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19/04/2015

La carte postale du jour...

"Par ne rien faire, j'entends ne rien faire d'irréfléchi ou de contraint, ne rien faire de guidé par l'habitude ou la paresse. Par ne rien faire, j'entends ne faire que l'essentiel, penser, lire, écouter de la musique, faire l'amour, me promener, aller à la piscine, cueillir des champignons. Ne rien faire, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer un peu vite, exige méthode et discipline, ouverture d'esprit et concentration."
- Jean-Philippe Toussaint, La Télévision (1997)

dimanche 19 avril 2015.jpg

Je me souviens d'avoir porté une attention particulière à Warp à cause de ses pochettes d'abord, puis, au début des années 2000, pour deux groupes que j'aime énormément, à savoir Broadcast et Gravenhurst, et d'avoir ainsi commencé à collectionner les magnifiques vinyles de ces deux groupes dont les voix se sont malheureusement tues en 2014 pour Nick Talbot (Gravenhurst) et en 2009 pour Trish Keenan (Broadcast) - tristesse.

Je me souviens bien que ce qui fait la particularité de Broadcast est que le groupe n'a réalisé que 3 albums (et deux compilations) en dix ans, alors que leur discographie contient plus du triple en mini-album, dont l'un - le tout premier, datant de 1995 -, s'intitule The Book Lovers ; naturellement, comme cela parle de la magie des livres, j'y ai vu un signe.

Je me souviens aussi que Broadcast reste un groupe difficile à ranger dans une catégorie bien précise et que cette album - Haha Sound - est une petite perle d'hybridation, osant une pop qui dérive vers les expérimentations électroniques, usant du rythme et de la mélodie de manière unique pour donner une musique relevée d'une touche d'abstractionnisme à la Phil Spector, le tout bien sûr couronné des merveilleuses vocalises de Trish Keenan, de ces textes étranges, comme sur le magnifique Man is not a bird...

 

 Here in this room, no more a tomb
 Thoughts of you conclude without ending
 Caution will keep, worries still speak
 Fewer the leaves are descending

 I will not lament with the sky
 No longer feel night on the inside

https://www.youtube.com/watch?v=lJdLWfZ9yDQ

 

Laurent Graff échappe, peut-être malgré lui - et comme de très nombreux autres auteurs de qualité -, au succès. Je dis bien "échappe" parce que cet auteur peut compter sur un petit cercle de lecteurs fidèles qui attendent fiévreusement (bon, j'exagère un peu là) sa prochaine publication comme d'autres (souvent les mêmes) attendent un nouveau Jean Echenoz ou Jean-Philippe Toussaint, deux auteurs qu'on retrouve d'ailleurs dans ce livre au titre énigmatique : Au nom de sa Majesté, quiparait une fois de plus au Dilettante (après les excellents et parfois inquiétants Le Cri, Il est des nôtres ou Le grand Absent pour n'en citer que quelques uns). On comprend dès les premiers fragments - ou devrais-je dire les aphorismes ? - qui composent la première moitié du livre que Laurent Graff va nous parler d'île - "La plupart des visiteurs se montrent très pressés. Ils arrivent par le bateau du matin et repartent le soir. Entre-temps, ils font caca dans les dunes." (autant dire que ce livre n'est pas un éloge ou une quelconque ode à l'île et que dès lors les poètes grisonnants amateurs de licornes pourront aller ailleurs se faire décoiffer par des embruns idéalisés en pensant que l'homme est un oiseau ou je ne sais quoi) ; et puis, comme l'écrivain de ses aphorismes reçoit la visite d'habitant de l'île où il réside (pour écrire), on change de registre pour passer dans le récit des vies monotones et réglées à la particularité du lieu, de son histoire aussi, pour dériver encore une fois vers celle de l'homme qui est là et qui écrit - on apprend que le goût du texte lui est venu de la lecture de la Salle de bain de Jean-Philippe Toussaint, qu'il apprécie la discrétion exemplaire de Jean Echenoz, qu'il a rencontré, à ses débuts, Jérôme Lindon des éditions de Minuit qui l'a invité à continuer à écrire. Et puis on revient sur l'île qu'on croyait avoir quitté, mais non, car comme il le note en page 137 : "une île est une terre d'inclusion : on en est. On peut tenter de résister, de se soustraire par orgueil : peine perdue. Elle nous détient. Dès lors que du bateau on a débarqué, on s'est embarqué sur l'île. On est libre de partir mais pas de rester." ; Et si vous vous demandez pourquoi Au nom de sa majesté, alors je vous répondrais simplement... James Bond ; pour le reste il faudra lire ce que certains affubleront de l'étiquette calamiteuse d'ovni littéraire et que, pour ma part, je qualifierais en toute simplicité comme le meilleur livre que j'ai lu depuis des mois.

