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25/01/2015

La carte postale du jour...

"Cela reste une loi inéluctable de l'histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque."
- Stefan Zweig, Le Monde d'hier

dimanche 25 janvier 2015.jpg

Je me souviens d'avoir acheté mon premier disque de Tuxedomoon - Suite en sous-sol, album qui contenait L´étranger (gigue existentielle), version de The Stranger plus orchestrée, plus orientalisante aussi - chez le disquaire Divertimento, en vieille ville de Genève, installé au premier étage d'une très ancienne bâtisse, dans un appartement cossu dont le sol boisé craquait lorsqu'on passait d'une pièce à l'autre, chacune réservée à un style différent, du classique à la new-wave, magasin aujourd'hui fermé.
Je me souviens bien qu'avec Killing an arab de The Cure, The Stranger de Tuxedomoon m'a très vite amené à lire Camus, il en a d'ailleurs été de même avec Bauhaus qui m'a attiré vers les livres d'Antonin Artaud alors que Death In June m'a guidé vers Jean Genet et Yukio Mishima, et cela s'est produit souvent et cela se reproduit encore puisque tout récemment c'est une citation de Cyril Connolly, sur le (superbe) disque The ghost in daylight de Gravenhurst, qui a immédiatement suscité mon intéret pour ce critique littéraire anglais dont j'ai lu et bien aimé le livre Ce qu'il faut faire pour ne plus être écrivain.
Je me souviens aussi que, pour moi, Tuxedomoon représente l'archétype même du groupe intemporel, lié à la fois à la new wave la plus expérimentale, à la no wave de New York mais aussi à la scène post-punk européenne, à Camus, mais aussi à la danse - Béjart leur commanda une musique pour l'un de ses ballets -, au film de Wim Wenders Les ailes du désir, pour croiser récemment la route d'artistes comme Tarwater et Tortoise, avec au final une oeuvre riche, même si, dans mon cas, c'est surtout ce disque de 1979 qui compte le plus, alliage étonnant de l'électronique froide et minimale de Steven Brown et du violon strident de Blaine Reininger, porté par la voix déchirante de Winston Tong et son texte inspiré de l'Étranger :

 I was born today
 There was strangers there
 Cut me off
 And left me in a chloroformed cell
 I yelled and I yelled
 But nobody cared
 First day at school
 I lost my front teeth
 Boys beat me up
 Cause I wasn't one of them
 I fought till I bled
 And everyone was scared
 Yeah, everyone was scared
 It isn't my fault
 It isn't my fault
 It isn't my fault
 That I'm strange

https://www.youtube.com/watch?v=C-ZsHsumNS4

En 1979, Jonathan Cott (qui a écrit sur Glenn Gould, Bob Dylan, etc.) mène un long entretien avec l'essayiste américaine la plus en vogue à cette époque : Susan Sontag. Réalisé pour le magazine Rolling Stones, il sera publié un tiers seulement de cette conversation fleuve, il faut donc saluer la bonne initiative de l'éditeur Flammarion, et plus encore de la collection Climats, qui réédite ici au complet cet entretien, Tout et rien d'autre, avec Susan Sontag, femme fascinante, grande lectrice, adepte d'une pensée vivante et qui possédait alors, dans son appartement new-yorkais, une bibliothèque de huit mille livres - bibliothèque qu'elle nommait joliment son "archive du désir". Dans cet entretien passionnant, Susan Sontag revient sur plusieurs de ses essais, sur la maladie, la photographie, parle beaucoup de littérature - Kafka, Baudelaire, Barthes, Gass, Beckett, ... -, elle explique son changement de position, d'appréciation du travail de propagande de la réalisatrice allemande Leni Riefenstahl, mais aussi - et c'est là qu'elle en devient encore plus attachante - sa passion, son amour pour son époque, pour le contemporain. Elle déclare d'ailleurs: "Tout mon travail repose sur l'idée que le monde existe vraiment, et je me sens vraiment y appartenir". En ce sens elle rejoint ce magnifique aphorisme de Nietzsche : "Ce qui est grand dans l'homme c'est qu'il est un pont et non un but". Cet entretien est à la fois sérieux et drôle, Susan Sontag s'ouvre à Jonathan Cott avec une liberté généreuse. Bonne lecture.

