"L'érotisme est dans l'approbation de la vie jusque dans la mort."

- Georges Bataille, La littérature et le mal

mercredi 17 février 2016.jpg

Je me souviens d'avoir souvent pensé qu'il n'y avait rien de mieux que le format 10pouces pour les vinyles.

Je me souviens bien d'avoir été enchanté par ce disque car il rempli parfaitement le cahier des charges, à savoir que le beau et sobre design de la pochette fut composé par Peter Saville (New Order, OMD, etc) et que la subtile production fut réalisée en studio par Martin Hannett (Joy Division, etc) - masterpiece.

Je me souviens aussi qu'outre de faire le lien, aussi improbable soit-il, entre le post-punk de l'année 1980 et Abba, ce disque de Pauline Murray propose, sur sa face B et en guise de cerise sur la galette, une version plus expérimentale, minimale et synthétique de Dream Sequences, version qu'il m'est possible d'écouter dix fois de suite sans m'en lasser une seconde, bien au contraire...

 

My mind is a turmoil of messy colour
I’m crossing the bridge of conscious and self control
Now I’m running through a maze, a maze of bushes
There’s a station full of people and passing strangers

You can ride away
You never know, you never go

Electrical rhythms are counting out sheep
Somebody wake me before I go to sleep

I try to cover
but they stare at my naked body
It’s still snowing
It’s a permanent scene in this dream

You can ride away
You never know , you never go

https://www.youtube.com/watch?v=uk9Cp2kToEQ

 

Longtemps, je me suis levé de bonne heure. Parfois, à peine ma la lampe allumée, mes yeux s'ouvraient et cherchaient le nouveau livre d'Eric Laurrent, si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je suis éveillé. »... Ce beau début emprunté à Proust n'est là que pour signaler que l'un des auteurs les plus sous-estimés de ces quinze dernières années - au moins - a sorti un nouveau roman. Eric Laurrent avait déjà atteint des sommets dans l'autofiction avec Les Découvertes ; il nous avait aussi donné à lire un magnifique récit sur l'adoption - Berceau - il y a à peine un an et demi, et fut aussi responsable d'un très beau livre sur le décès de sa grand-mère (À la fin), pour ne citer que quelques exemples ; le voici revenu à une forme de roman plus classique, avec son penchant pour la grande phrase littéraire, harmonieuse, riche, musicale, une langue soignée à l'excès pour le plus grand plaisir du lecteur, et toujours court-circuitée par ce talent pour l'observation minutieuse des mœurs contemporaines (l'histoire se situant entre la fin des années 60 et le tout début des années 80), ce qui donne une tournure cocasse à certains chapitres. C'est qu'Eric Laurrent prend la littérature de vitesse tout en restant d'une concision rare et ce, probablement, grâce à un imaginaire fécond. S'il fallait le comparer (même si comparaison n'est pas raison, je sais), je dirais qu'il est dans la lignée directe de Jean Rouaud, de Balzac (pour ce roman en tout cas) ou même de Marcel Proust. Mais ce qui distingue particulièrement Eric Laurrent, c'est peut-être sa façon de décrire l'enfance, mais aussi l'adolescence et la découverte du corps (des corps parfois) et de la sexualité, avec un penchant pour la mélancolie post-coïtale peut-être ? Une fois la lecture terminée, on remarque cette ellipse parfaite, on reprend le premier chapitre, et on se surprend à relire Un beau début, entièrement - miracle ! c'est de la littérature, et de la grande.

extrait de Un beau début, d'Éric Laurrent (qui sortira en mars aux éditions de Minuit) :

 

"Il est vrai que, comme le disait Luc en plaisantant, après qu'elle lui aurait fait part de ses nouvelles ambitions, la jeune fille ne manquait pas d'« arguments », n'eût-elle que quinze ans. Même si la matière ductile qui était encore sienne continuerait à travailler un peu, son corps était désormais celui d'une femme et non plus d'une enfant. Les formes nouvelles qu'il avait prises récemment, tout au long de la dernière année, en une soudaine accélération des mouvements orogéniques qui bouleversent l'anatomie féminine durant la puberté, paraissaient d'autant plus épanouies que sa silhouette s'était étirée et amincie dans le même temps, de sorte que leur rehaut n'en saillait que davantage. Elles offraient en sus un saisissant contraste avec son visage, lequel, quoique ses traits eussent à peu près atteint leurs contours définitifs, conservait encore, en ce lent fondu enchaîné en quoi consiste la solidification de la physionomie, les inflexions un peu molles de l'adolescence. Sans en avoir pleinement conscience, Luc avait perçu tout l'intérêt qu'il y avait à fixer sur pellicule ce phénomène passager, qui fait un temps coexister sur certaines jeunes filles deux états pourtant successifs : l'innocence angélique émanant de ce visage inconfortait en effet la concupiscence aiguë qu'éveillaient ses appas, a fortiori lorsque ceux-ci étaient dénudés, qu'elle contrariait moins, cela dit, qu'elle ne l'excitait en définitive, en l'enveloppant du suave et capiteux parfum de l'interdit - et davantage encore : en faisant remonter du tréfonds de l'âme cet obscur désir de souillure, d'avilissement, de profanation, qui est chez l'homme consubstantiel à la possession physique.