extrait d'Au nom de sa Majesté, de Laurent Graff :

 

"La pêche a été de tout temps la principale source de travail, d'où la devise de l'île :  "De la mer nous visons." Mais depuis trente ans, l'activité n'a cessé de diminuer, la flotille est passée de quarante-six à onze bateaux, on ne dénombre plus que vingt marins. Avec l'ouverture sur le monde, l'île a perdu peu à peu son autarcie et s'est enchaînée à une dépendance extérieure; l'élevage et l'agriculture ont disparu ; les habitants se sont retrouvés les bras ballants, tout à portée de main venu d'ailleurs. Aujourd'hui, à part lever le coude, il n'y a plus grand chose à faire. On ne remplit plus les filets, mais les verres. On dilue le temps dans l'alcool, on sirote son ennui, on se noie à l'air libre. La vie est une bonne nouvelle qu'on arrose en permanence. Les jeunes sont pris entre deux courants marins, l'un qui emmène au loin et l'autre qui vous maintient, vous plaque contre les rochers ; ici, les racines sont de granit. Quand on a vécu sur un caillou au milieu de l'eau, les yeux toujours bercés par la houle, la terre apparaît monstrueusement ferme, à l'infini, c'est comme un monde sans rêve, un bloc de réel massif, ça vous gagne les pieds et vous attaque les prunelles, on a qu'une envie : la mer, de l'eau. Ceux qui partent reviennent tous, un jour ou l'autre. On n'abandonne pas son île, où l'on a grandi comme dans un moule, avec ses côtes dans nos flancs, ses dunes dans nos muscles. Ce n'est pas un lieu de naissance comme un autre."

06/04/2015

La carte postale du jour...

"Cela signifie deux choses au moins. D'une part, l'art de la mémoire ne se réduit pas à l'inventaire des objets mis au jour, des objets clairement visibles. D'autre part, que l'archéologie n'est pas seulement une technique pour explorer le passé, mais aussi et surtout une anamnèse pour comprendre le présent. C'est pourquoi l'art de la mémoire, dit Benjamin, est un art "épique" et "rhapsodique"."
- George Didi-Huberman, Écorces

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Je me souviens que dans l'album précédent de Teho Teardo et Blixa Bargeld (Still Smiling), et plus précisement sur la chanson Defenestrazioni, le chanteur allemand délaisse la langue de Goethe pour celle de Dante pour s'exclamer, lors une scène surréaliste où il se trouve sur un balcon surplombant une foule qui lui lance des fleurs - rappelant étrangement un des discours de Mussolini (?!?) -, que nous serons tous capables de voler dans les airs, que nous boirons du vin de miel et que nous mangerons des nuages pour le petit-déjeuner.

Je me souviens bien que depuis le duo Stella Maris, avec l'actrice Meret Becker - superbe titre paru au mitan des années 90 -, où les deux protagonistes se cherchent dans un rêve commun sans jamais se trouver - histoire que j'ai vécu pour ma part comme une épiphanie -, je portais une attention toute particulière aux textes de Blixa Bargeld, dès lors devenu l'un de mes paroliers favoris.