 

"J.Cott : Comme l'a écrit Emily Dickinson, "des fleurs et des livres, ces consolations du chagrin".

 S.Sontag : Oui, la lecture est un divertissement, une distraction, c'est ma consolation, mon petit suicide. Si je ne supporte plus le monde, je me pelotonne avec un livre et c'est comme si j'embarquais à bord d'un petit vaisseau spatial qui m'emmène loin de tout. Mais mes lectures n'ont rien de systématique. J'ai la chance de lire très vite, et comparé à d'autres personnes, je suppose que je lis comme un bolide, ce qui a l'avantage de me permettre de lire une grande quantité de livres, mais ce qui a aussi pour contrepartie que je ne m'attarde sur rien, je l'absorbe entièrement puis je le laisse reposer quelque part. Je suis bien plus ignorante que ce que pensent les gens. Si vous me demandiez de vous expliquer le structuralisme ou la sémiologie, j'en serais incapable. Je pourrais me souvenir d'une image dans une phrase de Barthes, ou comprendre le sens des choses, mais je ne m'y consacre pas plus que ça. J'ai beaucoup de centres d'intérêts, mais je sors aussi au CBGB et à d'autres endroits.
 Je crois vraiment en l'histoire, alors que beaucoup n'y croient plus. Je sais que nos actions et nos pensées sont une création historique. Je crois en très peu de choses, mais en voilà une tout à fait certaine : presque tout ce que nous pensons être naturel est en réalité le produit de l'histoire et plonge ses racines essentiellement dans la période romantique et révolutionnaire de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle. Et, fondamentalement, nous continuons à négocier avec des attentes et des sentiments qui ont été formulés à cette époque-là, avec des idées comme le bonheur, l'individu, le changement social, le plaisir. Nous avons hérité d'un vocabulaire qui est né à une époque précise. Lorsque je me rends à un concert de Patti Smith au CBGB, je m'amuse, et j'en profite d'autant mieux que j'ai lu Nietzsche.

 J.Cott : Ou Antonin Artaud.

 S.Sontag : Oui, mais il est trop proche. J'évoquais Nietzsche parce qu'il parlait voilà cent ans de la société moderne et du nihilisme. C'était les années 1870. Que penserait-il s'il avait pu connaître les années 1970 ? Tant de choses aujourd'hui détruites existaient encore il y a un siècle."

18/01/2015

La carte postale du jour...

"L’errance dans l’indéfini est notre marque à tous. Nul paradis, et nulle soif de celui-ci. Une nostalgie qui n’a d’infini que son inaccomplissement. Voici tout ce qui, en nous, est positif : nous avons transformé la malchance en charme. Nous avons donné un sens vivant à la négation."
- E.M. Cioran, Bréviaire des vaincus II