 Aussi, dès la première prise de vues, et cela d'autant plus instamment que, à l'imitation de ses nouvelles héroïnes, la jeune fille inclinait spontanément à faire étalage de lubricité, Luc l'engagea-t-il à proscrire toute expression un tant soit peu aguichante, toute mine un tant soit peu salace, toute œillade un tant soit peu polissonne, et, plus encore, toute mimique par trop voluptueuse, tout geste par trop lascif ou toute posture par trop obscène, pour afficher au contraire la plus parfaite ingénuité, la candeur la plus puérile, comme si elle se fût dévêtue par pur agrément, pour se sentir à l'aise, et eût été surprise dans son intimité."

 

14/02/2016

La carte postale du jour...

"L'homme s'est lui-même enfermé jusqu'à ne plus rien voir qu'à travers les fissures étroites de sa caverne."
- William Blake

dimanche 14 février 2016.jpg

Je me souviens qu'au début des années '90 l'un des membres de Mesh (à ne pas confondre avec les anglais du même nom, ersatz électro-pop de Depeche Mode) avait déposé quelques exemplaires de cet album - Claustrophobia (dans sa première version) -  au magasin de disques où je travaillais (Virus Rock), puis m'avait même proposé de venir répéter avec lui pour rajouter de la guitare et créer de nouvelles compositions (dont une à partir d'un sample du rythme de Requiem pour un con de Gainsbourg), dans un abris antiatomique de Bernex, en dehors de Genève, en plein été, une saison peu propice à la musique dark, ce qui était presque le plus étrange dans cette affaire si ce n'est que cette personne avait soudainement disparu...

Je me souviens bien quelle allégresse, quelle exaltation même j'ai ressentie tout récemment en découvrant que ce disque ultra-underground et trop rare de cette formation genevoise avait été réédité par un label espagnol (!) dans une belle édition, avec sur la pochette une photo de la statue d'Henri Köning, la Brise, qui trône sur la promenade du Quai Gustave Ador, face au lac Léman (ou devrais-je dire... de Genève).

Je me souviens aussi de ce choc quand, à la réécoute du disque, les souvenirs du moi d'il y a vingt-cinq ans ont ressurgi - surtout sur le titre Happier than ever, qui n'arrive pas à se décider entre The Cure et New Order, et dont la tristesse joyeuse me rappelle mes années de jeune adulte indécis.

 

Happier than ever, as we walked around my heart
Hand in hand in the snow, the saddest piece of the play
But I hide in my heart, these aimless wanderings
We always tried to reach this point that never been
It's something before, for someone before

https://www.youtube.com/watch?v=cyFNcIW9gl0

 

Après nous avoir donné à lire une fantasque et violente trilogie où l'on pratiquait la crémation rituelle au bord du Rhône, Florian Eglin passe par la récit court, sous l'égide de Stevenson et fortement inspiré d'une certaine littérature américaine, et c'est bien ainsi. S'il trempe sa plume dans le whisky de Bukowski, Florian Eglin retarde l'ivresse en ingurgitant frénétiquement des madeleines (de Proust). Ciao connard est donc un huis clos hybride et bancal ; un récit schizophrène et sombre (mais avec en musique de fond le We have all the time in the world de Louis Armstrong) ; c'est un texte sanglant et brutal - oui, on torture beaucoup -, aussi cynique que sans espoir, avec une syntaxe tordue et des phrases trop longues (mais pas toujours) si ce n'est... restons-en là pour ne pas divulgacher la lecture de ce "conte" noir et radical made in Geneva.

  

extrait de Ciao connard (un compte qui déconte), de Florian Eglin (publié aux éditions de La Grande Ourse) :

 

"Peu à peu, je me suis mis à trembler de la tête aux pieds. Sporadiquement. Violemment. Cependant, lui, toujours derrière moi, il continuait son gymkhana invisible, avec ces foutus bruits de métal, qui se répercutaient, en un écho lancinant, aussi sourd que, sordide.
- Chut, chut, allons, allons, il murmurait de temps en temps avec une drôle de douceur, une douceur un peu sirupeuse avec de la violence dessous posée en strates dures, indigestes lasagnes que voilà.
 Cependant, au ton de sa voix, elle semblait venir de drôlement loin, elle résonnait, comme si cette petite pièce pleine de livres était beaucoup plus grande, plus profonde que je ne le croyais, je sentais bien qu'il ne pensait pas vraiment, voire pas du tout, ce qu'il disait.
 Je sentais bien que son esprit était tout accaparé par des choses pas très joyeuses, des choses pas très joyeuses réalisées à mon endroit, et pas n'importe quel endroit, hélas une question de point de vue, une question de focalisation même, j'ai pensé, espérant que l'emploi d'un lexique choisi m'aiderait peut-être à prendre toute cette histoire avec des pincettes de circonstance, mais que dalle.

 Je sentais bien, pas de doute, qu'il ruminait toute une série de possibilités étranges accomplies, ou plutôt exécutées, à mon corps défendant, enfin, vu que j'étais attaché serré un max avec des nœuds salement techniques, mon corps tant bien que mal défendant.
 Mon corps, pauvre de moi, il allait tomber dessus à bras de plus en plus raccourcis, je pouvais mettre sans autre un billet dessus."