Je me souviens aussi que pour ce disque limité par son tirage et composé de cinq titres essentiels, sobrement intitulé Spring, avec sa couleur rappelant les cerisiers en fleurs -, Blixa Bargeld agrandi son étrange bestiaire puisqu'après l'axolotl de l'album précédent il compose ici une chanson-documentaire sur les anguilles de la Mer des Sargasses (la seule mer sans rivage), et qu'il utilise aussi beaucoup le souvenir de rêves, comme sur le magnifique Nirgendheim, qui évoque - en partie - son opération d'un ongle incarné (pour ceux qui se rappellent son arrivée sur scène en chaise roulante, à l'Usine, en 2002 ou 2003, suite à son opération impromptue du pied!) :

 

Desasterträume
Alles ist jetzt
Noch mal

Der Nagel muss raus
Aber alle haben Pause
Ich zähl' die Punkte an der Decke
Es sind einundsechzig

Das Jahr liegt in den letzten Zügen
Ist im Winter angelangt

Bei dies natalis solis invicti
Ein Tiger schleicht sich an

Von Wo auch immer
Wo auch immer
Wo auch immer
Im Nirgendheim

https://www.youtube.com/watch?v=6n0xjdjEvUE

 

C'est une géologie des souvenirs que propose Laurent Jenny avec ce nouveau livre composé de fragments autobiographiques. De l'enfance de l'auteur aux souvenirs de voyages et même jusqu'à la restitution de rêves que l'auteur décrit comme "faits d'images sans suite, toujours vraie une à une, mais hâtivement raboutées en récits au réveil, dont, à les raconter en exercice de fausse logique, on sent craquer les mauvaises coutures, les raccords imparfaits." Chacun des fragments est isolé et pourtant partie prenante d'un ensemble présenté sous forme de poésie en prose. Avec distance et pudeur, l'auteur évite le récit du moi, la figuration de soi, au profit d'une série d'images sensibles, parfois floues comme dans un rêve, et particulièrement dans son évocation de ses voyages en Inde et en Chine, où le texte s'esthétise de senteurs, de couleurs, de formes, de sensations - fortes impressions où le lecteur fera peut-être, lui aussi, l'expérience d'une épiphanie esthétique que semble avoir vécue l'auteur qui s'efface ainsi derrière ce diaporama de l'intime, du souvenir, de la réminiscence. Le lieu et le moment est un arrêt sur image d'une " foule en mouvement" - pour reprendre les mots de Michaux -, mais cette foule c'est l'auteur lui-même. Et c'est beau.

extrait du Lieu et le moment, de Laurent Jenny :

 

"À l'entrée dans de nouvelles villes, j'étais toujours d'abord inexplicablement déçu. Entrant dans Pushkar, et saisissant d'un coup d'oeil la beauté stupéfiante de cette ville sainte à coupoles blanches qui trempent dans la lumière changeante du lac, je me suis dit : "Cette ville n'est qu'un mirage, prenons-la en photo et partons. Qu'ai-je à faire de ce petit Bénarès, plein de sâdhus charlatans en caleçon oranges qui demandent l'aumône et de babacools vieillissant traînant avec eux une marmaille déguisée ?" Mais le lendemain matin à sept heures, j'ai senti que j'avais bien changé. Une lumière verte trainait dans les rues saltes et désertes. Le lac, sous un ciel menaçant, avait pris une douceur argentée et floue d'une finesse inaperçue la veille. J'ai compris que je pourrais rester indéfiniment à regarder des pèlerins tremper leurs haillons de couleur dans l'eau sacrée en lentes ablutions et à sentir s'égrener les heures sur les ghats, J'étais entré dans le temps du lieu qui maintenant diffusait, s'étalait en nappes infinies, m'absorbait. Et ainsi de chaque ville."