dimanche 18 janvier 2014.jpg

Je me souviens très clairement du jour où j'ai acheté The Idiot d'Iggy Pop, c'était au marché aux puces, j'avais 18 ans, et je l'ai beaucoup écouté sur ma platine portable - une platine et deux enceintes détachables qui servaient de couvercle ; 20.- aux puces, quand j'y repense, la vie pouvait vraiment être très bon marché en 1988/89 -, d'abord dans le comble d'un vieil immeuble aux Acacias (le squat des Épinettes) qui me servait de chambre, et puis dans une chambre d'un immeuble juste à côté, mais cette fois-ci au rez, avec les fenêtres murées...
Je me souviens bien d'avoir toujours eu une écoute indirecte de l'iguane rocker, d'abord durant mon apprentissage de disquaire en découvrant la reprise de Funtine sur l'album Love Hysteria de Peter Murphy en 1988 (à la même époque je regardais pour la première fois Les Prédateurs, film vampire homo-érotique, avec David Bowie et Catherine Deneuve, où l'on pouvait entendre un extrait de Funtime et voir une scène mémorable avec Bauhaus, le groupe de Peter Murphy), un peu auparavant c'est Siouxsie qui m'avait converti à Iggy en reprenant son Passenger sur Through the Looking Glass, Sans oublier Sisters of Mercy qui reprenait 1969 en face B de leur maxi Alice - à l'époque où ils étaient encore intéressants (avant de faire du métal-fm à la fin des années 80 en somme) -, mais le tout premier à m'avoir fait entendre Iggy Pop (sans le savoir) fut bien sûr David Bowie et sa version de China Girl (difficile de parler de reprise puisqu'il a composé ce titre avec Iggy Pop pour l'album The Idiot), cette chanson qui marqua tant Ian Curtis, le chanteur de Joy Division, qui le fit découvrir à Bernard Sumner en 1977, The Idiot portant en lui les germes de l'album Unknown Pleasures, et China Girl celui de Love Will Tear Us Apart.
Je me souviens aussi de l'amertume de cet album, du sarcasme qui pèse dans la chanson Funtime, à l'époque où je lisais Cioran et Lautréamont, c'était probablement, avec Joy Division, Kraftwerk et Bowie bien sûr, l'une des œuvres les plus marquantes, qui m'a le plus touché, j'ai toujours des frissons quand je réécoute The Idiot aujourd'hui, spécialement Funtime :

 Fun
 hey baby we like your lips
 Fun
 hey baby we like your pants
 all aboard for funtime
 Fun
 Hey, I feel lucky tonight
 Fun
 I'm gonna get stoned and run around
 All aboard for funtime
 Fun
 Last night I was down in the lab
 Fun
 Talkin' to Dracula and his crew
 All aboard for funtime
 Fun
 I don't need no heavy trips
 Fun
 I just do what I want to do
 All aboard for funtime

Comment ne pas être séduit par le nouveau roman de Virginie Despentes : Vernon Subutex 1 est non seulement un clin d'œil à l'Attrape-cœur de Salinger, mais c'est un roman rock où l'auteur se pose en formidable observatrice des mœurs contemporaines, avec un certain goût pour les stéréotypes, dans un style simple et direct, cinglant même. Et comme la chair est faible, il suffit pour ma part qu'on cite Joy Division et Einstürzende Neubauten dans un paragraphe pour qu'un sourire en forme de banane se forme sur mon visage, les extrémités allant jusqu'à rejoindre mes deux oreilles. Mais Despentes a du génie, en effet on ne lâche que difficilement ce roman tant on est entraîné dès le premier paragraphe. Résolument dans son époque, Vernon Subutex 1 s'adresse aux quinquagénaires, aux trentenaires, aux post-ados, aux rockers, mais pas seulement, à ceux qui avaient des posters de Siouxie ou de Cure dans leur chambre d'ados, à ceux qui ont suivi le renouveau du rock (pour peu que cela existe vraiment...) avec les Kills, les Strokes et que sais-je encore. Le ton est acerbe, parfois brutal, sans concession, c'est même - pour paraphraser un défaut de langage actuel - : c'est TROP. Oui, on est dans l'excès permanent, enfermé dans un post-modernisme qui donne dans l'hyper-référentiel. À partir de la moitié du roman j'ai eu cette vague sensation de me faire un peu avoir, de lire quelque chose d'un peu facile car oui : les "mecs de droite" sont bas du front et racistes, les "jeunes rockeuses" ont des franges et des santiags, etc. Heureusement, la question "Mais où est donc la littérature?" est en définitive contrebalancée par le fait que Virginie Despentes arrive à faire un roman "pop" avec une véritable intelligence, par un sens aigu de la phrase, du paragraphe, une écriture qui pointe tous les défauts de nos sociétés occidentales (les musulmans ne sont pas épargnés ici non plus), qui parle à la fois d'errance (qui renvoie à l'Ulysse de Joyce), mais aussi de rock, de dope, de baise. Et comme le protagoniste est un ancien disquaire, ça me parle, évidemment, mais sans me bouleverser pour autant. En tout cas, chacun en prend pour son grade, moi y compris... allez, trois extraits pour le prix d'un, tiens, pour vous montrer que Despentes manie quand même le paragraphe coup de poing à merveille ! La suite en mars.