29/03/2015

La carte postale du jour...

"La raison sans les passions serait presque un roi sans sujets."
- Diderot

dimanche 29 mars 2015.jpg

Je me souviens d'avoir regretté que les trois albums des Czars soient si imparfaits, parce que j'adore la voix de John Grant par dessus tout, mais parfois la musique ne collait pas, et puis hier, en passant chez mon disquaire, je trouvai ce magnifique double album Best of, contenant les titres essentiels du groupe - un miracle !

Je me souviens bien d'avoir ressenti une forme d'extase mélancolique à l'écoute du titre Drug ; état similaire à l'écoute, des années plus tôt, de Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me des Smiths (superbement dramatique) ou bien Afraid de Nico (triste et belle), et de me rappeler ces mots de Paul Valery qui disait que "La définition du Beau est facile : il est ce qui désespère".

Je me souviens aussi que le fait d'être obsédé par Drug m'a longtemps tenu à l'écart d'autres titres des Czars (en dehors de l'album de reprises Sorry I made you cry que j'écoute toujours beaucoup), et que ce Best Of m'ouvre les oreilles aux magnifiques chansons que sont My Love, Roger's song, Anger, et, particulièrement, Side Effects, probablement la plus désespérée de toute, d'une beauté dévastatrice, avec son formidable texte, et la voix déchirante de John Grant, avec son timbre velouté de baryton, un vrai tire-larmes, comme j'aime...

 

Do you know the heart?
Do you know, that it can be destroyed?
You can make it go away
You can make it shrivel up and die

Take a look at me
Give me everything you've got
If it's not enough
Make me everything you're not

It's just a side effect of loving you
A nasty soundtrack to the city
He says the effects will recover soon
The situation is dire
You know that he's a liar

https://www.youtube.com/watch?v=ypEPTYGl_KU

 

Quand je visite une ville, j'aime y (re)trouver ses disquaires et ses librairies, seul façon pour moi de "sentir" réellement le lieu où je me trouve. Par exemple À Porto j'ai vu une magnifique librairie qui se nomme Lello, bourrée de touristes ; son choix de livres était chaotique, mais pas dans le bon sens du terme. En effet, les tables proposaient des formats de poche (à l'emporter...) de quelques œuvres de Pessoa (pour touristes donc...) qui côtoyaient malencontreusement des livres de pêche sous-marine, de tricotage ou bien de la sous-littérature... la coque était belle, mais vide. Le succès de cette librairie l'a tuée peut-être ? Ou alors est-ce juste symptomatique d'une époque où on parle beaucoup de livres comme objet (de décoration) en oubliant que le plus important reste quand même la littérature. Heureusement je découvrais, en face d'un bar qui passait beaucoup de musique rock et où une lolita à frange lisait Marguerite Duras en fumant une cigarette dont elle soufflait élégamment la fumée, un magasin de disques phénoménal et pour le coup bien caché puisqu'il se trouve à l'arrière d'une petite galerie qui ne paie pas de mine (d'ailleurs je ne mettrais pas son nom ici pour le préserver un tant soit peu). Il offrait un splendide choix de disques, de plusieurs genres confondus, des magazines, des fanzines même, à des prix corrects et le vendeur qui se trouvait là était de bon conseil (j'ai ramené deux magnifiques galettes de vinyle avec moi). C'est un peu ce genre de lieu, magique, que propose ce guide historique signé Vincent Puente. Son titre un peu énigmatique - Le Corps des libraires - est une référence à un corps d'armée composé de libraires dont la première trace remonte à la comtesse d'Artois qui, lorsqu'elle voyageait, ne prenait que l'essentiel, dont ses livres, protégés et transportés par plusieurs libraires qui formaient ainsi un "corps". Ce livre recèle une multitude d'histoires similaires : du libraire enfermé dans son rayon après la vente de l'immeuble et sa réorganisation (!) en 2010, ou cet autre qui, obsédé par le feu qui avait ravagé sa première échoppe, met en place un monstrueux système de lance à eau et, pour le tester, demande à des criminels de mettre le feu sans lui dire quand - le pauvre est retrouvé après l'incendie, noyé dans l'eau après avoir reçu une grosse encyclopédie sur la tête au moment où le feu était bouté à sa librairie ! Ce livre abonde d'histoires incroyables sur des belles et vieilles librairies de part le monde, à différentes époques. Certaines existent encore, et cela donne des envie de voyage bien sûr. Mais Le Corps des Libraires n'est pas seulement un recueil d'adresses et d'histoires cocasses, c'est surtout un beau livre sur l'amour des livres, et de la littérature, et il est écrit dans une langue subtile et gracieuse. La trouvaille de l'année probablement !

extrait du Corps des Libraires, de Vincent Puente :

"Ceux qui aiment les livres ont souvent leurs habitudes dans des librairies dont ils conservent jalousement le secret.
 L'excellence de certaines d'entre elles leur a heureusement permis de sortir de l'anonymat ; ainsi La Maison des amis des livres d'Adrienne Monnier, Lello & Irmáo, Hatchards, ou bien encore les librairies de Stanley Rose et Louis Epstein.
 La plupart de ces institutions historiques n'existent plus.
 D'autres, grâce à leur originalité et au travail acharné des libraires qui y vivent, ont réussi à se faire connaître au-delà du cercle des initiés et entretiennent ardemment la tradition des grandes librairies de caractère.
 Parmi celles-ci, il en est trois dont tout un chacun a entendu parler au moins une fois, au point qu'indépendamment de leur richesse, elles font à leur corps défendant office d'arbre qui cache la forêt.
 La librairie du Poème inachevé, où par on ne sait quel prodige, il arrive qu'il pleuve des livres et des pages imprimées, à tel point que parfois clients et libraires doivent se réfugier sous la mezzanine pour se mettre à l'abri en attendant la fin de l'averse, a par exemple fait l'objet de nombreuse reportages dans la presse.
 De même, la librairie installée dans le cimetière de Lognes, où les livres sont agencés sur les pierres tombales et, les jours de pluie, dans un caveau choisi au hasard, et dont un des libraires est le sosie de Bela Lugosi.
 Enfin que dire de la librairie Kuu Koten' près de Kyoto, dont le nom pourrait se traduire par "les bibliophages", où un cuisinier préparera selon votre goût et devant vous le livre que vous avez choisi avant de vous le servir à déguster.
 Au-delà de ces passages touristiques obligés, il existe d'autres librairies remarquables dont la renommée n'a pas encore dépassé le monde confiné des amateurs. Elles sont habitées par des libraires qui dans l'ensemble n'ont que faire des sirènes de la gloire, ce qui passe pour un sentiment incompatible avec notre époque.
 Les libraires n'ont que faire de l'air du temps."

28/03/2015

La carte postale du jour...

"Ne peut-on repenser le béton en roche primitive ? Dans les gravats des chantiers il y a des sources, elles formeront la pente des vallées fraîches."
- Peter Handke, Par les villages

samedi 28 mars 2015.jpg

Je me souviens d'avoir souvent pensé à cet été 1939 - le plus chaud du siècle dit-on -, celui-là même qu'on voit au début du film de Volker Schlöndorff, Le Tambour, adapté du livre de Günther Grass, et de l'avoir comparé à cet été 1989, où, avec l'insouciance de mes dix huit ans, je ne voyais rien de la catastrophe à venir, de la guerre qui allait ravager l'ex-Yougoslavie, de la chute du communisme qui allait entrainer avec lui ceux, nombreux, qui ne pourraient jamais s'habituer au changement, certains même allant jusqu'à s'immoler dans leurs jardins privatifs, et cette même catastrophe dure encore, avec la constance du marteau qui frappe le fer chaud de l'Histoire sur l'enclume du Temps, et tout ça, et plus encore, je l'entends parfois dans le disque d'Einstürzende Neubauten paru en 1989 : Haus der Luege.