"D'aucuns prétendaient que c'était karmique, l'industrie avait connu une telle embellie avec l'opération CD - revendre à tous les clients l'ensemble de leur discographie, sur un support qui revenait moins cher à fabriquer et se vendait le double en magasin... sans qu'aucun amateur de musique n'y trouve son compte, on n'avait jamais vu personne se plaindre du format vinyle. La faille, dans cette théorie du karma, c'est que ça se saurait, depuis le temps, si se comporter comme un enculé était sanctionné par l'Histoire."

"Tous à dégueuler leur caviar, le nez plein de coke, après avoir récompensé du cinéma roumain. Les intellos de gauche adorent les Roms, parce qu'on les voit beaucoup souffrir sans les entendre parler. Des victimes adorables. Mais le jour où l'un deux prendra la parole, les intellos de gauche se chercheront d'autres victimes silencieuses."

"Facebook n'a plus rien à voir avec le joyeux bordel auquel il avait participé, il y a une dizaine d'années. On ne savait trop s'il s'agissait d'un gigantesque baisodrome, d'une boîte de nuit, d'une mise en commun de toutes les mémoires affectives du pays. Internet invente un espace-temps parallèle, l'histoire s'y écrit de façon hypnotique - à une allure bien trop rapide pour que le cœur y introduise une dimension nostalgique. ça n'a pas le temps de prendre qu'on est déjà dans un autre paysage. Vernon traîne sur son réseau Facebook comme il errerait dans un cimetière, les derniers occupants des lieux sont des zombies furieux, qui vocifèrent comme s'ils étaient des cobayes enfermés dans leur cellules, écorchés vifs et les plaies passées au gros sel."

 

12/01/2015

La carte postale du jour...

"Rester un esprit vivant. Ne croire ni aux formules honorifiques ni aux fonctions. Vivre comme on éclaterait. Être de la jeunesse en action. Se foutre du monde et hurler."
- Louis Calaferte, Situation (1991)

lundi 12 janvier 2015.jpg


 
Je me souviens d'avoir découvert ce petit bijou de minimal-wave sur la compilation Bipp parue en 2008, qui regroupe des raretés de la scène française de 1979 à 1985, j'ai d'ailleurs tant aimé ce titre (que je passe à chacune de mes soirées) que je me suis rapidement mis en quête du 45tours original.
Je me souviens bien d'avoir eu beaucoup d'estime pour Mary Moor quand j'ai découvert sa chanson C'est ma force, qui date de 2006 - enregistrée sous le nom de groupe Rose et Noir -, moins pour sa musique (électronique un peu cheap tout de même... et ne parlons pas de la pochette du disque, aïe!) que pour son texte qui se compose principalement de noms d'écrivains - mais aussi de musiciens -, Mary Moor hurlant ainsi ses références : Antonin Artaud, François Villon, Arthur Rimbaud, Jean Genet, Charlie Parker, Guillaume Apollinaire, Billie Holiday, Alexandre Pouchkine, etc. autant de munitions intellectuelles qui font palpiter mon cœur.
Je me souviens aussi que toutes les personnes qui ont écouté le titre Pretty Day lors de mes soirées ont été d'abord intriguées puis rapidement conquises par cette musique minimale et suave à la fois, et ce texte nihiliste so eighties :

 mes yeux bleus dans tes yeux noirs
 c'est un beau jour pour mourir
 c'est un beau jour pour mourir
 mes yeux bleus dans tes yeux noirs
 c'est un beau jour pour mourir
 ni espoir ni désespoir
 si on s'aime pas, qui nous aimera ?
 si on s'aime pas, qui nous aimera ?