Je me souviens bien à quel point l'album Haus der Luege porte Berlin en lui ; par l'utilisation de son d'une manifestation à Kreutzberg en 1987 (sur le titre Fiat Lux), et surtout dans le texte de Feurio! où Blixa Bargeld cite Marinus (van der Lubbe), l'incendiaire présumé du Reichstag dans le Berlin de '33 ; Marinus l'anarchiste, qu'on retrouve sous le nom de Fish dans la pièce de Brecht intitulée Résistible Ascension d'Arturo Ui - et Blixa d'ajouter "Du warst es nicht, es war König Feurio!".

Je me souviens aussi que Feurio! et le titre Haus der Luege sont restés deux de mes titres favoris des Neubauten, mais surtout, oui, surtout Haus der Luege, qui à mon avis est le meilleur texte de Blixa, et l'un des titres le plus impressionnant (et représentatif) de ce groupe de Berlin ouest :

 Viertes Geschoss:
 Hier wohnt der Architekt
 er geht auf in seinem Plan
 dieses Gebäude steckt voller Ideen
 es reicht von Funda- bis Firmament
 und vom Fundament bis zur Firma

https://www.youtube.com/watch?v=JZ4Q9_bDwLY

 

J'aime Trieste, Leipzig, Bruxelles, mais c'est le plus souvent à Berlin que je reviens. Cette-fois avec deux livres sur la capitale allemande chez l'éditeur La Ville Brûle, déjà responsable il y a environ trois ans de L'Autre Guide de Berlin, décrite alors comme la ville où tout est possible, phrase à laquelle s'ajoute maintenant : mais pour combien de temps encore ? (à ce sujet lire l'excellent petit essai paru chez Allia de Francesco Massi : Berlin, l'ordre règne) Avec délicatesse, en passant par Kafka, Walter Benjamin, en usant de distance, en se laissant dériver aussi, Cécile Wajsbrot décrit le Berlin dans lequel elle a vécu de nombreuses années, consciente des changements actuels, toujours plus rapides d'ailleurs. Le regard qu'elle porte sur cette ville est d'une originalité toute personnelle, c'est l'histoire d'amour d'une artiste envers le Genius Loci (l'esprit du lieu). De son côté, Christian Prigent nous offre lui un texte plus didactique peut-être, mais pas moins intéressant, c'est sûr. Il liste les endroits (souvent détruits pendant la guerre) où ont habité des artistes, et nous invite à suivre des fantômes dans les couloirs du temps et de l'histoire. Deux ballades forcément complémentaires et hautement recommandées. Des initiatives de cette qualité on aimerait en lire sur Trieste, Leipzig, Bruxelles - eh oui.

extrait de Berlin sera peut-être un jour, de Christian Prigent :

 

"On fait tout politiquement et architecturalement parlant, pour que cette ville rendue à son leadership administratif soit une sorte de laboratoire d'urbanisme futuriste. Mais Berlin est plus évidemment une ville au conditionnel passé : à Berlin on voit surtout ce qu'on aurait pu, voulu, aimé voir - et qu'on ne voit plus. Les monuments qu'on voit "en vrai" sont pour la plupart des résidus totémiques (l'église cassée du Ku'Damm, les restes théâtraux de la façade d'Anhalter Bahnhof, les pans de murs graffités de Mühlenstrasse, les ex-ambassades auprès du Reich, en état de décrépitude avancée parmi des bouillons de buissons sales et des jonchées de gravats...). Ou bien se sont des carcasses vidées, déplacées et re-remplies (ainsi le musichall Esplanade, où j'entendis Jacques Derrida conférencer sur Paul Celan devant des fresques modern style, a quitté, monté sur roulettes, l'orée de l'ancien quartier des ambassades pour se nicher dans un immeuble neuf de la PotsdamerPlatz). Et quand ce ne sont ni des ruines pathétiques ni des cubes déplacés sans vergogne, se sont souvent des reconstructions façon Viollet-Le-Duc (ainsi une bonne partie du château Charlottenburg), à la manière de ces sites archéologiques qu'on peut voir au Pergamonmuseum dans l'île aux Musées : l'autel de Pergame tout beau tout réparé, le marché de Milet remis sans complexe à neuf, la porte d'Ishtar à Babylone pétant mieux la couleur qu'en scope Hollywood. En quoi ce musée à la fois passionnant et kitsch-péplum est comme une mise en abyme de Berlin tout entier.
Dit autrement : Rome est un cut-up, un énorme collages de bribes de siècles. Manhattan est une ode musicale, l'érection à la fois sauvage et réglée d'un rêve de grandeur gris-rosé, un poème pongien orgueilleux et sériel. Berlin est un sonnet mallarméen détruit. Comme si cette ville était La Ville - en tant qu'absente de toute ville, et d'abord d'elle-même. Et comme si elle était du coup aussi une sorte de (pur) temps historique, absente de toute (petite ou grande) histoire."

extrait de Berlin Ensemble, de Cécile Wajsbrot :

"Tandis que le Palais de la République - construit par la RDA à la place du Château, symbole de l'autocratisme prussien - continue de se déstructurer, devenu carcasse métallique ouvrant des perspectives inconnues, bouclant la boucle des temps - des ruines du château est né le palais devenu ruine d'où naîtra un château reconstruit à l'identique une fois l'argent trouvé -, tandis que le Palais continue de tomber, désossé au centre de la ville, symbole des grandeurs déchues - le forum romain apparut ainsi à Joachim du Bellay lorsqu'il méditait sur le caractère éphémère des empires (mais qui médite aujourd'hui, les voitures passent sans s'arrêter, les ouvriers s'activent à la destruction et parmi eux, peut-être, les fils des bâtisseurs, et les passants doivent batailler contre le bruit et le mouvement s'ils veulent avoir une chance d'accéder à la contemplation de ruines qui n'ont rien de romantique, de poétique - où plutôt si, la poésie urbaine, celle du métal et du chaos, celle du béton et de l'amiante, et des moteurs assourdissants) ? -, tandis que le Palais continue de tomber, succombant sous les coups de ceux qui ne veulent plus voir, qui ne veulent pas savoir, de ceux qui n'ont rien appris, rien oublié, pendant ce temps, les trains continuent de rouler, imperturbablement."

15/03/2015

La Carte postale du jour...

"On conçoit généralement les voyages comme un déplacement dans l'espace. C'est peu. Un voyage s’inscrit simultanément dans l'espace, dans le temps, et dans la hiérarchie sociale. Il déplace, mais aussi il déclasse - pour le meilleur et pour le pire - et la couleur et la saveur des lieux ne peuvent être dissociées du rang toujours imprévu où il vous installe pour les goûter."
- Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

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Je me souviens d'avoir pensé - la première fois où j'ai vu Goodbye Ivan en concert en 2009 - que sa musique évoquait Radiohead version instrumentale et Sigur Rós en mode musique de film, ainsi que Yann Tiersen, mais débarrassé des clichés montmartrois qui collent à sa musique depuis le succès d'un certain film ; c'était tellement bien qu'après le concert je proposais à Arnaud de sortir son disque sur mon label - ce qui fut fait à peine six mois après.