https://www.youtube.com/watch?v=DOjnNGJDEIY


Invité ce (prochain) samedi après-midi à une lecture sur une "mouette genevoise", ces petits bateaux qui traversent la rade du lac de Genève, j'ai longuement hésité sur le choix du texte, la durée de lecture étant très courte (10min) et les conditions particulières (eau, froid, bruit...). Mon choix s'est donc porté sur ce livre de Claude Louis-Combet qui retrace la relation incestueuse du poète Georg Trakl avec sa soeur, Gretl. Comme le disait Richard Blin à la sortie de ce livre, c'est un "hymne aux puissances nocturnes de l'amour". C'est aussi un livre où la phrase est travaillée avec soin, précision, style, le langage y est puissant et d'un érotisme souvent saisissant. J'aime aussi beaucoup les pages où Trakl part en guerre, on ressent celle-ci dans toute son horreur et son inhumanité, c'est celles-ci que j'ai choisies pour ma lecture (ça va être la fête...) ; le poète perdra la vie dès 1914, à la bataille de Grodek, la drogue aidant, alors que son souhait le plus cher était de mourir avec sa soeur, à qui il faisait prononcer en guise de derniers mots dans son poème Révélation et anéantissement : Blesse, ronce noire. C'est peut-être l'un des plus beaux livres de Claude Louis-Combet (avec Gorgô que j'adore aussi!!!).

 

"Avant ces jours de guerre totale, il n'avait vu que très rarement des cadavres - et c'était, chaque fois, conformément aux rites et aux coutumes, des corps parés de leur meilleur vêtement, les mains jointes, la face apaisée dans la lumière des cierges. Peut-être était-ce même cette profonde paix d'absence qui l'avait amené à rêver d'une mort en commun - sa soeur et lui - à l'écart de toutes choses humaines, dans la nature, purement: un creux de montagne par exemple, dans lequel ils n'eussent pas été surpris par quelque accident, mais qui aurait été le lieu de leur attente et de leur ferveur, implorant le grand froid et la neige qui les recouvrirait. Il avait souvent, dans ses poèmes, évoqué l'image de la mort comme d'un recueillement, dans un sentiment ambigu d'arrachements aux vives couleurs du monde et de nostalgie de repos - un bienfait plutôt qu'un malheur - et comme d'une suprême expérience d'amour puisque, ensemble, la bien-aimée et lui-même, s'endormiraient, noués, s'enfonceraient dans l'inconscience, rendant, au même instant, leur dernier souffle. Tableau d'une béatitude intime qui avait nourri leur rêverie autant que l'appel de leur chair au plaisir sexuel."

04/01/2015

La carte postale du jour...

"Il y en avait, il y a dix ans, de ces choses qui m'intimidaient! La poésie concrète, Andy Warhol, et puis Marx et Freud et le structuralisme - et les voici envolés..., et rien ne doit plus oppresser quiconque si ce n'est le poids du monde."
- Peter Handke, Le poids du Monde (1980)

 

dimanche 4 janvier 2015.jpg


 
Je me souviens quelle a été ma joie lorsque mon groupe d'alors - Danse Macabre - fut booké en première partie de Norma Loy, près d'Annecy, en 1992 je crois, et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir un groupe plutôt distant (bon, la scène "dark" c'est pas non plus la croisière s'amuse...), qui ne ressemblait plus à celui que je connaissais - de la new wave burlesque, inspirée, décadente, ... -, mais tentait vaguement d'imiter les Doors, et puis je me rappelle aussi ce grand rocker tout de cuir vêtu qui vint me voir au bar après notre concert pour me jeter à la figure d'une voix de basse "ta musique c'est de la merde", éructation qui venait non pas de son cœur mais au moins de ses intestins, et qui mit fin à ma carrière sur scène quasi-instantanément.
Je me souviens aussi d'avoir toujours été perturbé par l'utilisation du saxophone, surtout pour la musique post-punk/new wave, j'en trouvais en effet chez Siouxie (supportable), Siglo XX (acceptable), sur le super 45tours de Carol & Snowy Red Breakdown (convenable) et même chez les Italiens Diaframma et leur Joy Divisionesque album Siberia (recevable), mais encore aujourd'hui, c'est vraiment l'instrument maudit pour moi, allez savoir pourquoi...
Je me souviens aussi d'avoir toujours été fasciné par cette reprise de L'Homme à la moto, son côté lugubre, son texte scandé avec une voix grave :