Je me souviens bien qu'à l'époque où j'étais disquaire, les distributeurs nous présentaient fréquemment les disques de nouvelles chanteuses, jeunes, belles, talentueuses, qui avaient voyagé à travers le monde telles des baroudeuses des temps modernes (elles étaient souvent filles de diplomate, ce qui revient à voir le monde depuis un cinq étoiles cossu...), qui pratiquaient une musique du monde gorgée d'influences diverses (donc de la soupe destinée à des occidentaux consuméristes), qui allaient cartonner, évidemment, et ça me faisait sourire, sachant que cette gloire ne durerait que le temps d'un album, ou deux, et que nous avions échafaudé une présentation similaire du premier album de Goodbye Ivan, pour rire, imaginant une origine plus exotique que franco-suisse, arguant de ses voyages, d'une (fausse) enfance difficile (jouer sur la corde sensible du type qui a souffert et s'en est sorti par la musique!), juste pour voir si la presse tomberait dans le panneau, mais finalement on avait fait comme d'habitude : on avait juste donné le disque à écouter (et on a quand même eu quelques bonnes critiques)

Je me souviens aussi de ce clip tourné dans l'urgence par l'ami Eric, dans la "grotte" du bar Le Cabinet, sur demande de la télévision suisse qui n'utilisa finalement que quelques secondes des trois minutes réalisées (plus d'une heure de tournage et une nuit pour synchroniser le son), et cette sensation d'avoir fait un bon travail, une belle pochette (réalisée par Baptiste à l'Atelier Détour), un excellent son ("masterisé" par Denis Backham), un excellent disque en somme, qui, presque cinq ans après sa sortie, n'a pas pris une ride ; The K Syndrome reste une véritable pépite, et le passage de Goodbye Ivan à la télévision une pièce d'anthologie.

https://www.youtube.com/watch?v=oR6Nyrd21Lw

Nicolas Bouvier est un héros genevois. Il ne se passe pas une semaine sans qu'une jeune étudiante demande son livre l'Usage du monde, où qu'un enseignant me demande une vingtaine d'exemplaires du Poisson-Scorpion pour l'étudier avec ses élèves. On connaît par contre beaucoup moins ce livre, L'Échapée belle, qui contient une lettre à Kenneth White, des écrits au sujet d'autres écrivains voyageurs - Ella Maillart, Blaise Cendrars, Henri Michaux, ... -, un texte sur Gobineau (initialement paru en préface des Nouvelles asiatiques de ce dernier, chez POL au début des années nonante), un éloge à Louis Gaulis, autre écrivain genevois, et un formidable texte sur les Suisses, et plus particulièrement la Suisse Romande, texte qui fait d'ailleurs tout le charme de ce recueil. C'est une Suisse vagabonde que l'auteur nous propose ainsi de découvrir, loin des clichés qui lui sont associés (parfois à raison) ; la Suisse de Thomas Platter, ce chevrier devenu érudit et réclamé par Marguerite de Navarre, celle de Ramuz ami de Stravinski, une Suisse qui pourrait tout aussi bien être celle d'aujourd'hui, qui envoie encore régulièrement des étudiants et des artistes aux quatre coins du monde. L'échappée belle, quoi.

"Raisonnable ? c'est encore à voir ! Sous l'ordre, le verni du "comme-il-faut" (all. "Wie es sich gebührt") helvétique, je sens passer de grandes nappes d'irrationnel, une fermentation sourde, si présente dans les premiers "polars" de Dürrenmatt, dans Mars de Fritz Zorn, une violence latente qui rend pour moi ce pays bizarre et attachant. La Suisse est plus bergmanienne que bergsonienne et souvent plus proche de Prague que de Paris. Je ne serais pas surpris d'apprendre que La Salamandre d'Alain Tanner est un film polonais ou que l'Office des Morts de Maurice Chappaz aurait été, en fait, écrit en Bohème.
Il existe d'ailleurs dans ma vieille édition de l'Encyclopaedia Britannica une définition de la Suisse qui me paraît aussi surprenante que pertinente : "petit pays d'Europe centrale situé à l'ouest de l'Europe"."