 Marie-Lou la pauvre fille l`implora, le supplia
 Dit: `Ne pars pas ce soir, je vais pleurer si tu t`en vas`
 Mais les mots furent perdus, ses larmes pareillement
 Dans le bruit de la machine et du tuyau d`échappement

 Il bondit comme un diable avec des flammes dans les yeux
 Au passage à niveau, ce fut comme un éclair de feu
 Contre une locomotive qui filait vers le midi
 Et quand on débarrassa les débris...

Avant de partir à Rome, et pour ne pas toucher aux trois livres que j'emporte en voyage (Landolfi, Andritch et Gheorghievski), j'ai décidé de relire en vitesse cet Ultime entretien de Pasolini. Et une fois encore, c'est impressionnant de constater à quel point l'esprit d'analyse de Pasolini est brillant. Comme Clouscard dès les années 70 avec sa critique du libéralisme libertaire, Pasolini dénonçait lui aussi le consumérisme hédoniste et la corruption des consciences, dix ans avant que cette réalité ne s'installe véritablement, pour durer encore d'ailleurs. C'est vraiment un petit livre puissant, à relire régulièrement ; à noter aussi la sortie du film Pasolini d'Abel Ferrara, et puis l'un des plus beaux titres underground dédiés à l'écrivain italien, Ostia (The death of Pasolini) de Coil. Mais je m'égare...

 - Pourquoi penses-tu que pour toi, certaines choses soient tellement plus claires ?

  - Je voudrais arrêter de parler de moi, peut-être en ai-je déjà trop dit. Tout le monde sait que mes expériences, je les paie personnellement. Mais il y a aussi mes livres et mes films. Peut-être est-ce moi qui me trompe. Mais je continue à dire que nous sommes tous en danger.

 - Pasolini, si tu vois la vie de cette manière - je ne sais pas si tu accepteras de répondre à cette question - comment penses-tu éviter le danger et le risque ?

 Il s'est fait tard, Pasolini n'a pas allumé la lumière et il devient difficile de prendre des notes. Nous revoyons ensemble mes notes. Puis il me demande de lui laisser les questions.
 
 - Certains points me semblent un peu trop absolus. Laisse-moi y penser, les revoir. Et puis laisse-moi le temps de trouver une conclusion. J'ai quelque chose en tête pour répondre à ta question. Il est plus facile pour moi d'écrire que de parler. Je te laisse les notes supplémentaires pour demain matin.

 Le lendemain, un dimanche, le corps sans vie de Pier Paolo Pasolini était à la morgue de la police de Rome.

 

01/01/2015

La carte postale du jour...

"Le vide produit le froid et le froid me hérisse de glaçons. Le souffle du printemps, la chaleur des affections, redonnerait à mon sang la circulation, à mon âme l'espérance, à mon imagination la verve, à tout mon être l'élan."
- Henri-Frédéric Amiel, Journal intime, Samedi 12 février 1853

jeudi 1 janvier 2015.jpg

Je ne me souviens pas trop comment je suis tombé sur L'Avenir, mais dès que j'ai vu que cet artiste - Jason Sloan - était originaire de Baltimore, la ville du cinéaste John Waters que j'adore, mon intérêt à grandi, et lorsque j'ai vu une photo du musicien affublé d'un t-shirt The Cure période A Forest, et que j'ai écouté sa reprise de Truth de New Order, alors j'ai su que nous étions faits l'un pour l'autre (façon de parler).
Je me souviens bien qu'outre l'influence mélancolique et froide de The Cure des (meilleures) années 80-81 (Seventeen seconds, Faith), j'ai trouvé dans la musique de L'Avenir des réminiscences fortes de Kraftwerk (RadioAktivität, Spiegelsaal), d'Orchestral Manoeuvres in the Dark (Statues, Seeland) et aussi de Nine Circles (pour les fins connaisseurs de bonne minimal-wave).
Je me souviens aussi d'avoir été véritablement épaté par l'utilisation d'une myriade de synthés vintage pour cet enregistrement publié sur un beau vinyle blanc, et que dès le début de The Wait et son titre introductif, Umbra, je me suis senti happé dans cet univers froid et triste, très minimal, très vague...

https://soundcloud.com/belaten/lavenir-aral-sea-1

Adorno a déclaré qu'"Après Auschwitz, écrire de la poésie est barbare", ce à quoi a répondu le facétieux écrivain hongrois Imre Kertesz : "je nuancerais, toujours en termes généraux, en disant qu’après Auschwitz, on ne peut plus écrire de poésie que sur Auschwitz". Me vient alors cette question : après Vassili Grossman et Varlam Chalamov, peut-on encore écrire sur les goulags et la Grande Terreur ? Evidemment oui, et cela, Olivier Rolin l'a bien compris, lui qui est passionné par la Russie depuis les années 80 (je me remémore avec plaisir son livre de 1987 sobrement intitulé En Russie - inspiré du récit publié plus de cent ans auparavant par le Marquis de Custine -, livre où Rolin donnait une poétique description de l'empire soviétique avant qu'il ne s'effondre quelques années plus tard).

À la fin des années 2000, Olivier Rolin se rend sur les îles Solovki, tristement connues pour leur goulag, il en ressortira un film documentaire pour ARTE (La bibliothèque perdue des Solovki - très bien d'ailleurs), un livre de photos, et ce livre sur l'un des détenus, un homme dont, comme le dit l'auteur, le "domaine, c'était les nuages". Le Météorologue est donc un récit-biographique, celui d’Alexéï Féodossévitch Vangengheim, victime de la Grande Terreur stalinienne (1937-1938). Rolin en tire un portrait magnifique (les dessins qu'envoyait Vangengheim à sa fille, reproduits en fin d'ouvrage) et triste (dans presque chaque lettre il dit à quel point il ne perd pas  confiance dans le parti), et rejoint Patrick Deville et Emmanuel Carrère dans le genre bio-fiction très réaliste, menée comme une enquête policière, quoique savamment romancée, parfois même poétisée. C'est beau, même si ça reste tragique. Un livre d'importance, sans aucun doute, parmi les meilleurs sortis cette année sur ce sujet, avec La Limite de l'Oubli de Sergeï Lebedev. Voici un extrait qui me semble représentatif de ce livre d'Olivier Rolin :

"Pourtant, son innocence, il la proclame de nouveau, revenant sur ses faux aveux. "Pour un vrai coupable, ce genre de démarche ne pourrait s'expliquer que par l'idiotie et la folie." Je pense que c'est cette perversion-là surtout qu'il désigne quand il met en cause "la méthode des interrogatoires" : une brutalité logique plutôt que des brutalités physiques, une inversion angoissante du vrai et du faux. C'est ce qui rend émouvants ces textes : on y voit un homme, en se débattant, s'enfoncer dans les sables mouvants. Et il y a tout de même, à côté de beaucoup de confusion, de méandres, de répétitions tâtonnantes, des phrases qu'on n'est pas habitué à lire dans les documents soviétiques de ces années-là, et qui montrent qu'il ne rentre décidément pas dans le rôle de saboteur-espion repenti qu'on veut lui faire jouer, qu'il a endossé dans un moment de faiblesse : "Les innocents arrêtés font dans la plupart des cas de faux aveux", "il existe inévitablement nombre de cas où des innocents ont été accusés tandis que de vrais criminels échappaient à la justice". Émouvante aussi est la conscience qu'il a que sans doute la partie est perdue : "Il est bien possible que mes forces soient insuffisantes pour venir à bout de l'ordre des choses établi depuis des années." Et il termine en latin : Feci quod potui, faciant meliora potentes, "J'ai fait ce que j'ai pu, que ceux qui peuvent fassent mieux" (phrase qu'on trouve dans la bouche de Koulyguine, le mari de la Macha des Trois Sœurs). "Ma conscience est pure." "